Skip to main content

Un billet pour la France d’en haut [Précaire-2]

11 juin 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité… En voici la genèse.

À l’heure où les gouvernements multiplient les contrôles contre les fraudeurs, ces petites gens qui vivent au-dessus de leurs moyens aux dépens de l’État; à l’heure où l’on s’en prend à des « assistés » parfois imbibés d’alcool à cause d’une certaine mélancolie; à l’heure où les chômeurs empêchent une partie de la France d’en bas de prendre l’ascenseur social afin de s’épanouir là-haut, tout là-haut, dans la France qui se lève tôt, la France qui valorise le travail, la France qui ne calcule pas le nombre de ses heures supplémentaires, la France de ceux qui scandent « J’aime ma boîte » ; à l’heure où les chômeurs dorment jusqu’à midi avant de rejoindre leur bistrot préféré; c’est à cette heure que, moi aussi, nanti parmi les nantis, apprenti sociologue mais néanmoins chômeur de mon état, je suis sur la route, direction l’agence ANPE de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, où je suis convoqué pour un entretien d’embauche en tant que bagagiste manutentionnaire.

L’agence est, bien entendu, spécialisée dans les métiers de l’aéronautique : tous les métiers de la branche y sont représentés, du bagagiste jusqu’au pilote, en passant par les stewards. J’ai déjà fait cette route plusieurs fois, tentant désespérément de trouver un emploi, mais, jusqu’à présent, ma quête était restée vaine. Pourtant, ce 23 juin, au volant de ma voiture sur l’autoroute A, j’étais content, j’étais heu- reux. Il faisait un soleil radieux, annonciateur d’un bel été, et j’accueillais la lumière comme un présage de bonheur. J’étais loin de me douter que j’allais vivre le point final de mes illusions.

Pourquoi voulais-je absolument travailler à l’aéroport? Quelle était donc cette lubie? Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce lieu représente, pour beaucoup de chercheurs d’emploi, le lieu idéal de l’épanouissement professionnel, car l’aéroport, c’est bien connu, c’est avant tout les voyages… Les vacances commencent sur le lieu de départ : un emploi à l’aéroport, c’est donc joindre l’utile à l’agréable. Et il y a le mythe des réductions sur les billets d’avion : Caracas pour vingt euros, Miami pour quinze. En fait, seule une petite partie des travailleurs de certaines compagnies bénéficie des réductions – mais l’espoir fait vivre… Ensuite, travailler en horaires décalés, ça n’a pas que des inconvénients : le reste de la journée, on peut vaquer à d’autres activités. Et à ce qu’il paraît – et là, c’est essentiel –, il y a le montant du salaire : pas de smicards à l’aéroport !

En ce qui me concerne, il faut ajouter la nostalgie du retour au pays. Car, pour moi, l’aéroport, c’était avant tout le bled, le point culminant d’une année de préparatifs méticuleux pour rejoindre la mère patrie : la République démocratique et populaire d’Algérie. Il y avait tout un cérémonial : il fallait se mettre sur son 31, c’était une fête au cours de laquelle on devait montrer et démontrer la réussite sociale de la famille.

Mais dans mon triste quotidien, l’aéroport, c’était aussi le paradis – celui de la consommation –, c’était comme pénétrer dans la vitrine d’un grand magasin à Noël. La structure elle- même, l’architecture pharaonique, tous ces grands volumes, c’est impressionnant pour un adolescent qui vit dans vingt mètres carrés avec ses parents.

Pour beaucoup, l’aéroport est une sorte de miracle des temps modernes, le règne du progrès du genre humain, le rêve d’Icare réalisé. (Calme-toi, Mous !) D’ailleurs, beau- coup réalisent ce rêve à leur manière, en se programmant des sorties aéroport, seuls ou en famille : on regarde les avions décoller, on se prend un petit dej’, le top étant Orly Sud et son immense café-terrasse avec vue panoramique sur le tarmac, on se met à rêver en sirotant son café – vu le prix, « siroter » est le mot qui convient –, on regarde les gens, on imagine leur existence : comment vit-il celui qui part pour Los Angeles un 23 novembre ? Y’en a qui se la coulent douce…

Voilà pourquoi, dès que j’ai su qu’il y avait une agence ANPE à l’aéroport – et que je ne serais pas tout de suite sociologue –, je me suis inscrit en jouant le jeu à fond, respectant toutes les procédures de l’institution, dès le premier entretien où l’on m’a expliqué qu’il fallait que j’intègre un parcours personnalisé, avec bilan de compétences, objectifs, moyens, outils, action-réaction. Et puis ils connaissent leur boulot : il y a un emploi au bout.

