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Un ouvrier qui écrit

22 janvier 2025|

Septembre 2000. Un ouvrier meurt lors d’un accident du travail, presque à mes pieds. Envie de crier. C’est ce mort de plus à l’usine qui me pousse à écrire.

Cela fait quelque temps que l’envie de raconter ma vie à l’usine me taraude. Je suis ce qu’on appelle un « grand lecteur ». Et ça me manque de ne pas me retrouver dans les livres que je lis. Je tombe souvent sur des histoires de cadres, d’universitaires, sinon de profs de danse ou de musique, souvent des femmes, qui parlent de leur travail. Mais des vies d’ouvriers, de prolos, que nenni !

Alors je me prends par la main et je m’y mets. La nuit, au boulot, pendant les pauses, pas loin de mes collègues qui ne se doutent de rien. Ils m’ont toujours vu écrire les tracts pour le syndicat ou pour mes activités annexes en parallèle au travail – pour des fanzines et des labels de musique, des émissions de radio, des expositions ou Le Monde libertaire. Mais cette fois, je veux juste écrire un livre à la première personne, qui mêle ma vie et mes engagements1On trouve quelques éléments biographiques sur l’auteur dans l’entretien qu’il a donné à Martine Laval, paru dans Télérama le 3 mai 2003 sous le titre « À l’occasion du 1er mai, rencontre avec Jean-Pierre Levaray, ouvrier et écrivain » — réédité sur Antichambre, le 15 février 2025..

Septembre 2001, c’est la catastrophe d’AZF à Toulouse. Je mets un point final à mon texte car je pense que l’industrie chimique ne va pas s’en relever, et ce, dans toute l’Europe.

Lorsqu’en 2002 paraît la première édition de Putain d’usine, j’ai la chance d’être remarqué par Martine Laval, qui consacre une page entière au livre dans Télérama2Martine Laval, « Jean-Pierre Levaray et “les gars d’en bas” », Télérama, 22 juin 2002 — réédité sur Antichambre, le 14 février 2025.. Ce qui aura d’importantes répercussions dans mon usine.

Tout juste édité, le livre est à peine distribué en librairie, et pas grand monde n’a encore pu le lire. Mais dans l’article, il est dit que je parle de certains mauvais côtés des ouvriers, à savoir l’alcoolisme. C’est un peu comme lorsque vous écrivez votre autobiographie, il y a toujours un frère, un oncle ou un cousin pour dire que vous n’auriez pas dû parler de ça. Et la première personne à me le dire, c’est mon contremaître : « Qu’est-ce que tu as encore fait ? » Après, ce sont les militants de la CFDT, qui me font une contre-publicité dans l’usine, affichant l’article de Télérama dans tous les réfectoires, soulignant au Stabilo le fait que je parle d’alcoolisme. Ça ne me gêne pas que ce syndicat s’en prenne à moi, au contraire. Mais quand même !

L’ambiance au boulot devient compliquée. Mes copains n’osent pas trop me causer. Je me retrouve tout seul à la cantine… Je commence à me dire que je vais sans doute quitter l’usine plus tôt que prévu.

Et puis, me rendant à ma librairie préférée, on me dit : « Qu’est-ce que tu as écrit ? Ton bouquin s’achète par paquets de dix ! »

Et effectivement, quelques jours suffisent pour que je devienne un phénomène de foire dans la boîte. Les collègues viennent me voir (pas la CFDT) et me tapent dans le dos avec le sourire, me font dédicacer leur exemplaire. « Je pourrai faire lire ce livre à mes enfants, ils comprendront ce que je vis… » Des ingénieurs d’autres services viennent juste pour observer la bête. C’est assez fou ce qui m’arrive. Je passe d’un extrême à l’autre.

Au niveau de la direction, pas de vague. Juste le DRH qui se glorifie auprès de ses confrères parce qu’il travaille « là où il y a un ouvrier qui écrit ».

Au niveau de la direction générale de Grande Paroisse, filiale engrais de Total, au siège de La Défense : rien. Sauf au cours d’une réunion, où le PDG dira : « Si vous êtes des putains d’usine, alors je suis votre proxénète. » C’est tout.

