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Un jeu inégal. Préface à “L’Affaire WikiLeaks”

18 janvier 2024|

En novembre 2018, Julian Assange vit depuis plusieurs années réfugié dans l’ambassade d’Équateur à Londres. Son existence s’apparente déjà à celle d’un prisonnier : surveillance par hélicoptère, espionnage de ses conversations avec ses avocats, interdiction de sortir sous peine d’être aussitôt arrêté par les autorités britanniques puis extradé vers les États-Unis, où il encourt une peine de 175 ans de prison.

Au même moment, aux États-Unis justement, le corps médiatique s’intéresse à un autre martyr de la liberté d’expression. Le correspondant de CNN à la Maison-Blanche, Jim Accosta. Ce qui lui arrive est assurément tragique puisque le président Trump, agacé par ses questions, a décidé de lui retirer son accréditation à la salle de presse de la Maison-Blanche. La justice américaine ayant contraint la présidence des États-Unis à revenir sur cette brimade, Accosta, fanfaron et fier comme Artaban, savoure sa victoire entouré d’une cinquantaine de journalistes et de cameramen.

Ainsi, d’un côté de l’Atlantique, dans « le monde libre », Assange dépérit dans une pièce sans lumière à Londres et encourt un siècle de prison pour avoir révélé des affaires qui entachent l’image de l’Empire du bien – au nombre desquelles les crimes de guerre américains en Irak. De l’autre côté de l’Atlantique, toujours dans le « monde libre », la vedette de CNN, Jim Accosta, un journaliste assez médiocre qui n’a jamais rien révélé de particulier et qui s’est contenté d’escarmouches insignifiantes et théâtralisées avec Donald Trump, triomphe et s’exclame après son purgatoire de quelques jours loin de la Maison-Blanche : « Les journalistes doivent savoir que, dans ce pays, la liberté de la presse est sacrée et qu’ils sont protégés par la Constitution pour enquêter sur ce que font nos gouvernants et nos dirigeants. »

Ils sont protégés, sauf quand les enquêteurs ou les lanceurs d’alerte font quelque chose de vraiment utile et se nomment Chelsea Manning, Edward Snowden, Julian Assange. Eux risquent davantage qu’une vedette de CNN surtout soucieuse de son apparence et de ses contrats : l’incarcération, l’exil, l’assassinat.

Manning a passé des années en prison, Snowden vit en exil forcé à Moscou. Et la CIA, selon une équipe de journalistes de Yahoo News dont l’enquête fut peu répercutée ailleurs dans la presse occidentale, avait échafaudé des plans pour kidnapper Assange à Londres afin de l’assassiner. Car lorsqu’il s’agit de persécuter Assange, le gouvernement américain manifeste une continuité qui enjambe les administrations, de Trump à Biden en particulier. Celle d’Obama estimait déjà que les révélations d’Assange et de WikiLeaks sur l’assassinat délibéré de civils irakiens et de journalistes de Reuters, sur l’espionnage des Européens par les services secrets américains, avaient mis en danger la sécurité nationale des États-Unis. Non pas parce que c’était faux, mais parce que c’était vrai. L’administration Trump qui a suivi a lancé la procédure d’extradition contre Julian Assange. L’administration Biden poursuit cette procédure, ce qui vaut à Assange de demeurer en prison.

L’acharnement des autorités américaines contre lui est encouragé par la lâcheté des journalistes qui l’ont abandonné à son sort, voire se sont délectés de son calvaire. Sur la chaîne MSNBC, plutôt cataloguée à gauche – encore que ces qualificatifs ne signifient pas grand-chose aux États-Unis –, l’animateur vedette Christopher Matthews, ancien cacique du parti démocrate, avait suggéré que les services secrets américains « agissent à l’israélienne et enlèvent Assange ». Et au moment où Jim Accosta jouait les matamores sur CNN, le quotidien britannique de gauche, avec des guillemets là aussi, The Guardian, affirmait que Paul Manafort, qui avait dirigé la première campagne présidentielle de Donald Trump, avait rencontré trois fois Assange à Londres en 2013, en 2015 et en 2016. Signé Luke Harding, l’article fit d’autant plus de bruit qu’en 2013 Trump n’avait pas encore annoncé sa candidature à la présidence des États-Unis. À la lecture de ce scoop du Guardian, les grands médias « progressistes » se pourléchèrent donc les babines. Depuis des années, ils avaient, sans pouvoir le prouver, accusé Assange d’avoir comploté avec les autorités russes afin de disséminer des informations embarrassantes pour la candidate démocrate Hillary Clinton. Et là, un scoop providentiel révélait l’existence d’entretiens secrets entre Assange et un proche de Trump, c'est-à-dire de quoi confirmer une collusion ancienne entre le nouveau président américain et Vladimir Poutine. En somme Luke Harding venait de prouver que Assange avait servi d’agent de liaison entre les deux hommes ! Seul petit problème, ces rencontres n’ont jamais existé ; la révélation du Guardian était un énorme bobard, un fake, une diffamation à diffusion planétaire.

