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Un 14 juillet, il y a 237 ans [LettrInfo 26-XXI]

« Nous voici arrivés à un moment charnière de l’histoire du peuple français. Celui que nous célébrons encore chaque 14 juillet », pose Laurence De Cock en ouverture du chapitre « Aux armes, citoyens et citoyennes ! » de son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours.

« Cette date est présente dans tous les esprits, tous les livres d’histoire. Et elle continue de fournir les scénarios d’innombrables romans, bandes dessinées, films et séries télévisées », poursuit l’historienne. On se doit de préciser que cet événement capital, après avoir fait plus ou moins consensus — selon qu’on préférait Danton à Robespierre, les Montagnards aux Girondins, voire Bonaparte à tous ceux-là —, fait désormais l’objet d’une violente tentative d’effacement dans la bataille culturelle de l’extrême… droite.

Tournant le dos à toute recherche historique, issus de la sphère catholique traditionaliste, les acteurs de ce programme mettent l’histoire en spectacle : du Puy du Fou sous l’égide du vicomte de Villiers aux « Murmures de la cité » du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, en passant par La Dame de pierre, on réinvente la France pré-républicaine pour retisser un roman national qui saute par-dessus la Révolution ou n’en garde que l’épisode du « génocide vendéen » (contesté par tout historien sérieux).

La bataille culturelle est plus que jamais politique.

Une révolution est un moment singulier dans l’histoire d’un pays. Pour pouvoir qualifier un événement de « révolutionnaire », il faut qu’il ait provoqué des bouleversements tels que plus rien ne sera comme avant. Il doit faire advenir une nouvelle réalité. Il doit donner lieu à une totale recomposition sociale et politique. Rares sont les événements historiques qu’on saisit immédiatement comme tels. Mais les contemporains d’une révolution ont bien conscience de vivre un moment exceptionnel. En quelques semaines, tout bascule. De sujet du roi, le peuple devient acteur politique d’une nation. Tout le monde n’est bien sûr pas impliqué de la même façon dans le processus révolutionnaire. Et, une fois encore, les plus fragiles peinent à se faire entendre. Mais dès 1789, le peuple est désormais une voix avec laquelle il faut compter.

En 1788 est publié le dernier volume du Tableau de Paris, où Louis-Sébastien Mercier écrit :

Une émeute qui dégénérerait en sédition est devenue moralement impossible. La surveillance de la police, les régiments casernés et tout prêts à marcher, la Maison du roi, les villes de guerre dont Paris est environné, sans compter un nombre immense d’hommes attachés aux intérêts de la cour, tout semble propre à réprimer à jamais l’apparence d’un soulèvement sérieux.

On aura rarement vu plus mauvaise prophétie…

Si la paix civile semble installée, le pouvoir royal n’est en rien rassuré par l’état général du royaume. On est bien conscient à Versailles que le poids des impôts est de moins en moins bien supporté, d’autant plus qu’il ne pèse pas de la même manière sur tous. L’injustice est criante. Entre 1765 et 1789, on dénombre 3 350 révoltes, ou « émotions » populaires. Et 310 dans les seuls premiers mois de 1789. La plupart ont pour origines le rejet des impôts et les difficultés des plus précaires à se nourrir. L’ambiance est fébrile. Dans le royaume, on compte par centaines les pamphlets dénonçant les injustices.
En outre, le pays connaît une grave crise sociale. Les récoltes de l’année 1788-1789 sont calamiteuses. L’augmentation du prix des grains plonge à nouveau des millions de paysans et de paysans-ouvriers dans la misère. On compte de nombreuses attaques de collecteurs d’impôts. La situation est explosive.
En convoquant les états généraux, Louis XVI espère apaiser la situation. […]

Le 4 mai 1789, les députés défilent dans les rues pour se rendre à la messe, et surtout pour se montrer publiquement. La réunion s’ouvre officiellement le lendemain, mais une première crise éclate. Traditionnellement, les votes ont lieu par ordre, et non par tête. Une situation très injuste car le tiers état, qui représente 95 % de la population, compte autant de députés que les deux autres ordres. Or le clergé et la noblesse votant traditionnellement ensemble, le tiers état se retrouve toujours à un contre deux. Il réclame donc un vote par tête. Le roi s’y oppose. Le blocage va durer jusqu’à la mi-juin.
Finalement, les députés du tiers état s’autoproclament alors communes » – à l’image des communes libres du Moyen Âge –, et décident de donner un nom à l’assemblée qu’ils forment. Sur proposition de l’abbé Sieyès, ils optent pour celui d’ ».Assemblée nationale ».. C’est devant une foule de 4 000 personnes que, le 17 juin, les députés du tiers état jurent :

Il n’appartient qu’à l’Assemblée nationale d’interpréter et de présenter la volonté générale de la Nation.

