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Un démantèlement en règle de l’école publique. Entretien avec Laurence De Cock

Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la tête de l’État français, parents et enseignants assistent, plus ou moins actifs, consentants et impuissants, à une attaque des fondements de l’école publique menée tambour battant par le ministère de l’Éducation nationale. Que la récente succession de ministres entre désordre et amateurisme n’a pas ralentie.

— Pouvez-nous nous dire dans quel état se trouve l’école française aujourd’hui ? Elle donne la sensation d’être exsangue à force de triturations et de valse des ministres de l’Éducation…

— Je tiens à préciser que je ne suis pas de nature pessimiste ou décliniste. Mais là, pour moi, nous sommes dans un moment de vrai danger. Nous vivons un véritable tournant pour l’école, en tout cas pour l’école publique. Je pense qu’historiquement, nous n’avons jamais connu un tel niveau d’attaque contre le principe même d’école publique, et tout ce qui la caractérise, à commencer par le principe de démocratisation scolaire.

On pourrait définir celle-ci par le fait de permettre à tous les élèves, quelles que soient leurs origines sociales et culturelles, d’accomplir la trajectoire scolaire de leur choix. Il y a derrière ça l’idée d’un libre choix, d’un choix éclairé et d’une orientation qui ne soit pas subie, grâce à un système éducatif fait pour ça. Aujourd’hui, ce principe est complètement explosé.

Attention, il n’a jamais très bien fonctionné ! Mais il est certain que l’arrivée de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Éducation nationale en 2017 a mis un coup d’accélérateur décomplexé pour détruire cette démocratisation scolaire. On peut parler de « contre-démocratisation ». Nous sommes actuellement dans une situation d’urgence à réagir face à cette dislocation en règle.

— Ce sursaut ne semble pas, ou peu, exister pour le moment…

— Nous sommes ici dans une contradiction majeure. Tout le monde semble d’accord pour dire que la question de l’école est primordiale. C’est une sorte « d’allant de soi » dans notre société, mais en même temps c’est un sujet complètement lisse, qui « glisse » sur les débats publics, et dont les politiques de gauche peinent à s’emparer pour en faire une question politique urgente.

Alors que la droite fait le travail sur cette question, idéologiquement. Pour elle, l’école repose sur la méritocratie et la libre concurrence, avec un souhait d’une reprise en main autoritaire de l’école, c’est-à-dire tout ce que nous combattons à gauche… Mais la gauche, elle, semble avoir capitulé sur la question d’une approche politique de l’école, et quoi qu’elle en dise, n’en fait pas un sujet de priorité. Qui se met autour d’une table en disant bon, que propose t-on, que construit-on comme vrai projet politique de défense et de refondation de l’école publique ?

— Que doit-on retenir du dernier rapport Pisa, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves, qui mesure et compare l’efficacité des systèmes éducatifs des pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ? En s’y référant, médias et politique évoquent « une dégringolade » du niveau scolaire, notamment en mathématiques, « une baisse historique »… Ces données sont-elles vraiment intéressantes et fiables ?

— Là encore, on a pu observer une défaillance de la gauche dans son accueil critique à Pisa. Si les chercheurs s’accordent à dire que ces chiffres ne sont pas inintéressants (on va y revenir), il s’agit tout de même de critiquer le fait même d’être dans une logique de classement international des systèmes éducatifs. Or, on ne peut pas comparer des systèmes éducatifs seulement avec des résultats, en ne prenant pas en compte les critères et spécificités nationales. On compare donc l’incomparable, et sans mettre de garde-fous. De plus, que regarde-t-on pour dire que le système est défaillant ? Les résultats en maths et en français. C’est tout.

Mais enfin, où est la réflexion de la gauche là-dessus ? Sur l’importance des savoirs pratiques, des savoirs créatifs, du développement de l’esprit critique, de la créativité des élèves, de la mise en valeur de toute forme d’intelligence, qui soit autre chose que des chiffres et de la lecture ? La gauche est censée porter tout ça. Maintenant une fois qu’on a dit ça, on peut tout de même retenir de Pisa que la France demeure un des plus mauvais pays en ce qui concerne l’accompagnement des enfants des quartiers populaires*.

En revanche, on observe une très belle performance française à porter très loin les enfants de la bourgeoisie. Ce différentiel est alarmant. On reste dans un système qui poursuit inlassablement sa logique d’hypersélectivité. C’est du tri social, ni plus ni moins. Face à ça, l’inanité des réponses laisse pantois. Quelles qu’elles soient, on reste dans une logique de performance.

— Gabriel Attal, bref ministre de l’Éducation nationale avant de devenir Premier ministre, avait évoqué la création de groupes de niveau et la réforme de l’examen du brevet pour son projet de refonte du collège. Qu’est-ce que cela dit de sa vision de l’éducation ?

