Un 4 juillet, il y a 250 ans [LettrInfo 26-XX]
L’historien américain Howard Zinn ne manque jamais de rappeler que la « Déclaration d’indépendance était un document historique remarquable en ce qu’il promettait ce qu’on n’avait jamais osé promettre jusque-là : un droit égal à la vie, à la liberté, au bonheur. C’était un rêve très noble. Des gens se sont battus pour défendre ce rêve. » Mais ce n’est qu’une partie de la réalité. Un pan important de l’histoire a été laissé de côté : « La Constitution a été élaborée à l’ombre des révoltes populaire, dans une période troublée par les soulèvements d’esclaves et les émeutes de la faim. Effrayés, les Pères Fondateurs ont voulu instaurer un gouvernement fédéral fort avec une armée capable de contrôler la situation, de mater les révoltes. Et ils ont filtré les doléances du peuple à travers un corps de législateurs, de sorte que, le temps que les doléances arrivent enfin au Sénat, l’amertume des émeutiers s’était adoucie. Et si l’Angleterre a perdu le pouvoir sur les colonies, les patriotes n’ont pas obtenu la démocratie, non plus que l’égalité. La nation était dominée par les riches. »
Le Sens commun de Thomas Paine, qui parut au début de 1776, devint le pamphlet le plus populaire des colonies américaines. Assez exaltant pour forger un sentiment patriotique susceptible de fédérer l’ensemble des composantes du mouvement révolutionnaire, il s’agissait de la première défense vigoureuse de l’idée d’indépendance en des termes qui pouvaient être compris par n’importe quel individu sachant lire.
Mais le pamphlet de Paine provoqua également certaines craintes dans les rangs des aristocrates qui, bien que favorables (comme John Adams) à la cause patriotique, n’en désiraient pas moins s’assurer qu’elle n’irait pas trop loin dans le sens de la démocratie. Paine qualifiait le prétendu équilibre du gouvernement de la Chambre des lords et de celle des communes de duperie et réclamait une chambre unique de représentants où le peuple serait réellement représenté. Adams dénonce le projet de Paine en prétendant qu’il est « si démocratique, si dénué de garde-fous ou de la moindre garantie d’équilibre ou de contre-pouvoir, qu’il doit inévitablement produire la confusion et les pires effets qui soient ». Pour Adams, ces assemblées populaires, à l’évidence pourvoyeuses « de décisions hâtives et de raisonnements absurdes », devaient être contrôlées.
Thomas Paine était issu des « classes inférieures » de la société anglaise. Fonctionnaire des impôts, instituteur, émigrant pauvre en Amérique, il arriva à Philadelphie en 1774, où l’agitation contre la Grande-Bretagne était déjà vive. Les ouvriers-artisans de Philadelphie commençaient à former avec les journaliers, les apprentis et les ouvriers peu qualifiés un groupe politiquement conscient. « Une racaille maudite, pouilleuse et rebelle », aux dires des aristocrates locaux. En s’exprimant haut et fort, Paine pouvait espérer représenter ces classes laborieuses politiquement émergentes. Néanmoins, il semble que son principal souci fût d’être le porte-parole d’un groupe médian. « Il existe un niveau de richesse et une extrémité de pauvreté qui, en restreignant le cercle des relations d’un homme, amoindrissent ses capacités générales de discernement. »
Aussi, lorsque la Révolution eut réellement commencé, Paine fit savoir de plus en plus clairement qu’il ne soutenait pas les émeutes populaires. En outre, il s’associa à l’un des individus les plus riches de Pennsylvanie, Robert Morris, dont il appuya la création de la Banque d’Amérique du Nord.
Toutefois, lors de la controverse sur l’adoption de la Constitution, Paine devait à nouveau représenter les artisans des villes qui préconisaient un gouvernement centralisé et fort. Il semble avoir pensé qu’un gouvernement de ce type était seul susceptible de répondre à quelque grand intérêt général. En ce sens, il tomba lui aussi dans le piège du mythe selon lequel la Révolution est le produit de l’intérêt commun d’un peuple parfaitement uni. Un mythe que la Déclaration d’indépendance, dont Thomas Jefferson fut le rédacteur, exprima avec la plus vive éloquence. Adoptée par le Congrès le 2 juillet, elle fut proclamée officiellement le 4 juillet 1776.