Bon, au début, j’avais quand même des prétentions, je voulais travailler, mais pas dans n’importe quoi. En fait, même n’importe quoi, il n’y a pas. Alors moi, advienne que pourra, je voulais être agent d’escale : ça, c’est un boulot, c’est cool, ça n’a pas l’air très contraignant, on rigole avec ses collègues, on attend les vols et, entre les vols, on est en pause. Et puis il y a des jolies filles et on en jette avec son futal à pinces, sa belle liquette !… J’avais le sentiment d’avoir toutes les qualités requises pour exercer cette fonction : quasiment bilingue en anglais, de bonnes notions d’espagnol, sans compter l’arabe dialectal et le kabyle – au cas où je bosserais pour Air Algérie ou Aigle Azur ; et j’ai un bac plus trois, études de sociologie, un mètre quatre-vingt, des yeux noisette et une bagnole. Alors je me jette à l’eau.

— Agent d’escale, monsieur ?

— Oui madame.

— Vous parlez anglais ? Il faut avoir un bon niveau, c’est fondamental.

— Oui.

— Êtes-vous prêt à travailler la nuit, le dimanche, à Noël, le 31 décembre ?

— Oui ! (Elle aurait pu rajouter l’aïd, c’était oui !)

— Vous avez une voiture ? — Oui !

— Vous avez le bac ?

— Oui !

— Alors, monsieur, laissez-moi vous dire que vous avez bien de la chance. Vous tombez sur une bonne période : nous vous proposons un test, vous serez évalué par un expert for- mateur, qui, après traitement de vos résultats, déterminera vos capacités et votre motivation pour exercer ce métier. Il y aura une note et une conclusion écrite : si vous avez la moyenne et une bonne appréciation, c’est bon.

— C’est bon… et je travaille ?

— Il faut tout d’abord être formé : votre dossier est transmis aux compagnies qui, après un examen minutieux, prennent en charge votre formation.

— Et je suppose que, si c’est le cas, si, en quelque sorte, une compagnie investit sur moi, il y un contrat à la clef.

— Absolument, monsieur, vous avez tout compris! (En fait, bien sûr, je n’avais rien compris.) Il y aura un QCM de culture générale, de français et de géographie, un test psychotechnique, un test d’anglais, plusieurs entretiens, dont un en anglais et un en français pour vérifier votre élocution. Ayez une bonne présentation et soyez à l’heure !

Je quittai l’ANPE le cœur léger, me disant : c’est bon, mon rêve va être exaucé ! Parce que j’en ai vu des agents d’escale, je les ai observés, c’est pas Superman… En attendant mon test, et au lieu de bosser mon prétérit, j’allais à Roissy, à Orly, et j’observais attentivement les agents d’escale, pour me convaincre qu’ils n’avaient rien de particulier. Je voulais valider mon hypothèse sur le terrain. (Sociologie quand tu nous tiens…) De toute évidence, ils ne parlent pas un mot d’anglais, ni le fran- çais d’ailleurs, ils n’ont pas l’air de sortir de Polytechnique : j’ai mes chances… Le seul hic, c’est qu’ils ont un physique plutôt agréable, et moi, si j’ai les yeux noisette, j’ai aussi une petite excroissance côté bide. (Il faut que je travaille les abdos.)

Rendez-vous fut donc pris pour passer le test. C’est mon avenir qui est en jeu. Alors je mets le paquet. Je prépare mes affaires, je m’organise, je vais sur mappy.fr pour la feuille de route, une bonne douche, j’enlève mon bonnet rouge : je suis fin prêt. Le rendez- vous est à 7 heures, mais j’arrive à 9 heures. J’ai eu du mal à trouver l’endroit : c’est au milieu de nulle part. Mais à 9 heures, il n’y a toujours personne : j’attends une demi-heure, une heure, deux heures… J’aurais mal noté l’adresse? Je me serais trompé de jour? Je trouve une cabine et j’appelle l’ANPE.

— M. Belhocine, vous n’avez pas reçu mon mail? J’ai pourtant prévenu tout le monde (quoi, je ne suis pas seul ?) : le test est reporté à la semaine prochaine, même jour, même heure, et surtout ne soyez pas en retard !

— Merci madame.

Je consulte bien sûr tous les jours ma messagerie : c’est normal, c’est moi le chômeur, non ?