— Il y a quelque chose de l’« école de papa », mais une école de papa relookée, je dirais. Il n’y a pas que des mesures de l’ancien temps – comme les groupes de niveau, une mesure pathétique -, on constate aussi une forme de relooking pédagogique qui se veut innovant et moderne. Gabriel Attal signifie son ras le bol des explications sociologiques sur les inégalités scolaires et les difficultés des élèves socialement défavorisés. Pour lui, tout peut se régler avec les « bonnes méthodes pédagogiques » : l’apprentissage de la lecture avec la méthode syllabique ou des mathématiques avec la méthode Singapour. Or, si ces méthodes ne posent pas problème en elles-mêmes, elles ne sont pas pour autant miraculeuses, trop de facteurs entrent en jeu dans les apprentissages. Le problème est de les muer en vérité inaliénable, de les imposer aux enseignants, et donc de leur confisquer leur savoir faire professionnel. On va nous dire comment faire et ce ne sera pas autrement ; et en cas d’échecs, ce sera uniquement la faute des enseignants.

Ceux qui les appliqueront bien seront bien notés et rémunérés, et ceux qui continueront à appliquer une pédagogie critique seront stigmatisés. Le projet derrière toutes ces mesures est clair : en finir avec le « collège unique »*. Tout ça en s’appuyant sur des constats malheureusement justes, à savoir que le collège est le segment le plus difficile de la scolarité, celui qui dysfonctionne dans sa mission de démocratisation scolaire. Mais plutôt que de réparer et réformer la machine, on va préférer la briser.

— En parlant de « machine » scolaire, y a-t-il jamais eu de spécificité de l’école française ?

— C’est une question intéressante, car tous les modèles éducatifs sont liés à des histoires nationales, des projets politiques et des cultures. En France, depuis la Révolution, on a cette idée qu’il appartient aux missions de l’État de prendre en charge l’éducation des enfants, et notamment des enfants des milieux populaires. C’est l’acte de naissance de l’école publique.

La spécificité de notre modèle éducatif c’est le lien ombilical qu’elle entretient avec la question de la République, de la nation et de l’État. Avec la centralisation comme héritage jacobin, et donc une méfiance à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler à de la décentralisation. C’est à la fois sa force, car c’est une boussole pour l’égalité à l’éducation, mais c’est aussi sa faiblesse car c’est une école très hiérarchisée, qui laisse peu de place aux expérimentations.

— À ce propos, l’obsession actuelle pour l’ordre, l’autorité, l’uniforme, le projet du Service national universel (SNU), la volonté de parler d’orientation de plus en plus tôt, de faire travailler certains élèves plus tôt, la déliquescence des universités qu’on laisse à l’abandon… Tout cela révèle-t-il d’un projet de société dans lequel on ne formerait plus des citoyens éveillés, mais des travailleurs et des travailleuses dociles ?

— On est très clairement dans le basculement autoritaire du régime macronien. L’année dernière, il a parlé de « décivilisation », puis de « reciviliser » la société, après les émeutes. Tout ce que vous citez relève de ce projet, qui passe par une mise au travail des enfants, n’ayons pas peur des mots, et une forme de disciplinarisation, au sens de discipliner les corps et les esprits. Ce qui va évidemment à l’encontre de toute une tradition d’émancipation par l’école.

Là où c’est pervers avec sa théorie du « en même temps », c’est qu’Emmanuel Macron est capable d’expliquer que ce projet de « recivilisation » est un projet d’émancipation. Or, il s’agit bien d’un projet d’aliénation de la jeunesse, et si on y regarde de plus près, la jeunesse la plus attaquée est celle des classes populaires. Au-delà d’une philosophie globale de maltraitance de la jeunesse, ce qu’on ne dit pas assez selon moi, c’est qu’il y a un souhait de cibler, de punir, les classes populaires et leurs enfants. C’est eux dans la ligne de mire. Toutes les décisions prises relèvent d’un mépris de classe absolu.

— Le dispositif de Parcoursup participe-t-il à creuser le sillon des inégalités ? Comment un tel dispositif a-t-il pu être accepté aussi facilement ?

— Je pense qu’il faut regarder les choses en face et se dire qu’une majorité de personnes étaient tout simplement d’accord avec ce système de sélection, y compris des universitaires. Certains y ont trouvé leur compte, c’est tout. Sélectionner les meilleurs au détriment de la démocratisation scolaire en a contenté beaucoup. C’est difficile de dire aujourd’hui ce qu’il en est de Parcoursup. Ce qu’on sait, c’est que beaucoup de jeunes se retrouvent dans des filières non souhaitées et que, par ailleurs, cette sélection n’a pas eu d’incidence sur les taux de réussite.

Ce dispositif s’inscrit lui aussi dans une forme d’utilitarisme des études et non pas dans un désir d’enrichissement intellectuel et personnel, fonction que pouvait revêtir auparavant les études universitaires. Tout cela en dit long sur l’imaginaire actuel de notre système éducatif, qui n’est plus d’éveiller son intelligence et de penser une transformation du monde, mais de s’inscrire dans le monde tel qu’il est et de s’y adapter le plus rapidement possible.

— Dans une interview à Mediapart en janvier 2024, la députée PS Fatiha Keloua Hachi, elle-même enseignante, disait que le ministre Blanquer avait « brisé quelque chose dans l’envie d’enseigner ». Quelles sont les séquelles de ce ministre dans le milieu enseignant ?