Tous les discours des patriotes sur le contrôle du gouvernement par le peuple, sur le droit à la rébellion et à la révolution, toute cette indignation vis-à-vis de la tyrannie politique, des brimades économiques et des agressions militaires, parvenaient à rassembler un très grand nombre de colons et, de surcroît, à persuader ceux que certains griefs opposaient les uns aux autres à focaliser leur rancœur sur l’Angleterre.
Pourtant, certains Américains restaient clairement exclus de cette communion autour d’intérêts partagés que la Déclaration d’indépendance prétendait formaliser. On n’y évoquait nulle part les Indiens, les esclaves noirs ni, pour finir, les femmes.
Déclarer que « tous les hommes naissent égaux » n’était probablement pas une façon de porter un jugement explicite sur les femmes en tant que telles. Plus prosaïquement, elles ne paraissaient pas dignes d’être mentionnées. Elles étaient, en fait, politiquement invisibles. Bien que la simple nécessité leur conférât une certaine autorité dans la conduite du ménage, de l’exploitation agricole ou dans leurs fonctions de sages-femmes, elles étaient purement et simplement exclues dès lors qu’il s’agissait de droits politiques ou d’égalité civique.
[Soixante-seize ans plus tard, l’ancien esclave et militant abolitionniste] Frederick Douglass pensait que la honte de l’esclavage ne devait pas retomber uniquement sur le Sud : la nation américaine tout entière en est complice. Le 4 juillet 1852, lors de la commémoration de l’Indépendance, il prononça le discours suivant :
Chers concitoyens, veuillez m’excuser et permettez-moi de vous demander pourquoi on me demande de parler aujourd’hui. Moi et tous ceux que je représente, avons-nous quoi que ce soit à voir avec votre indépendance nationale ? Les grands principes de liberté politique et de justice naturelle inscrits dans cette Déclaration d’indépendance nous concernent-ils ? Et suis-je, dès lors, sommé d’apporter notre humble contribution sur l’autel national pour en reconnaître les bienfaits et exprimer notre gratitude dévouée pour les faveurs dont votre indépendance nous gratifie ? […]
Que peut bien signifier pour l’esclave américain votre « 4 Juillet » ? Pour moi, cette date souligne, plus encore que les autres jours de l’année, l’effroyable injustice et la terrible cruauté dont il est la victime permanente. Pour l’esclave, cette commémoration est une honte ; votre liberté fanfaronne, une liesse impie ; votre grandeur nationale, une vanité boursouflée ; vos cris de joie sont vides et de sens et de générosité ; vos dénonciations des tyrans sont d’une impudence éhontée ; vos grands discours sur la Liberté et l’Égalité d’une ironie sans fond. Vos prières et vos hymnes, vos sermons, actions de grâce et toutes vos solennelles parades religieuses ne sont, pour l’esclave américain, que boursouflures, mensonges, duplicité, impiétés et hypocrisie. Un très léger voile pour couvrir des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages. Il n’est pas de nation au monde qui se rende plus coupable de pratiques plus choquantes et plus sanguinaires que le peuple des États-Unis à l’heure même où je parle.
Allez où vous voudrez. Cherchez où vous voudrez. Errez à travers toutes les monarchies et les régimes despotiques du Vieux Monde. Voyagez à travers toute l’Amérique du Sud. Enquêtez sur les abus que l’on commet partout et, quand vous en aurez fini, mettez-les tous en regard de ce qui se pratique dans cette nation : alors, vous conviendrez avec moi qu’en termes de barbarie révoltante et d’hypocrisie éhontée l’Amérique est décidément sans rivale.
Extrait du chap. IV, « La tyrannie, c’est la tyrannie » de son Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours.
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Le Pouvoir des oubliés de l’histoire
Conversation sur l’histoire populaire des États-Unis
Howard ZINN

