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Un média comme un autre : l’édition, rachetée et vendue comme les autres

5 février 2023|

La première édition de La Trahison des éditeurs parait à la fin de l’été 2011. Un an plus tard, le rachat de Flammarion par Gallimard puis celui de Payot & Rivages par Actes Sud bouleversaient la structure sur laquelle étaient basées ses analyses, et les confirmaient. Onze ans plus tard, alors que Madrigall a racheté Minuit et que Hachette est aux mains du patron d’Editis, une nouvelle édition s’imposait.

À la Libération, Albert Camus faisait le lien entre l’« appétit de l’argent », le devenir de la presse et le projet de « grandir la puissance de quelques-uns » *. En réponse à cette situation, le Conseil national de la Résistance proposa, entre autres ordonnances, qu’un seul individu ne puisse contrôler plus d’un seul quotidien politique *. Un demi-siècle plus tard, l’histoire de la presse avait déjà fait un tour sur elle-même. Accompagnée par les autres médias, dont l’édition. Avec le même rôle dans le maintien de l’ordre idéologique et le même poids contre tout changement social, sinon pour l’aggravation encore des inégalités, y compris dans l’accès à l’espace public et la représentation politique.

À l’aube des années 2020, si quelque chose a changé, c’est l’ampleur des concentrations, leur rapidité et le fait que, par les vertus d’un patron moins hypocrite, l’édition est rendue plus visible dans le croisement entre sens des affaires, ivresse du pouvoir et idéaux réactionnaires des propriétaires des grands groupes médiatiques.

L’« insécurité » est-elle à l’ordre du jour des agendas du gouvernement, de la presse, de la radio et de la télévision ? L’édition « approfondit » la question. Quel que soit le sujet, l’édition fournira la version (plus ou moins) savante des mots d’ordre et des slogans déclinés par les autres médias.

Les lecteurs francophones doivent eux aussi tout comprendre du « choc des civilisations » : les éditions Odile Jacob importent la théorie de Samuel Huntington. Les débatteurs ont besoin d’une approche régionale : Grasset édite La Tentation obscurantiste de Caroline Fourest – son message a été oublié ? le même éditeur loue Le Génie de la laïcité – réédité sans tarder en Livre de Poche. Cette naturalisation étant peut-être un peu byzantine, Plon fait traduire La Rage et l’Orgueil d’Oriana Fallaci, relayé par Le Rocher avec son essai sur La Force de la Raison tandis que Gallimard et Grasset se disputent ses romans. Dans sa version adoubée par le parti présidentiel et acclimatée par le Printemps républicain, ce message d’amour n’a pas été assez propagé ? Denoël s’allie avec Fayard pour décupler La Mélancolie française d’Éric Zemmour. Cela ne suffit pas ? Albin Michel prend le relais avec cinq titres. Au sixième, l’auteur ne cache plus assez ses aspirations, l’éditeur se pince le nez. Qu’à cela ne tienne : le patron du second groupe éditorial français offre sa diffusion au candidat à la présidence. L’éternité du modèle capitaliste doit être le devenir de l’humanité, Flammarion importe La Fin de l’histoire selon Francis Fukuyama. Les programmes « antiterroristes » Made in USA nécessitent une adaptation européenne ? Lattès se met au service d’Alain Bauer et de Xavier Raufer pour lesquels La Guerre ne fait que commencer. Les premiers clairons de BFM TV, de L’Express, de Libération, de L’Obs, du Point et consorts ne sont pas assez entendus : l’édition se répartit la charge de leurs œuvres « littéraires » et « philosophiques » : Marc-Olivier Fogiel s’épanche chez Grasset et au Plon ; depuis 2010, c’est au moins une fois par an que Gallimard met sa « Blanche » au service de Franz-Olivier Giesbert ; Laurent Joffrin papillonne entre Robert Laffont, Seuil, Stock, Tallandier et confrères ; Grasset ne rate pas une miette de Bernard-Henri Lévy, de Laure ni d’Alexander Adler et de leurs amis. La directrice d’un think tank ultra-libéral n’est pas assez vue sur les chaînes d’info ni lue du Figaro à Valeurs actuelles, Albin Michel publie une demi-douzaine d’essais d’Agnès Verdier-Molinié sur l’allègement fiscal, la réduction des dépenses de santé publique, l’augmentation du temps de travail, la réduction des aides sociales, etc.