Mais là encore le mal était fait. Un journal respecté dans le monde entier avait rédigé un faux scoop sans la moindre prudence, sans usage du conditionnel. Puis il avait refusé de rétracter son « information », son infox, et de présenter ses excuses à Assange. Enfin, il s’était contenté de maquiller les versions ultérieures de l’article afin que le faux apparaisse moins grossier. Le grand enquêteur Luke Harding n’aurait pourtant pas grand mal à localiser la personne qu’il a diffamée pour s’expliquer avec elle vu qu’entre sa petite pièce d’ambassade et sa cellule londonienne, Assange ne bouge pas beaucoup depuis une dizaine d’années. Harding se déplace davantage. Aux dernières nouvelles, il était correspondant du Guardian en Ukraine.

Il y a les lanceurs d’alerte qu’on aime, et ceux contre qui tout est permis. Les libéraux, la presse dite progressiste, n’hésitent pas à célébrer Alexei Navalny, un opposant au pouvoir. Lui est détenu non pas dans une prison occidentale mais dans une geôle russe. On doit, évidemment, défendre Navalny contre les persécutions politiques qu’il subit. Le traitement différencié réservé en Occident aux deux hommes illustre cependant la souplesse des notions de « droits de l’homme » et de « liberté de la presse » que les libéraux et leurs médias agitent en permanence selon qu’il s’agit de la Russie, de l’Ukraine ou de Gaza. Car tout se passe comme si son opposition aux dirigeants russes rendait Navalny infiniment plus humain et valeureux que Assange, dissident du monde occidental, mais prisonnier politique lui aussi.

L’éditorial du Monde, paru le surlendemain de l’arrestation d’Assange par les services britanniques à Londres, était titré « La trajectoire ambivalente de Julian Assange ». Il assénait : « Julian Assange n’est pas un ami des droits de l’homme. » Et pourquoi pas ? Parce que, poursuit le quotidien, « le militant anti-américain s’attaque aux secrets des pays démocratiques et rarement à ceux des pays totalitaires ». Mais n’est-il pas bon que des journalistes de « pays démocratiques » s’attaquent aux secrets de leurs gouvernements ? Devrait-on pour cela ne compter que sur des enquêteurs russes, chinois, iraniens, vénézuéliens ? Les éditoriaux de la presse occidentale consacrés à Navalny n’insistent pas non plus sur sa « trajectoire ambivalente ». Il y aurait pourtant à dire sur le militantisme de Navalny dans une organisation nationaliste, sa participation à des manifestations xénophobes, ses propos à l’encontre de migrants caucasiens… Certes, mais depuis, contrairement à Assange, Navalny cible le bon adversaire, l’un des Belzébuth de notre monde libre : la méchante Russie.

« Si Assange avait été poursuivi par le Kremlin, a écrit en avril 2019 le journaliste Jack Dion, les gouvernements se disputeraient l’honneur de lui offrir le droit d’asile. Son visage serait affiché sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et Anne Hidalgo mettrait la tour Eiffel en berne jusqu’au jour de sa libération. » Début octobre 2021, pendant que Assange croupissait dans une prison occidentale après avoir révélé des crimes de guerre américains, le journaliste russe Dmitri Mouratov recevait le prix Nobel de la paix pour avoir défendu la liberté d’expression face au Kremlin. L’année suivante, ce prix Nobel fut attribué à l’ONG russe Mémorial, au Centre pour les libertés civiques ukrainien et à l’opposant biélorusse Alès Bialatski. « Un prix en forme de critique à Vladimir Poutine et ses supplétifs », résumèrent aussitôt, assez justement, Le Monde et l’AFP. Le tour d’Assange n’est toujours pas venu en 2023.