Les dirigeants me feront savoir qu’ils m’ont à l’œil. Et qu’ils me lisent. Aussi bien mes livres que les interviews. Ils me font aussi savoir qu’ils surveillent mes déplacements. Mais ça aurait été compliqué, et très mal perçu, après AZF et le naufrage de l’Erika, qu’une filiale de Total licencie un ouvrier (qui plus est élu du personnel) pour ses écrits.

Putain d’usine a également changé ma vie. L’accueil a été si important qu’il m’a conduit à me déplacer dans toute la France, de Dunkerque à Porto-Vecchio et Quimper, ou même en Suisse (à Genève) pour plus de cent cinquante rencontres et débats. Auprès de syndicats de la chimie mais aussi de cheminots, métallos, dockers, de librairies et de bibliothèques, de lieux alternatifs et anarchistes. Moi qui suis plutôt un « taiseux », je me suis aperçu que je pouvais m’exprimer devant des publics. Certaines rencontres ont même tourné au stand-up. J’ai rencontré des gens bien plus connus que moi. On m’a fait découvrir la littérature prolétarienne. Des sociologues semblaient émus de me rencontrer — si ! Et j’ai été contacté par des ouvriers de la chimie du Maroc, d’Italie, d’Espagne et d’Iran… Certaines rencontres se sont même transformées en amitiés.

Peu de temps après la parution de Putain d’usine et l’explosion du site d’AZF à Toulouse, j’ai voulu en raconter les conséquences. Au-delà du choc, des morts, des blessés et des quartiers détruits, je voyais se dérouler une autre catastrophe : la gestion médiatique, sociale et morale de la situation par Total qui trompait les collègues, parfois même des syndicalistes.

En 2003, j’ai tenu un journal pour témoigner de ce qu’est une « Une année ordinaire » pour un prolo confronté aux plans sociaux qui jalonnent la vie en usine. De larges extraits constituent, sous le titre « Plan social », le dernier volet qui est paru avec la réédition en 2007 des deux premiers livres.

J’ai toujours eu des activités culturelles en parallèle à mon travail d’ouvrier. Comme en participant au mouvement anarcho-punk et rock alternatif « On A Faim ! » Ou en éditant des plaquettes poétiques ou liées au monde militant anarchiste de Rouen. Mais là, avec Putain d’usine, ça dépassait tout ce qui avait précédé. Et du collectif je passais à l’individuel.

Ce livre m’a conduit à en écrire une quinzaine d’autres, à tenir une rubrique pendant dix ans dans CQFD, mais aussi à l’adapter en bédé et découvrir avec Efix le monde des dessinateurs ; à écrire une pièce de théâtre et découvrir le monde des théâtreux ; puis celui de la danse contemporaine 5. Mais aussi à participer à plusieurs livres collectifs et animer des ateliers d’écriture… Moi qui n’ai même pas le bac.

Il y a eu également cette période très forte du documentaire de Rémy Ricordeau et Alain Pitten, sorti en 2006 sous le même titre que le livre, qui m’a fait découvrir encore un nouveau monde, celui du cinéma – ce qui m’a permis de participer ensuite à cinq autres documentaires. Et qui m’a aussi valu de nombreux déplacements lors de projections et de festivals.

Pour autant, sans doute grâce à mon entourage (et contrairement à ce que beaucoup me conseillaient), je suis resté travailler à l’usine. Et je vous dis pas : vous pouvez être sur un petit nuage lors de rencontres, de salons où les publics vous encensent et où vous vous faites interviewer pour une télé. Le lendemain, en arrivant à l’usine avec les collègues, les machines, le bruit, les odeurs, le stress, les chefs, vous avez vite fait de retomber dans le réel.
Sans doute que j’aurais pu quitter l’usine. J’ai eu quelques propositions mais… ce n’était pas ma vie. Je viens de là. Je me sens prolo. L’usine, même si elle m’a fait du mal, c’est mon milieu. Mes collègues, les luttes, la jouissance de se mettre en grève ou d’emmerder la hiérarchie et les patrons, c’est aussi ça, l’usine. Et c’est pour ça que, malgré tous les livres que j’ai écrits, je ne me suis jamais dit « écrivain » mais « ouvrier qui écrit ».

