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Un cadavre de la colonisation immortalisé par l’Académie française

Élevé au rang de « Soljenitsyne algérien » et entré triomphalement à l’Académie française, Boualem Sansal semble assuré d’occuper en France le siège du « grand écrivain arabe ». S’il est nécessaire de s’opposer – inconditionnellement – à l’emprisonnement arbitraire que l’écrivain aura subi durant presque une année, ainsi qu’aux courants conservateurs et intégristes algériens qui le traitent de « harki », de « traître à la nation » et de « collabo », il est tout aussi indispensable de souligner le zèle de ses engagements, depuis toujours, auprès des droites extrêmes françaises.

Aussitôt élu, dès le premier tour, à l’Académie française, l’écrivain algérien, fraîchement naturalisé français, adresse un message à son ami Philippe de Villiers : « La France m’a tout donné : une langue qui pense, une littérature qui éclaire, une civilisation où la liberté s’apprend dans la beauté et la durée. »

Dans ce texte, diffusé sur la chaîne d’extrême droite CNews (29/01/26) en présence du destinataire, le nouvel Immortel déplore l’état d’une France « affaiblie » par un ensemble de « décisions, de renoncements, de politiques qui ont rompu le fil de la continuité nationale. »

Bien que cette rhétorique décliniste reprenne à la lettre les termes clés du discours lepéniste sur le complot des élites mondialisées et érige le fondateur du Puy-du-Fou en héraut d’une « France des lumières », fière et non oublieuse de ses « racines » aussi bien indo-européennes que catholiques, le nouvel académicien continue de passer aux yeux de beaucoup pour un « progressiste », un « dissident » qui ferait rayonner « l’universalisme républicain » dans les supposées terres ténébreuses de l’islam – cette religion dont la « mission divine » serait « d’islamiser le monde et de le gouverner par la charia » — comme il écrivait dans la Revue des deux mondes en mars 2023.

En réponse à la surexposition embarrassante du romancier dans nombre de médias droitisés à l’extrême, certaines voix – très attachées à la « résistance » qu’opposeraient « les écrivains progressistes du monde musulman » aux ravages de l’intégrisme islamique – répètent à tue-tête que « Boualem Sansal est instrumentalisé » par les « ennemis de la République ». Pourtant, toute son œuvre révèle bel et bien la concordance du travailleur de l’imaginaire avec le militant réactionnaire : romans, essais et écrits journalistiques confondus, la réhabilitation de la colonisation française en Algérie et la narration raciste du « grand remplacement », doublée d’une « grande conversion » à l’islam, structurent l’ensemble de l’univers sansalien (Livre Noir, septembre 2023).

Son récent transfert de Gallimard à Grasset, maison d’édition appartenant au groupe Hachette, propriété du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, déstabilise ses alliés se disant de gauche. Et les spéculations du Monde (07/04/26) sur son « possible glissement vers la droite radicale » continuent de façonner le sens commun des médias hégémoniques.

« Nous utilisons les mêmes mots pour décrire une France menacée de mort par l’islam. De l’Algérie où il vit, il regarde avec angoisse la France se soumettre. » Dans La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré, 2021), Éric Zemmour rapporte un échange, daté du 9 septembre 2015, avec un auteur de la maison Gallimard, tout en précisant : « C’est lui qui a tenu à me voir. »

Cet auteur, avec lequel il a amicalement échangé « autour d’un café matinal à la terrasse de l’Esplanade, place des Invalides », à Paris, n’est autre que Boualem Sansal. Contrairement à son ancien éditeur, Jean-Marie Laclavetine, qui parle d’un « anar céleste dont l’intelligence crépite comme un feu », opposant farouche à « l’idéologie toxique des soldats d’Allah », un « réfractaire doux » substantiellement étranger aux « tentatives de récupération éhontées à droite et à l’extrême droite », son « vieux Sachem » assume pleinement sa convergence de vues avec le président de Reconquête (resp. Libération, 04/09/25 et 16/03/26).

Dans un entretien donné à L’Express le 30 septembre 2021, Boualem Sansal confirme son entrevue avec « un grand lecteur » dont le programme politique porte des idées fort intéressantes pour neutraliser la « menace » que constitueraient les « musulmans de France ». Ne cachant pas son admiration pour « un homme intelligent et cultivé, qui n’a pas lu que Maurras », il estime que son camarade de lutte devrait être bien informé, depuis le contexte algérien, sur la « pieuvre [de] l’islamisme [qui] rongeait la maison ». Pour son intervieweur, il précise : « J’ai expliqué à Monsieur Zemmour qu’il faut combattre l’islamisme au tout début. Car c’est comme l’humidité dans une maison. Initialement, la menace est invisible, elle pénètre les murs qui, petit à petit, se désagrègent. Quand vous vous rendez compte, c’est trop tard, il faut tout détruire pour assainir. Cela devient une maison impossible. »