Assange a beaucoup de défauts sans doute, mais un plus rédhibitoire que les autres : il n’a pas compris la nouvelle marche du monde et la musique d’ambiance des médias qui l’accompagne. Un journaliste occidental doit d’abord combattre les ennemis de l’Occident. Mieux vaudrait même qu’il s’en tienne là. Or à cette aune, un dissident russe, chinois, cubain, une féministe iranienne compte davantage qu’une personne torturée en Égypte, à Dubaï, détenue sans procès depuis des années à Guantanamo, ou un des quarante journalistes palestiniens tués par les bombardements israéliens à Gaza en novembre 2023. Et il compte infiniment plus qu’un individu nommé Julian Assange. Exposez les vilenies des États démocratiques : vous serez qualifié de cyberterroriste, d’« agent de Poutine » ou d’espion. Divulguez les vilenies des régimes autoritaires : vous serez élevé au rang de lanceur d’alerte et de héros de la liberté de la presse.

Lorsqu’elle était secrétaire d’État de Barack Obama, Hillary Clinton a résumé ses griefs contre Assange et contre les révélations de WikiLeaks : « Soyons clairs, publier ces documents ne constitue pas seulement une attaque contre les intérêts de la politique étrangère des États-Unis, c’est aussi une attaque contre la communauté internationale. » Mais dans l’esprit des dirigeants américains, les deux se confondent. Et Assange est tombé du mauvais côté de la nouvelle guerre froide. Il est d’autant plus seul qu’aujourd’hui la plupart des partis de la gauche occidentale et des organes de presse qui l’informent ont abjuré les critiques qu’ils formulaient autrefois contre l’Empire américain. Ils font bloc avec cet Empire, en particulier quand les démocrates sont au pouvoir à Washington. Pour eux, ceux qui critiquent l’Occident ont forcément mauvaise réputation.

Le jeu est inégal. Assange a diffusé des informations sur les puissants, sur les liens entre Google, Facebook et la CIA : il est emprisonné et risque sa vie ; Google, Facebook volent les données de leurs utilisateurs et les transmettent au FBI ou à la CIA : ils ne risquent rien, le monde leur appartient. Le jeu est inégal. Aucun des architectes de la guerre contre le terrorisme, y compris les responsables des programmes de torture de la CIA, n’a été traduit en justice ; Julian Assange, qui a révélé leurs pratiques, est passible de 175 ans de prison. Le jeu est inégal. Les règles de conduite pour un bon journaliste occidental sont : gloire à ceux qui dénoncent les crimes de guerre russes, mais la prison pour ceux qui ont fait connaître les crimes de guerre américains ; gloire à ceux qui dénoncent l’espionnage russe et chinois, mais vive la grande Amérique démocratique, y compris quand elle espionne sa population, comme elle l’a fait pour trois présidents français successifs – une révélation de WikiLeaks là aussi.

Le jeu est inégal. Informer sur la CIA, c’est risquer de sacrifier sa liberté ; mentir avec la CIA, mentir pour la CIA, c’est s’assurer une belle carrière dans les médias. Ainsi, le journaliste indépendant Glenn Greenwald a analysé le parcours de Jeffrey Goldberg, un des chouchous de la presse américaine en même temps qu’un de ses spécimens les plus infatués. Après le 11 Septembre, Goldberg a joué un rôle de premier plan dans la campagne visant à persuader l’opinion occidentale qu’il existait un lien entre Oussama Ben Laden et Saddam Hussein. Prétendant que Saddam Hussein avait été mêlé à la planification des attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, les articles de Goldberg dans le New Yorker ont préparé psychologiquement la population américaine à la guerre d’Irak. Tout entière bâtie sur une montagne de fausses informations, cette guerre a provoqué des centaines de milliers de victimes.

Loin de se décourager, Goldberg s’est ensuite engagé à fond dans la diffusion du bobard du Russiagate, l’idée selon laquelle Trump était devenu une marionnette de Poutine depuis que le président russe détenait des enregistrements compromettants de celui qui n’était alors qu’un milliardaire new-yorkais en compagnie de prostituées dans un hôtel de Moscou. Un faux là encore. Résultat, non seulement Goldberg n’est en prison, ni à Londres ni ailleurs. Au contraire, il a été promu. En 2023, il est devenu rédacteur en chef de The Atlantic, l’un des plus magazines américains les plus influents.

Assange a résumé son épreuve : « Soyons sérieux. Nous sommes en conflit avec le plus grand et le plus puissant Empire qui ait jamais existé. Dans une situation pareille, c’est remarquable de simplement survivre. » Ceux qui, comme nous, survivent dans des conditions mille fois préférables aux siennes devraient s’imposer l’obligation morale minimale d’être solidaires de son combat.

Serge Halimi

Préface au livre de Stefania Maurizi, L’Affaire WikiLeaks. Médias indépendants, censure et crime d’État, à paraître le 19 janvier.