Depuis que Putain d’usine a paru, des tonnes de fumées se sont échappées des cheminées. Des restructurations ont eu lieu, certains ateliers, trop vieux, ont fermé. Les procès de Total à l’issue de la catastrophe d’AZF ont aussi ponctué nos existences. Ensuite, Total s’est débarrassé de toutes ses usines de fabrication d’engrais pour se « recentrer sur son cœur de métier ». J’ai assisté et participé à de nombreuses luttes, avec des rencontres et manifestations de Bordeaux à Mazingarbe et au siège de La Défense. D’année en année, la répression des salariés s’est faite plus violente, et ils se sont retrouvés au chômage ou mutés loin de chez eux.

Le paysage industriel a aussi changé : la fabrication de produits chimiques, pharmaceutiques et pétroliers a considérablement diminué en France et en Europe. Parce que les usines étaient vieilles, mais surtout parce que c’était plus rentable de délocaliser, pour les coûts du transport et de salaires plus bas. Ou parce qu’il fallait délocaliser la pollution.

Dans l’usine où j’ai bossé – je ne dis jamais « mon » usine –, il y a eu beaucoup de changements. Quelques ateliers ont fermé pour cause de vétusté. Mais quinze ans après leur arrêt, ils ne sont toujours pas démantelés. Et il a fallu faire le même travail, ou presque, avec moins de personnel.

Il n’y a plus que 370 salariés, hommes et femmes, à statut dans l’usine – il y en avait plus de 2 000 quand j’y étais rentré. Forcément, ça se ressent. Les ateliers restants en production sont aux antipodes : l’un ressemble de plus en plus à un camp de travaux forcés, et certains continuent de l’appeler « Germinal ». L’atmosphère y est saturée de poussières d’engrais, de chaleur et nécessite un travail de forçat. L’autre est un ensemble d’ateliers en conduite centralisée avec des ordinateurs. Mais passer à l’informatique sur du matériel plus que vieillissant entraîne du stress, car ce que l’ordinateur propose ne marche pas toujours.

Ces ateliers qui, lorsque j’y travaillais encore, me semblaient vieux, sales et vétustes, ne s’arrangent pas avec le temps. Et alors que le questionnement sur la durée future de l’usine se posait déjà il y a plus de vingt ans, cette interrogation est plus que jamais d’actualité.
L’usine de Rouen est la dernière dont Total se soit débarrassée. Il l’a vendue en 2013 à une entreprise autrichienne « amie », Borealis, qui l’a elle-même revendue en 2023 à Agrofert, une grosse multinationale tchèque.

Je n’y travaille plus depuis presque dix ans. Mais je me tiens toujours au courant de ce qui s’y passe, ne serait-ce que grâce au syndicat. Je n’ai aucun regret ni aucune nostalgie de ne plus y travailler, loin s’en faut. Mais j’y ai quand même passé quarante-deux années. Et ce sont mes livres, mes rencontres avec les lecteurs et les lectrices qui m’ont permis de tenir.

Le jour où je quittais pour de bon cette usine, pour mon départ en retraite, une panne électrique importante l’a contrainte à l’arrêt général. Lors de mon dernier passage sous son portail, c’était impressionnant, ce silence des machines à l’arrêt. Plus le moindre nuage de poussières, de vapeur ou de gaz dont il vaut mieux ne pas savoir de quoi il retourne.

Aujourd’hui, alors que je mets un point final à ce texte, j’apprends que, de nouveau, une panne électrique vient de frapper l’usine et qu’elle est en arrêt total. Quelques jours auparavant, le patron avait juré que le réseau électrique était sûr et que ce genre de panne ne se reproduirait plus. C’est toujours pareil.

Jean-Pierre Levaray
Extrait de la préface à la réédition de son livre, Putain d’usine, suivi de « Après la catastrophe » et de « Plan social », qui vient de paraître.

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Putain d'usine

suivi de « Après la catastrophe » et de « Plan social »

Jean-Pierre LEVARAY