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Un extrême peut en cacher un autre [LettrInfo 24-XVII]

29 juin 2024|

L’historien britannique Eric Hobsbawm a titré L’Ère des extrêmes le plus fameux de ses livres traduits en français. Impossible de ne pas y penser devant les abus du mot « extrême » depuis que nous sommes entrés en « état de campagne » — comme on parle d’« état d’urgence » et autres régimes d’exception de moins en moins exceptionnels.

On ne peut en parler en d’autres termes que celui de matraquage, de l’usage par les médias de la formule « faire barrage aux extrêmes ». Dont personne n’est dupe qu’elle n’a pas seulement pour fonction d’amalgamer le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national, mais aussi de servir de prétexte pour ne pas faire barrage à l’extrême droite.

Comme ils ne semblent jamais assez nombreux, ces appels à « faire barrage aux extrêmes », les médias dominants, tout à leur tir de barrage contre le Front populaire, effacent les propos de celles et ceux qui ne confondent toujours pas leur droite et leur gauche. Ainsi, alors que tourne en boucle l’appel du très macronien capitaine de l’équipe de France de football à « voter contre les extrêmes », on entend moins souvent son soutien des propos dissonants de l’avant-centre Marcus Thuram : « Il faut se battre au quotidien pour que le RN ne passe pas. »

On peut comprendre que l’armée de communicants de la majorité présidentielle fasse campagne sous le slogan de « barrage aux extrêmes » – même si on peut s’étonner qu’autant de médias l’accompagnent aussi ouvertement. Et on voit bien, entre autres (fausses) ressemblances avec les années 1930, le rôle d’épouvantail « communiste » imposé à toute la gauche de gauche. Mais on voit mal la logique à l’œuvre : après tout, c’est déjà au nom de la lutte contre l’extrême droite qu’à été deux fois élu Macron. Et l’effet contre-productif n’a échappé à personne. Mais quand même, pour « faire barrage aux extrêmes », il faut encore voter extrême centre ? Impossible d’échapper aux extrêmes !

Notre dernière LettrInfo évoquait les tours de prestidigitation par lesquels l’extrême droite s’approche du pouvoir en enrôlant une partie des classes travailleuses – ce qui leur vaut d’être voués aux gémonies par celles et ceux, bourgeois éduqués, qui ont pris la tête et le cœur de leurs partis historiques. On insiste moins sur le fait que seul le soutien des classes dirigeantes, associé à la terreur pour celles et ceux que la magie ne suffisait pas à convaincre, a permis aux nazis de prendre le pouvoir.

Et on néglige volontiers le fait qu’elle ne suffit jamais longtemps, la simple alliance de la matraque et des médias, de la propagande et de la comparution immédiate. Il en faut plus pour obtenir le consentement de toute une population : comme il a fallu aux nazis « acheter les Allemands », il faudra que nos fascistes en tailleur ou costume-cravate « achètent les Français ». Mais sans toucher aux rentes financières ni aux bénéfices des multinationales nationales, sur quelles spoliations de quels « ennemis intérieurs » peuvent-ils compter pour financer la baisse des factures de gaz, d’électricité et d’essence, et l’augmentation des prestations sociales, mêmes réservées aux seuls « nationaux » ?

Face à la perspective d’un gouvernement RN, certains ne savent pas s’ils doivent s’inquiéter ou se rassurer : son programme étant plus ou moins déjà mis en œuvre par le président en exercice depuis sept ans, ça ne changera peut-être pas grand-chose ? Bien sûr, la « préférence nationale ». Mais comment vont faire les petits et grands patrons brutalement privés de tout ce personnel corvéable à merci pour des tâches qu’aucun « national » ne voudra jamais faire pour un salaire de misère ? Bien sûr, la police et la magistrature. Mais vont-elles plus tuer qu’elles ne tuent déjà impunément et plus réprimer qu’elles ne répriment déjà sans état d’âme ? Évidemment, l’école… où, depuis le ministre Blanquer, les ministères accélèrent la contre-démocratisation et renforcent la hiérarchie pour préparer la mise au pas des enseignants. Mais on peut s’attendre à un recul de plus du programme de l’école publique comme émancipation sociale. Et bien sûr, les médias… dont le RN promet de vendre le service public à l’encan. Mais après des mois de légitimation à marche forcée de la tête de liste du RN – y compris sur les chaînes publiques, où la promotion de l’extrême droite, en pesant sur le processus électoral, a mutilé le pluralisme – ce parti serait bien ingrat et bien bête d’empêcher les médias publics de continuer à exercer leur liberté d’obéir !

Alors qu’on s’inquiète de voir les médias français perdre le peu d’indépendance qui leur reste, on peut au moins se réjouir d’une victoire de l’indépendance journalistique avec la libération de Julian Assange. Au-delà des raisons humanitaires et de la justice la plus élémentaire, c’est aussi une victoire de la liberté d’expression. Mais on ne la doit en rien au soutien des démocraties qui devraient en être les garants. Certainement pas aux gouvernements de Hollande à Macron. Et moins encore aux « grands » médias qui s’en font les hérauts.

Thierry Discepolo

Sur le rôle des médias dans la légitimation de l’extrême droite, lire « Aux origines de la droitisation du débat public », par Pauline Perrenot et « Quand la presse portait Macron au pinacle – et au pouvoir », par Mathias Reymond ((Antichambre, mars 2023 et mai 2019) ; également sur Blast (mai 2024) : « Glucksmann, Bardella, Zemmour, Macron : les candidats préférés des médias » ; et « Ascension de l’extrême droite : les médias complices et coupables ».

Sur la comparaison entre l’actualité politique et l’entre-deux-guerres, lire « Sommes-nous dans les années 1930 ? », par Gérard Noiriel (Antichambre, novembre 2018).

Sur Julian Assange, lire:
« La mort journalistique d’Assange et la mort éthique du journalisme », entretien avec Stefania Maurizi (Antichambre, janvier 2024)
« Un jeu inégal. Préface à L’Affaire WikiLeaks », par Serge Halimi (Antichambre, janvier 2024) ;
« Du bon et du mauvais usage des fake news : variation des poids et mesures médiatiques », par Mathias Reymond (Antichambre, février 2024).
Et voir les deux documentaires sur le harcèlement juridique : Hacking Justice et Ithaka, le combat pour la libération d’Assange.

livre(s) associé(s)

L’Ère des extrêmes

Histoire du court XXe siècle (1914-1991)

Eric HOBSBAWM

Au nom de la démocratie, votez bien !

Retour sur le traitement médiatique des élections présidentielles de 2002 et 2017

Mathias REYMOND

L'affaire WikiLeaks

Médias indépendants, censure et crime d’État

Stefania MAURIZI