Quelle avancée ! Avec ces mots, qui placent l’Assemblée au-dessus du roi, c’en est fini de la monarchie absolue. Mais cette réalité reste déclarative tant que le roi ne valide pas le vote par tête. Deux jours plus tard, les députés du clergé déclarent qu’ils rejoignent le tiers état. Furieux, le roi fait fermer la salle. Les députés décident alors de se réunir ailleurs. […]

Dans la salle du Jeu de paume, l’Assemblée nationale se donne pour mission de rédiger une constitution, à savoir un texte destiné à limiter définitivement le pouvoir du roi – à l’image de la monarchie constitutionnelle anglaise. Le roi est obligé de céder. Il accepte le vote par tête et la réunion des trois ordres dans une nouvelle Assemblée, qui devient constituante. Même si ce formalisme paraît bien éloigné des aspirations populaires, le recul du roi face aux représentants élus de la nation constitue un premier basculement historique. C’est un camouflet, et ce n’est pas le dernier.
Prudent, et coincé entre des camps opposés, Louis XVI semble régner au jugé, comme un navigateur privé de boussole. Le 11 juillet, il fait poster des troupes aux portes de Paris. Voyant dans ces décisions la preuve que le roi envisage un coup de force, les habitants multiplient les manifestations. Et commence à circuler l’idée d’une insurrection armée. Mais où trouver des armes ? Il faut d’abord un symbole pour se reconnaître. C’est la naissance de la cocarde, une idée du journaliste Camille Desmoulins, qui place une feuille de tilleul sur son chapeau. Ensuite, rallier du monde. Les premiers manifestants, hommes, femmes et enfants, font le tour des lieux publics. Ils sont de plus en plus nombreux. En juin et juillet, à Lyon puis à Paris, ont lieu des incendies réguliers du mur d’enceinte. La foule cherche du blé. Les Parisiens et les Lyonnais ont faim. Les pillages se multiplient. Les débordements sont réprimés. Ce qui attise la colère populaire.

Les bourgeois parisiens s’inquiètent. Non que la plupart soient contre les changements politiques en cours – c’est même l’inverse –, mais ils craignent une explosion aveugle de la violence. Comme l’avaient déjà fait des bourgeois dans d’autres villes, ils se constituent en « garde citoyenne », qui deviendra la « garde nationale ».

La future armée de 48 000 hommes se dote des couleurs de Paris : le rouge et le bleu. Mais il leur faut aussi des armes. Dès le lendemain, une foule de 80 000 personnes se dirige vers les Invalides, un hôtel construit au XVIIe siècle pour accueillir les soldats blessés, malades ou âgés. Les bourgeois entrent sans peine et se procurent des fusils. Mais ils n’ont ni poudre ni balles. Selon une rumeur, il y en aurait à la prison de la Bastille. Le 14 juillet au matin, prévenu de l’attaque, le gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay, fait braquer ses canons sur la rue. La situation est extrêmement tendue. À 13h30, malgré des tentatives de délégations pacifiques, Launay ordonne de tirer sur la foule. C’est l’émeute. La prison est prise d’assaut. Les sept prisonniers (la Bastille n’était quasiment plus utilisée) sont libérés. La foule se fournit en poudre et en armes. La garnison est faite prisonnière, ainsi que Launay.

Tous sont emmenés place de Grève, où les condamnés à mort étaient traditionnellement suppliciés. Le peuple vient prendre sa revanche. Cette fois, ce ne sont plus les prisonniers du roi mais les bourreaux du peuple qui sont châtiés. Launay et le prévôt des marchands de Paris (responsable de l’approvisionnement et des impôts) sont décapités, et leurs têtes promenées sur une pique.

On brandit souvent cette image pour dénoncer la violence de la Révolution. Mais il n’y a pas de révolution sans violence. « Que la pique du peuple brise le sceptre des rois ! », clamera Danton en octobre 1792. Avec la prise de la Bastille puis l’exécution sommaire de son gouverneur et du représentant de la fiscalité honnie, on assiste à un renversement. Une justice populaire qui remet les compteurs à zéro après des décennies d’arbitraire royal, de maltraitance judiciaire et d’iniquité économique. Le soir même, sous une pluie battante, des ouvriers prennent leur pioche et commencent à démonter la Bastille.

La révolution est lancée. La nouvelle se diffuse comme une traînée de poudre…

Laurence De Cock

Extrait du chap. VII, « Aux armes, citoyens et citoyennes ! » de son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours.

De la même autrice, sur ce thème, lire en ligne sur Antichambre :
— « Pourquoi une histoire de France populaire » (juin 2024)
— « Le peuple des barricades » (août 2024)
— « L’espoir du front populaire » (octobre 2024)

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D'il y a très longtemps à nos jours

Laurence DE COCK