Le jour J arrive, je ne suis pas stressé, je suis même serein. Je passe l’évaluation par QCM : pas simple, mais j’ai confiance. Puis, c’est l’entretien en anglais. L’expert a la dégaine d’un expert, mais c’est un Maghrébin, et là je me dis : un dominé qui est devenu un dominant, il n’y a pas pire, surtout avec leurs congénères, auxquels ils doivent démontrer qu’ils ont su s’intégrer sans perdre leur âme, par leur propre mérite. Mais je fais abstraction : j’enchaîne mon anglais avec assurance, je balance mes « pattern, behaviour, involved in, there is no trouble ! » et deux, trois belles tournures shakespeariennes, bref : knock out ! L’expert rédige sa conclusion, qui me paraît bien longue : il tape furieusement sur son clavier, une heure pour neuf lignes. J’ai tout de suite compris qu’il utilise le correcteur d’orthographe et qu’il ne sait pas écrire, mais c’est un formateur expert, alors de quoi je me mêle ? Le résultat est mitigé, mais j’ai la moyenne et la conclusion est plutôt posi- tive. Cependant, selon lui, je dois encore travailler les phrases verbales, les anglicismes, « optimiser » ma présentation et améliorer les tests psychotechniques. (J’ai cru à une plai- santerie.) Néanmoins, étant donné que j’avais la moyenne et que j’avais fait preuve d’une réelle motivation, il fallait que je m’attende prochainement (entre deux et trente ans) à des contacts de la part des compagnies, via l’ANPE. Alors j’étais content, même si j’ai failli lui lâcher une gentillesse en argot new-yorkais de Staten Island, du genre : « Fuck your mother fucking hoe. »

Après cette aventure, je retournai réguliè- rement à l’ANPE, répondant à un maximum d’annonces sans jamais recevoir de réponse. Et puis, avant de partir, je balançais toujours un petit mot pour savoir où en était cette his- toire de formation au métier d’agent d’escale qui devenait peu à peu une légende. Au bout de quelque temps, je fis le deuil de ce métier.

Et je m’enthousiasmai pour mon nouveau projet de bagagiste manutentionnaire. Oui, je sais, j’ai revu mes prétentions à la baisse, mais bon, j’avoue que j’avais été trop gourmand : j’ai voulu sauter des étapes. Pourtant, je connais les fables de La Fontaine. Alors c’est parti pour un métier où, je suis sûr, cette fois, qu’il ne faut pas sortir de Saint-Cyr. (Ok, pour les agents d’escales, j’ai été un peu arrogant, mais, là, merde, c’est de la manut’ !) Toujours dans le cadre d’un suivi personnalisé, l’ANPE me convoque à un test pour, cette fois, aboutir à quelque chose de concret. Je suis motivé, une fois de plus. Au menu, QCM de culture générale, de français et de géographie (au cas où le bagagiste aurait l’idée saugrenue d’envoyer un colis vers Tokyo, au Japon, alors qu’il doit le diriger vers Lausanne, en Suisse, sans oublier permis de conduire et photocopie de la carte grise à son nom car il faut avoir son propre véhicule – il y a des petits malins qui veulent absolument travailler à l’aéroport alors qu’ils n’ont pas de voiture ni même le permis !

Rendez-vous à 9 heures, ponctualité. Comme pour le test d’agent d’escale, j’étais super confiant, d’autant plus que je suis imbattable en géographie : depuis que j’ai cinq ans, je terrorise camarades et cousins au jeu des capitales. Culture générale, j’en parle même pas : je te passe gaiement de Pierre Bourdieu à Matoub Lounès, de Bertolt Brecht à Nique ta mère, de la vie des Inuits à l’étude de la tectonique des plaques, du football hongrois aux Puros de la Vuelta Abajo – même si je reviens toujours très vite à Pierre et à Lounès. Bref, là je n’ai pas vraiment peur de ce test, et toute inquiétude est complètement dissipée le jour J.

Lorsque les autres participants s’installent, je constate qu’il doit y avoir cent pour cent d’étrangers, dont certains ânonnaient quelques mots en français : visiblement perdus, la plupart étaient venus sans les papiers requis, d’autres n’avaient pas répondu à l’appel, venus sans convocation. Après négociation collective, le responsable les autorise quand même à passer le test. Puis il demande les permis de conduire. Un type au fond de la salle s’exclame : « J’ai pas le permis, monsieur ! (Dans un français approximatif, je compte les points.) — Alors, c’est pas possible. Comment allez-vous faire quand il faudra rentrer à 2 heures du matin? — Il y a le RER, monsieur ! » Dépité, le responsable distribue les feuilles de test tout en suggérant qu’il faudra œuvrer pour créer des aéroports en centre-ville. Beaucoup étaient évidemment venus sans stylo : moi j’avais ma trousse (mon boulot de manutentionnaire assuré) et en lâchai deux ou trois. Le responsable a donné les consignes et c’était parti : j’observai mes compagnons d’infortune complètement paniqués et torchai le test en cinq minutes, n’ayant aucun doute sur la teneur de mes résultats.