À contre-courant du genre de légende dorée que tisse Jean Birnbaum, dans Le Monde des livres (25/11/25), autour d’un homme doté d’une « douceur pugnace », d’un « sourire bravache », d’une « spontanéité périlleuse » et « incapable de se plier [à] l’autocensure », le compagnonnage de Boualem Sansal avec les tendances extrémistes remonte à loin. Bien avant l’intégration du « comité stratégique » de Livre noir, créé en 2021 et rebaptisé Frontières en 2024, le romancier participe à deux événements organisés par le Cercle algérianiste, une association créée par des nostalgiques de la suprématie raciale des « Européens » sur les « Musulmans » en Algérie française.

Le 22 octobre 2006, à Toulouse, l’auteur est présent au premier Forum algérianiste du livre ; le 7 novembre 2010, à Béziers, il intervient aux côtés de Frédéric Pons, alors rédacteur en chef de Valeurs actuelles, sur le thème « France-Algérie : une bataille mémorielle pour quels enjeux ? ». Le 5 juillet 2012, il accorde un entretien à l’hebdomadaire d’extrême droite, dans lequel il présente l’islam et l’arabisation comme le problème de la société algérienne. En septembre de la même année, il ira même jusqu’à recevoir des lecteurs de Valeurs actuelles  chez lui, à Boumerdès, sans doute pour une leçon sur la manière dont la décolonisation

nous a découplés de notre véritable histoire, de nos racines méditerranéennes. Nous sommes des déracinés, transplantés dans une autre histoire – celle des Arabes, pas la nôtre –, dans une langue – l’arabe – qui n’est passée que par la religion. (Valeurs actuelles, 05/07/12)

Enfin, en mai 2024, l’auteur du pamphlet Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif du pouvoir dans le monde arabe (Gallimard, 2013) participe au « Premier Printemps de la liberté d’expression », un rassemblement d’extrême droite organisé par la mairie (RN) de Perpignan sous la « présidence d’honneur » d’Éric Naulleau, pour « résister » à la « tyrannie du wokisme » et aux périls du « frérisme et ses réseaux ».

Au moment où le nouvel Immortel prend ses fonctions, il est toujours membre du « comité stratégique » de Frontières, mais aussi du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI), think tank présidé par le pénaliste Thibault de Montbrial pour conseiller un large réseau de personnalités politiques au sein des droites, « de Darmanin à Zemmour », afin de « peser dans le débat public »1Alexandre Berteau, « L’avocat Thibault de Montbrial construit sa rampe », La Lettre, 13 février 2024..

Quant au « comité de soutien international à Boualem Sansal », fondé par Arnaud Benedetti, le patron de La Nouvelle Revue politique et l’éditeur de l’écrivain aux éditions du Cerf, les profils politiques de ses membres – lesquels ont exigé des « autorités françaises de tout mettre en œuvre pour que Boualem Sansal soit libéré le plus rapidement » – donnent à lire avec clarté la toile réactionnaire qui se nourrit de la « question algérienne », et surtout de la dénonciation de l’accord migratoire franco-algérien de 1968, pour esquisser « la possibilité d’une union des droites »2Arnaud Benedetti, Figaro Vox, 31 octobre 2025..

Grâce à la colonisation française, l’Algérie serait devenue, avance Boualem Sansal dans un récent entretien accordé à Valeurs actuelles, « un pays dont 80 % de la population était urbanisée, disposant de tous les moyens pour vivre bien, dont les services sociaux ». Rappelant que cet « immense territoire qui était vide » aurait été sauvé par les premiers colons des sauterelles, de la malaria et d’innombrables épidémies, il regrette, en toute bonne logique, les « méfaits » de la décolonisation, ce funeste événement – notamment par son caractère « panislamiste » – qui serait l’antithèse du « grand pays riche », du « grand peuple » et de la « grande civilisation » que la France aurait été en train de construire avant le 5 juillet 1962 :

Moi, l’idée que je développe depuis des années, c’est qu’il était en train de se passer en Algérie quelque chose de miraculeux : un nouveau pays était en train de naître. Parce qu’avant, c’était un « truc », à la marge de l’Empire ottoman, une terre vierge, tribale… ( Valeurs actuelles, 25/03/26)

Six décennies après l’abolition d’un système de « terreur dans l’État de droit3Sidi Mohammed Barkat, Le Corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie, Amsterdam, 2024. » qui a fait des Algériennes et des Algériens des « sujets français » et des « non-citoyens » sur leur propre terre, l’académicien commente sa récente naturalisation en ces termes :

Moi, la France était le pays de mon grand-père, de mon père, de ma mère, etc. C’est pour moi une continuité, une adhésion naturelle, biologique. C’est dans ma biologie, je suis né là-dedans. Partout où elle a habité, ma famille a toujours été très intégrée, tout en conservant quelques spécificités. Moi, je n’ai jamais vu dans ma famille de gens religieux faire la prière. C’était très lointain, tout ça. (Valeurs actuelles, 25/03/26).