Il n’est aucun thème de la propagande du moment auquel l’édition n’ait pas un livre à proposer. La radio nationale peine à promouvoir une sélection de « femmes puissantes » choisies par la journaliste Léa Salamé ? Les Arènes transforment ces interviews en un « livre qui a inspiré 200 000 lectrices ». Le féminisme devient-il bankable ? L’édition se dispute ses nouvelles égéries : côté pile, Mona Chollet « réinvente l’amour » sur un lit d’essais pour bourgeoisie de gauche cultivée chez La Découverte ; côté face, Dora Moutot « baise les mâles » entre l’Agenda Astroguidances, une Thérapie manuelle bioénergétique et le Guide Pop Culture de l’entrepreneuriat chez Guy Trédaniel. On ne parle pas assez des livres d’une « blogueuse, influenceuse et militante féministe » : Léa Salamé l’invite dans son talk-show « Quelle époque ! » sur France 2. Etc. Etc. Etc.

L’administration des populations par la propagande constitue bien sûr un traitement privilégié, réservé à celles et ceux qui limitent leur action politique au vote – pour s’occuper des autres, y compris en démocratie, l’État brandit la matraque sans complexes. Il a souvent été dit que les franges des classes sociales les plus cultivées – qui sont en général aussi celles qui possèdent le plus haut pouvoir d’achat – sont une cible privilégiée des propagandistes. Le lectorat composant une partie déterminante de l’électorat, l’analyse des médias éduqués, où l’édition tient une place centrale, permet de comprendre leur rôle dans l’établissement de ce qui se pense aujourd’hui chez ceux qui pensent pour nous.

L’histoire et la sociologie de l’édition sont bien entendu des disciplines enseignées à l’université, qui font depuis longtemps l’objet de recherches et de publications. Mais les producteurs de ces études, pour l’essentiel soumises aux règles académiques, semblent le plus souvent avoir sorti leur objet de la morgue, qui sera restitué dans l’état où il a été trouvé. De plus, se posant en exemple de profession établie, toujours un peu prétentieuse et propice aux projections fantasmatiques du petit-bourgeois semi-lettré, l’édition est de préférence analysée au travers de la monographie d’une maison, de son catalogue, sinon de son glorieux fondateur. Aussi même les historiens un tant soit peu critiques ne semblent pouvoir s’empêcher d’émailler leurs récits d’une vénération contrite pour tel « éditeur courageux » ou tel « intellectuel respecté » – quand ils ne laissent pas deviner à l’égard des patrons de ces bons employés une révérence inavouable pour les bonnes affaires qu’ils ont réussies contre vents politiques et marées fiscales *. Ce qui participe à entretenir la sainte légende de la contribution des serviteurs des lettres françaises que sont censés avoir été les « grands » éditeurs. N’est-ce pas au nom des « services éminents rendus à la littérature française contemporaine » que le président Vincent Auriol accorda sa grâce personnelle à Bernard Grasset, condamné en mai 1948 à l’indignité nationale à vie, à l’interdiction d’exercer son métier et à la confiscation des biens, dont sa maison d’édition ?

Comme les autres médias de masse, l’édition industrielle participe à la transformation du public en masse : par l’organisation d’une production de plus en plus centralisée et des moyens financiers de plus en plus grands ; par l’instauration d’une redistribution des gains et d’une gestion des investissements favorables aux dirigeants et à l’élite des cadres d’entreprise ; par son rôle dans l’augmentation de la disproportion numérique entre les donneurs et les receveurs d’opinion.

Pour André Schiffrin, « l’édition représente un microcosme de la société dont elle fait partie, reflétant ses grandes tendances, façonnant dans une certaine mesure ses idées *» – y compris par son mode d’organisation, doit-on compléter. Ce qui en fait un domaine exemplaire pour observer les modalités d’action et les marges de manœuvre de celles et de ceux qui inscrivent leur métier, sinon leur vie, dans un projet de changement social. De quelles manières et sous quelles bannières s’associer pour défendre quelles idées, quels types d’organisation du travail et quels projets de société ?

Là encore, la position paradoxale que tient l’éditeur est édifiante à bien des égards. D’un côté, sa marque (le nom de la maison d’édition) est bien visible sur la couverture ; de l’autre, tout un chacun est en droit de se demander ce qu’il a fait. L’éditeur n’est ni l’auteur, qui a écrit le livre, ni l’imprimeur, qui l’a fabriqué. Pour une part, il est responsable de la mise en circulation de phrases par milliers ; pour une autre, il ne peut en réclamer la paternité – il ne les a pas écrites. Quelle légitimité cet intermédiaire trop visible a-t-il pour revendiquer (et être concerné par) les idées qu’exposent les livres qu’il fait paraître ? Celle de son travail, qui consiste à transformer des manuscrits en livres et à faire sortir de l’anonymat des idées dans la production desquelles il est (plus ou moins) partie prenante. On peut alors se demander si les chemins que l’éditeur emprunte pour faire son métier ne lui font pas tourner le dos aux idées qu’il est censé porter.