En quittant l’ANPE où se déroulait l’épreuve, j’étais confiant mais ne pouvais m’empêcher de penser : « Tout ça pour ça !… »

Comme pour la fois précédente, j’attendais les résultats avec impatience. Et ce ne fut pas long : à peine une semaine plus tard j’eus un nouvel entretien avec un conseiller, qui devait me donner les résultats et, si c’était bon, donner le feu vert afin de réaliser mon rêve.

— Eh bien, M. Belhocine, vous avez eu la meilleure note. (Je m’en doutais.) Mais c’était prévisible, la majorité des participants n’avait pas fait d’études. C’était facile pour vous : vous avez votre baccalauréat et vous avez fait de la sociologie, vous étiez surveillant d’externat, alors…

– Alors quoi ? Pourquoi m’avoir proposé ce test ? De toute façon, ce n’est pas un problème, je veux travailler, c’est tout, j’ai mon loyer à payer, vous comprenez, je n’ai pas le choix.

– Je comprends. Mais il faut chercher dans votre domaine. Avec votre niveau d’études, on ne peut pas se permettre de vous former parmi des gens qui savent à peine lire. Vous allez vous ennuyer, vous irez plus vite qu’eux.

Je n’y croyais pas ! Ensuite, mon conseiller, qui était d’origine africaine, commence, sur un ton paternaliste, à me faire tout un speech sur nos difficultés, à nous autres, les Français d’origine étrangère. Il fallait en faire plus, il fallait être encore plus fort. Et de conclure que je devais faire un choix : la sociologie ou la manutention. Je ne suis pas allé jus- qu’à lui répondre, me contentant d’acquiescer à ses propos qui, pour résumer, revenaient à changer complètement mon CV. Situation ubuesque : je prenais congé avec un nouveau rendez-vous. Quand il me conseilla un bilan de compétences, j’ai voulu lui conseiller 80 % au bac... et après ?, l’excellent ouvrage de Sté- phane Beaud (que je n’ai pas pu lire en entier : je ne suis pas masochiste).

Malgré tout le dégoût qui me venait dès que je pensais à eux – le son des sonnantes et trébuchantes se faisant de plus en plus discret dans mes poches –, je retournai à l’ANPE, prêt à en découdre. J’arrivai en trombe, d’un air furibond devant le comptoir de l’accueil, la conseillère comprit tout de suite.

— Bonjour monsieur…

— Bonjour, écoutez, je veux voir le responsable de l’agence ! Ça fait maintenant des mois et des mois qu’on me mène en bateau, j’en peux plus! J’en ai marre! Merde! (Elle essaie de m’interrompre, je hausse le ton.) J’ai tout fait, toutes vos réunions débiles. Le test d’agent d’escale que j’ai réussi, rien. Le test de manutentionnaire que j’ai réussi, rien ! Je n’ai même pas eu les résultats, putain ! Je souhaiterais avoir mes résultats, ne serait-ce que par curiosité intellectuelle, mais non, rien. J’ai dû répondre au moins à cent annonces, rien, même pas de réponse négative. Ça m’apprendra à refuser de me morfondre dans un trip de victimisation, merde! Je veux du travail! Travailler ! Je veux même un emploi précaire ! Je ne veux pas être pilote! Parce qu’en fait votre boulot, c’est ça, qu’on reste chômeur! (J’avais la haine.)

— Écoutez, monsieur, restez calme, je vous comprends, c’est vrai, ce n’est pas normal… Je vous connais, je vous ai déjà vu plusieurs fois, je sais que vous recherchez activement un emploi, je vous ai observé. Écoutez, cette fois, c’est sûr, j’ai vraiment quelque chose de concret pour vous. (Elle m’a calmé en cinq secondes.) Il y a une société qui recherche quatre cents bagagistes : vous en ferez par- tie, car vous êtes très motivé. (Je veux, mon neveu !) Voilà, je vais vous le noter.