Cette réécriture de l’histoire coloniale, réalisée dans le cadre de la « bataille culturelle » que mènent les droites (extrêmes) en France, pourrait étonner. Elle n’est, en réalité, que la reformulation de ce qu’avait déjà écrit Boualam Sansal dans son premier roman, Le Serment des barbares (Gallimard, 1999) – alors qu’il était haut fonctionnaire de l’État algérien depuis quatre ans, et ex-numéro 2 du ministère de l’Industrie, qui sera limogé en 2003 en raison de ses prises de position critiques, dans la presse et les médias français, contre « l’arabisation de l’enseignement » qui conduirait inéluctablement à « l’islamisation de la société ».

Ce roman s’ouvre sur un éloge appuyé du temps colonial, où Rouïba est décrite comme un paradis de rires et de fleurs. Avant l’Indépendance, la « petite bourgade avait épousé le plus beau des vallons et baignait dans le bonheur… En ces temps, elle vivait la quiétude, l’opulence ; elle était pimpante, coquette, sensuelle et aimait à se parer de fleurs ». Après l’Indépendance, cette ville, pourtant « regardée comme le fleuron de l’industrialisation », devient « fébrile, morne et inquiétante comme une cité qui se prépare à la guerre. Elle est une verrue cancéreuse sur le flanc oriental de la capitale ». Quant à Réghaïa, elle est ouvertement décrite comme un « paradis colonial » devenu enfer terrestre.

Quant aux essais, notamment Poste restante : Alger (Gallimard, 2006), l’écrivain y  développe les idées du Serment des barbares. Révolté contre les chercheurs qui colleraient une « terrible et méchante étiquette » à la France en raison de la dénonciation de la loi de 2005 sur « le rôle positif de la présence française outre-mer », il affirme, fièrement, que, « en toute logique », la France aurait introduit « une évolution en zig-zag » de son pays, et qu’elle lui a surtout donné « ce nom d’Algérie dont nous sommes si fiers. »

Résumons. Les qualités « littéraires » et la dimension « universaliste » que d’aucuns attribuent à l’œuvre de Boualem Sansal traduisent l’intériorisation de critères culturalistes qui rendent possible l’éclosion et la starification de la figure du « grand écrivain arabe ».

D’une manière générale, cette figure se reconnaît à travers un discours qui acclimate l’écriture et l’imaginaire aux fondamentaux du récit nostalgique des « temps bénis » de l’Empire. Les caractéristiques récurrentes de ce discours de suprématie civilisationnelle sont : l’infériorisation de la langue et de la culture arabes ; l’assimilation de l’islam, en tant que fait civilisationnel et confessionnel, au « terrorisme » et à l’« anti-France » ; la glorification chauvine de la langue française ; l’absolution du caractère inhumain de l’entreprise coloniale en Algérie ; la délégitimation systématique de la lutte anticoloniale, souvent réduite à un « combat contre les valeurs de l’Occident », motivé par « l’islamisme » et fasciné par le « nazisme » ; la participation active à la disqualification de la présence des Algériens et des binationaux sur le sol français (l’épouvantail de l’« ennemi intérieur ») ; enfin, le militantisme aux côtés des extrêmes droites contre l’ensemble de la gauche et les « woke » accusés d’encourager l’« islamisation rampante ou meurtrière » qui « avance à grande vitesse en France » (Boualem Sansal, Revue des deux mondes, mars 2023).

Dès lors, quel sens pourrait-on donner au slogan « Sansal, écrivain des Lumières », un énoncé qui a saturé les médias français ? Les journalises de Libération (06/07/23) qui nous exhortent à vénérer un « esprit de lumière », un homme « doux et déterminé » dans « sa lutte solitaire contre l’islamisme et un pouvoir compromis » devraient regarder du côté de la réception de l’œuvre de Boualem Sansal par Pascal Praud. En sa qualité de critique littéraire par temps d’inversion des valeurs, ce dernier en a donné sur CNews (30/01/26) le portrait le plus fidèle de ce « grand Français qui alerte dans ses écrits sur les dangers du communautarisme et sur le péril de l’islamisme : élu à l’Académie française, Boualem Sansal symbolise la liberté d’expression et l’indépendance d’esprit. »

La messe est non seulement dite, mais également martelée par les médias de Vincent Bolloré.

Faris Lounis

Du même auteur, lire « Louisa Yousfi : la grande narration conservatrice », Médiapart, 18 avril 2026 ; et « Le prix Goncourt 2024 mis à mal par son héroïne, même », Antichambre, 18 novembre 2024

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