— Je n’ai jamais eu autant de collègues, qui étaient auparavant des amoureux et ardents défenseurs de leur métier, qui ont, ou sont tentés, de lâcher l’affaire. Quand je disais que Jean-Michel Blanquer a appuyé sur l’accélérateur, on parle ici de l’accélérateur d’un rouleau-compresseur. Il a, sans scrupules, brisé la conviction qu’enseigner, c’est être un expert de son travail. Or, être reconnu expert de son travail, quel qu’il soit, fournit de la dignité. Lui est arrivé en disant : « Vous faites mal, voici comment il faut faire. »

Au lieu de considérer un dysfonctionnement structurel du système éducatif, il a distillé l’idée que c’était un dysfonctionnement dont les responsables étaient les profs. Qu’il fallait donc les remettre au pas. C’est l’histoire de la dépossession d’une expertise. Blanquer a voulu transformer le corps enseignant en un corps exécutant et non pas en un corps apte à concevoir. Et cela, ça brise les gens.

— Le sujet de la mixité sociale à l’école, apparu avec le successeur de Jean-Michel Blanquer, Pap Ndiaye, semble avoir complètement disparu des radars après le départ de celui-ci…

— Ce qui était illogique, c’était d’imaginer que le gouvernement Macron puisse faire des choses intéressantes dans cette direction-là. Quand Pap Ndiaye a commencé à dire qu’il allait négocier avec l’enseignement privé pour améliorer la mixité sociale, alors là… La mixité sociale ne peut plus être une question à partir du moment où le travail de ce gouvernement est de faire intérioriser aux catégories sociales les plus démunies qu’elles ne pourront pas être à une autre place que celle où elles se trouvent. Donc les mélanger avec d’autres ? Mais pour quoi faire ? Chacun doit être à sa place. On va dire aux gamins de lycée pro, écoutez vous serez beaucoup plus souvent en entreprise, on va même vous payer pour ça.

On joue sur les besoins matériels des classes populaires, on parle ici d’une régression, presque d’un retour au XIXe siècle. C’est hallucinant. Mais il y aura toujours des exceptions, pour dire regardez on aide les méritants ! C’est « l’exception consolante » de Ferdinand Buisson*. Si on veut tout de même un souffle d’optimisme, on constate que des municipalités de gauche, des initiatives locales donc, repensent les cartes scolaires dans le bon sens. La ville de Villeurbanne, par exemple, mène un vrai travail de réflexion sur la mixité sociale en sensibilisant les familles et en les impliquant dans la réflexion.

— On évoque beaucoup des moyens et des enseignant·es supplémentaires. Cela paraît nécessaire mais ne faut-il pas voir au-delà et repenser notre système éducatif dans sa globalité ?

— Il le faut absolument. C’est urgent même ! Et commencer par sortir du discours qui pense que critiquer la politique gouvernementale, c’est vouloir maintenir l’existant. Puis il faut poser des mots clairs, précis et sans concession sur les dysfonctionnements actuels de l’école publique. La deuxième étape consiste à savoir quelle école on veut. Mais pour le savoir, il faut aussi savoir quelle société on veut. Tant qu’on ne se sera pas mis d’accord sur la société que l’on souhaite et la place que l’école doit occuper dans celle-ci, on tournera en rond et on va raisonner uniquement avec le monde tel qu’il est aujourd’hui. Or, on n’en veut pas de ce monde. On ne veut pas simplement transformer l’école, on veut aussi transformer le monde. C’est pour ça que la gauche a son mot à dire, et que je lui en veux de se taire. Il faut reposer sur la table notre projet de société, car il existe, et il faut le redire de manière précise, voire radicale, même si utopique.

Aujourd’hui, on n’a plus d’utopie dans le discours politique. Or tous les pédagogues ont une dimension utopique ! Si tu n’as pas la justice sociale chevillée au corps, tu n’es pas un pédagogue, mais un technicien. Les pédagogues doivent alimenter une vision idéaliste de l’école, une « école-laboratoire », qui peut s’éprouver et s’expérimenter. Donc, c’est un boulot énorme, car il faut repenser l’école d’un point de vue de ce qui s’y enseigne, et ça c’est un impensé*.

Qu’est-ce qu’on doit enseigner pour la société qu’on veut ? L’égale dignité des savoirs, incluant les savoirs manuels, est au cœur de mes préoccupations. Ça veut dire une réécriture complète des programmes. Comment on enseigne ? Avec des pédagogies coopératives ? Où on enseigne ? À quoi doit ressembler une salle de classe, un collège, un lycée ? Comment ça s’articule avec le quartier, l’espace, les associations, les parents ? Une école doit être un lieu d’éducation, d’instruction et de vie. Ça ne peut pas être un sanctuaire. Donc on parle d’un chantier colossal, oui. Mais faisable. Il faut redire que c’est faisable.

Propos recueillis par Elsa Gambin

Paru dans Basta ! le 18 janvier 2024 sous le titre : « Nous n’avons jamais connu un tel niveau d’attaque contre l’école publique ».