— Non merci, j’ai un agenda, je vais le faire…

— J’insiste, je vous colle un post-it. Alors rendez-vous mercredi 12 heures précises. Soyez à l’heure. On va tout vous expliquer sur place, c’est une de mes collègues, par le biais d’une association, avec deux représen- tantes qui vont vous accueillir. Surtout, soyez ponctuel.

J’arrive à l’ANPE, très ponctuel, trois heures à l’avance. J’attends dans la voiture. Malgré mes aventures aéroportuaires, je suis serein : il n’y a pas de test, contact quasi direct avec l’en- treprise par le biais de l’association, y a pas de quoi s’en faire. L’heure de la réunion approche et mes compagnons de galère arrivent : nous ne sommes que quelques jeunes, la majorité des participants sont des pères de famille, la quarantaine environ, que des Arabes et des Noirs. (Ce n’est pas possible, il y a bien des Français de souche qui rêvent de travailler à l’aéroport!) On s’installe : je prépare un cahier et un stylo pour prendre des notes. La conseillère nous accueille, nous prie de patienter : les intervenantes vont arriver. Une heure plus tard : « Désolée, je viens d’appe- ler, elles arrivent. » On nous distribue une brochure qu’on nous demande de lire atten- tivement : c’est une description du métier de bagagiste. Une demi-heure plus tard, les deux intervenantes arrivent : elles posent leurs manteaux et scannent l’assistance. Elles font une petite moue. Tout d’un coup surgit un retardataire, qu’elles sermonnent : « Dans ce métier, la ponctualité est fondamentale. » (Je vous jure qu’elles ont dit ça !)

Et là j’ai compris que c’était foutu, je voulais leur balancer une chaise dans la gueule. Mais quelque chose me faisait encore y croire. Elles présentent leur association bidon, puis elles en viennent au concret.

— Voilà, vous allez avoir une formation de quatre mois non rémunérée, en alternance, moitié en entreprise, moitié en centre de formation. Au bout de ces quatre mois, si vous faites vos preuves et que l’entreprise est satisfaite de vous, alors il y a un CDD, puis un CDI à la clef. Des questions ?

Dans la salle, malgré le traumatisme collectif, certains durs d’oreille posent des questions : « Comment vivre sans revenus pendant quatre mois ? Quatre mois de formation, c’est pas un peu long pour de la manutention ? » Mais elles avaient réponse à tout : on peut demander des aides au Conseil général, on peut se faire rembourser une partie de la carte Orange. Et puis, depuis le 11-Septembre, on ne travaille pas sur un tarmac comme ça. Il faut connaître le droit des douanes. Il y a des délais pour les badges et autres accréditations. Et puis, il faut vous apprendre à lire les éti- quettes. D’accord, quatre mois sans revenus, c’est long, mais après il y a un métier, un avenir pour vous, et au bout de cinq ans, avec les primes, vous pouvez atteindre 1 500 euros.

— Nous allons continuer la réunion, mais ceux que ça n’intéresse pas, levez la main. (Oui maîtresse.) Vous pouvez quitter la salle, et bon courage.

On n’est que trois à lever la main : au fond de moi, je bouillonne, je vais exploser, brandir mon Laguiole… En sortant, la conseillère ANPE, d’origine maghrébine, nous accom- pagne à la porte. Je lui dis : « C’est honteux, c’est honteux ! C’est quoi, cette mascarade ? Ce foutage de gueule ! Ce n’est pas parce qu’on est dans la misère et la précarité qu’on doit tout accepter ! C’est grave ! » Elle me répond : « Si ! La preuve, vous n’êtes que trois à être sortis. Il y a des gens qui veulent travailler à n’importe quel prix. »

Oui, c’est vrai, à n’importe quel prix !… On a fait une réunion improvisée à trois devant l’ANPE : le soleil tapait fort, on ne comprenait pas, mais finalement on était soulagés. L’un des types connaissait l’entreprise qui devait nous embaucher : elle avait licencié pas mal de gens après un mouvement de grève. On savait que tout le monde serait gagnant dans cette histoire : la conseillère ANPE, qui allait justifier son salaire auprès de ses supérieurs (une bonne note en perspective); l’associa- tion, qui récoltait des arguments pour faire valoir ses subventions ; enfin l’entreprise, qui récupérerait pendant quatre mois une main- d’œuvre bon marché tout en étant exonérée de charges. Tout le monde gagnerait, sauf les pauvres ! On s’est serré la main et on s’est dit au revoir.

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

livre(s) associé(s)

Précaire !

Nouvelles édifiantes

Mustapha BELHOCINE