Cette question de l’adéquation entre nos idées et nos pratiques peut se résumer, pour les métiers du livre, à se demander si nous sommes condamnés à ne pouvoir espérer mieux que faire confiance à l’efficacité des idées par elles-mêmes qu’en éditeurs fidèles nous diffusons avec les livres inscrits dans nos catalogues. Autrement dit, la diffusion de « bonnes » idées et d’analyses « justes » suffit-elle ? La manière de faire des « bons » livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? Du moment que ces livres sont largement diffusés, pourquoi se soucier des moyens utilisés ? Est-il impossible de se passer de l’édition de (beaucoup de) « mauvais » livres pour en financer quelques « bons » ? Ces mauvais livres vendus en masse sont-ils plus indifférents que nuisibles, ou l’inverse ? Que valent les idées les plus généreuses et les analyses les plus pertinentes si elles ne sont pas au moins déjà mises en pratique par leurs premiers promoteurs ? Ne serait-ce que pour voir si ça « marche » ? Réaliser déjà, un peu, les fins qu’on se raconte à travers les moyens qu’on se donne.

Au début des années 2000, après la vertigineuse déconfiture de Vivendi Universal Publishing et le rachat de son pôle édition par Hachette-Lagardère, dans un contexte d’inflation des déclarations d’« amour du livre » et de « patriotisme éditorial », l’opposition s’était cristallisée en France entre éditeurs qualifiés d’« indépendants » et « grands groupes de communication ». Dans cette bipartition, l’icône Gallimard ralliait les premiers. Et Hachette tenait vaillamment le rôle de repoussoir. En quelques mois, l’affaire s’est jouée entre rings médiatiques et coulisses gouvernementales parfois ramifiées jusqu’à Bruxelles. Rien d’essentiel n’a changé après que l’« ennemi de l’édition » a eu affronté une poignée de « résistants » réunis au nom de la culture, de la littérature et de la science.

Vingt ans plus tard, on donne la même pièce. Avec, pour l’essentiel, les mêmes acteurs. Certes, cette fois, c’est Vivendi qui avale Hachette. Et le personnage principal brouille les cartes. Méchant de comédie tout fait pour heurter la sensibilité de la bourgeoisie cultivée de gauche, Vincent Bolloré focalise les indignations par ses déclarations déplacées, par ses pratiques grossières de censure et de congédiement pour crime de lèse-patronat, par ses affichages politiques du plus mauvais goût, par sa brutalité d’un autre temps et d’un autre monde. Tout un attirail exhibé au mépris du coûteux travail des conseils en communication qui avaient presque réussi jusque-là à faire passer les patrons pour de généreux mécènes, amateurs d’art, gens de progrès et soutiens démocrates des bonnes causes.

Malgré ces quelques changements de décor, on a bien affaire au même scénario comme aux mêmes enjeux et aux mêmes dysfonctionnements. Qui ne seront pas réglés, quels que soient les nouveaux heureux propriétaires d’un grand groupe ou l’autre. Et si la fable de l’« indépendance » a fait long feu après une décennie marquée par l’enflement des groupes d’édition, on doit se poser la même question : suffit-il que les capitaux d’un groupe ou un autre échappent au plus puissant patron du moment pour que change la logique de croissance par acquisition qui prépare la suivante ? Perpétuant l’existence d’un type d’acteur qui, du seul fait de sa taille et de son mode d’organisation, forge un monde social et économique face auquel les idées de changement ne pèsent pas grand-chose. La distinction entre « groupe médiatique » et « groupe éditorial », comme la « nationalité » des capitaux, plus ou moins « familiaux », occulte le rôle de ces grandes entreprises dans une société à caractère de masse : transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre.

Il faudra donc chercher un peu plus loin que le quarteron français des « grands éditeurs indépendants » pour (re)trouver le sens d’un métier sur lequel les rêveurs puissent compter : des producteurs de livres qui ne soient pas tout à fait des objets de consommation comme les autres. Loin de ceux qui « ne gèrent plus guère que leur nom en jouant sur l’inertie d’un capital d’image hérité du passé *» ; loin de ceux qui cachent de plus en plus mal le remplacement d’une politique éditoriale par une stratégie de communication. Les livres et celles et ceux qui les donnent à lire valent mieux que servir à ces seules fins.

Thierry Discepolo
Extrait de l’introduction à la réédition de son livre, La Trahison des éditeurs, qui vient de paraître.