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Tutoyer l’éternité, toucher les étoiles et penser le monde pour nous [LettrInfo 23-V]

6 octobre 2023|

Dans un roman du siècle dernier, John Le Carré fait de son principal protagoniste, espion de circonstance pour la Couronne auprès de la Maison Russie, un éditeur. Au milieu d’un Salon du livre, sa prise de contact avec un auteur, douteuse couverture, nous vaut un dialogue qui en dit plus sur l’édition de tout temps que sur l’espionnage en temps de guerre froide…

« Il s’accrochait à moi comme à son confesseur. “Promettez-le-moi, dit-il.
— Mais qu’est-ce que je suis censé vous promettre ?
— Promettez que vous vous conduirez en gentleman.
— Je ne suis pas un gentleman, je suis un éditeur.” »

Et de fait, toute histoire de l’édition un tant soit peu honnête est incompatible avec celle que donnent les historiens et les journalistes au service des légendes patronales et grand-patronales qui font le quotidien de la presse littéraire.

En réaction à cette introduction (de notre dernière LettrInfo), on nous a envoyé ce commentaire :

— Bof. je viens de relire Les Illusions perdues [Balzac, 1837-1843]. Bien avant le « monopolysme» (généralisé) qui caractérise notre époque, l’édition n’était-elle pas avant tout une affaire de gros sous pour 90 % de la profession ?

Si le roman de Balzac traite plus des frasques de la presse politique et littéraire, on y croise en effet le type social peu reluisant de l’éditeur. On est toutefois bien loin du stade industriel, aussi bien dans la presse et l’imprimerie que l’édition — ainsi d’ailleurs que du lectorat de masse. Mais la question se pose en effet. Des relations de l’édition et de la presse (des médias) aux gros sous et aux idéaux qu’ils ont maltraités, qu’ils maltraitent et qu’ils maltraiteront ?

Les livres d’histoire de la profession ne sont pas avares en portraits dorés. Avant même la Révolution française, l’éditeur de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’avait-il pas déjà loge à l’Opéra et ne recevait-il pas en son hôtel particulier ? Sous la Restauration, ceux qui réussissaient s’en faisaient bâtir un sur les Champs-Élysées, ajoutaient château dans le Bordelais ou en Sologne et, pour faire bonne mesure, une particule. Un gros siècle plus tard, la poignée des patrons de grands groupes de médias ou d’édition dont on subit les frasques, qui montent ou descendent ou entrent ou sortent de la liste des « 500 premières fortunes de France », ont ajouté yachts ou avions à ces attributs désuets — et certains s’affichent en mécènes des arts et des lettres.

Mais s’il était donc aussi évident que le métier d’éditeur n’est qu’une « affaire de gros sous », pourquoi toutes celles et ceux qui servent avec zèle la légende des « lettres françaises » passent-ils autant d’énergie à (se et à nous) faire croire qu’il s’agit d’autre chose ? De nos jours encore, pour que tourne son monde, le livre ne peut être réduit à sa réalité marchande. La plupart des lecteurs et des lectrices attendent autre chose. C’est pourquoi on ne peut faire de bonnes affaires dans le papier imprimé sans maintenir l’illusion que les éditeurs diffusent bien autre chose que les livres qui font tomber les gros sous.

Illusion nourrie par celles et ceux qu’on édite : romanciers et romancières qui enchantent notre imagination et tutoient l’éternité, intellectuelles et intellectuels dont l’esprit touche les étoiles et qui pensent le monde pour nous… Celles et ceux-là constituent une minorité privilégiée.

Qui dit privilège, dit responsabilité. Et de celles et ceux à qui nos « riches démocraties offrent le loisir, les infrastructures et la formation nécessaires », nous pouvons exiger qu’ils « recherchent la vérité cachée sous le voile de distorsion et d’altération, d’idéologie et d’intérêt de classe à travers lequel les événements de l’histoire en cours nous sont présentés ».

Partant de ce constat établi voilà plus de cinquante ans, Noam Chomsky met en pratique cette responsabilité des gens de lettres et d’esprit : utiliser ses privilèges pour défier l’État.

Thierry Discepolo