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L’histoire de France n’est pas une fiction

Est-il possible d’écrire le récit historique d’un pays sans fierté cocardière ni tomber dans les poncifs éculés du roman national ? Est-il possible, en outre, de s’adresser au plus grand nombre et d’assumer les immanquables simplifications qui en découlent quand on défend une histoire rigoureusement scientifique et nécessairement complexe ?

Telles sont les affres dans lesquelles se trouve plongé quiconque se lance dans un projet d’histoire de France populaire en plein contexte politique de revival du roman national et face à un monde académique peu sensible aux vertus de la vulgarisation.

Les succès éditoriaux des ouvrages historiques épousant le récit national interrogent. De même son omniprésence dans la littérature de jeunesse, le cinéma, la bande dessinée, les jeux vidéo et les émissions de télévision. La fréquentation du parc d’attractions du Puy du Fou, véritable cheval de Troie d’un récit très conservateur, réactionnaire voire révisionniste, mérite aussi l’attention des historiens1Florian Besson, Pauline Ducret et Mathilde Larrère, Le Puy-du-Faux, Les Arènes, 2022.. Tout porte à croire que le récit national est ainsi la première expression d’un rapport populaire à l’histoire, qui expliquerait son assise dans le monde social et les difficultés qu’ont les historiens à faire entendre leurs critiques.

Dans le cadre de très nombreuses réunions publiques, il m’est souvent arrivé de voir émerger un scepticisme sur l’intérêt de déconstruire les croyances historiques populaires, qui opèrent comme les madeleines de Proust du temps de l’école primaire. Certaines personnes s’offusquaient également du qualificatif de « réactionnaire » que les historiens utilisent pour parler du roman national. Qu’y a-t-il de réactionnaire à offrir à ses enfants une sortie dans le parc d’attractions vendéen ? Après tout, les effets spéciaux y étaient fort réjouissants, c’était dépaysant, joyeux, épatant ! Comme si nous, historiens déconstructeurs, étions des Merlins désenchanteurs.

Le projet d’une histoire de France populaire ambitionne de fournir un récit qui soit fondé sur la réalité vécue par le plus grand nombre mais accessible au plus grand nombre, c’est-à-dire prioritairement à celles et ceux qui ne lisent quasiment jamais d’histoire.

Partir d’en bas, c’est s’interroger sur l’ordinaire des gens : leur vie quotidienne et leurs routines, leurs malheurs et leurs bonheurs, leurs luttes, leurs divisions, leurs choix. Redonner une dignité à l’ordinaire à travers les vies de celles et ceux qui sont longtemps restés des figurants du récit national. Ainsi on ne fait pas disparaître les acteurs habituels, les grands acteurs, mais on les déplace : ils sont toujours-là, mais sur l’arrière de la scène historique.

Ce faisant, c’est un discours sur l’histoire qui assume que son moteur n’est pas le seul fait des puissants. Ainsi, dans un récit populaire, on croise autant de femmes que d’hommes, plus encore de paysannes et paysans, d’ouvrières et ouvriers, d’esclaves des plantations et d’« indigènes » des colonies ; on rencontre des adultes, des enfants et des personnes âgées. Et on apprend beaucoup sur leurs relations avec les dominants : nobles, riches bourgeois, patrons … mais aussi sur les dominations patriarcales et coloniales.

L’histoire populaire ne hiérarchise ni les faits ni les êtres humains. Ainsi, on y trouve, à équivalence d’importance, le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572 et le meurtre de la petite Malika, 8 ans, par un policier en 1973. Si ce dernier n’a pas donné lieu à des milliers de morts comme le massacre des protestants, il est en revanche emblématique d’un système autoritaire et raciste dont nous percevons encore aujourd’hui les ressorts.

Il s’agit d’accomplir un travail de passeur qui vise à surprendre tout autant qu’informer : saviez-vous qu’il y avait moins de forêts au temps des Gaulois qu’aujourd’hui ? que les femmes au Moyen Âge travaillaient plus souvent qu’aux siècles suivants ? que la « chasse aux sorcières » a préalablement touché autant les hommes que les femmes ? que le mot « Terreur » pour qualifier les années 1793-1794 est une propagande des ennemis de la Révolution ? Etc. Chaque micro-surprise a pour but de susciter le plaisir d’en savoir davantage et de poursuivre son chemin.

On est loin d’une entreprise chauvine tournée vers le désir de faire aimer la France sans recul. Laquelle n’intervient que comme le repère géographique, mouvant, informel, dans lequel se déroule l’intrigue.

Cette entreprise de vulgarisation ne connaît aucune reconnaissance institutionnelle. Elle est même souvent montrée du doigt comme partisane. Pourtant, certains historiens du XIXe siècle portaient cette double compétence de savant et de vulgarisateur soucieux de la diffusion massive du savoir historique. Ainsi, en préface à son Histoire de France populaire depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, en sept volumes, publiée de 1868 à 1885, l’historien Henri Martin écrit  :

Aujourd’hui, l’auteur a entrepris d’écrire, dans les limites beaucoup plus restreintes, les fastes de l’ancienne et de la nouvelle France, depuis les origines jusqu’à nos jours. Il s’adresse maintenant à ce nombre beaucoup plus grand de citoyens qui n’ont pas le loisir de longues lectures, mais qui ont le désir et le devoir de connaître le fond essentiel de l’histoire de la patrie. Il leur présente le résultat de trente-cinq ans de travaux sur ce sujet auquel il a consacré sa vie.

Ceux qui « n’ont pas le loisir de longues lectures » ne s’intéressent guère aux controverses historiographiques, ou aux dernières thèses de doctorat soutenues. Ils ont surtout besoin d’un récit fluide, que n’interrompt pas une salve de références savantes. C’est pourquoi les ouvrages que j’ai utilisés sont cantonnés en bibliographie dans mon Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, offerts en partage à celles et ceux qui souhaitent aller plus loin.

Ce qui fonde cette nouvelle histoire de France populaire est un pari sur l’appétit de connaissance ; un pari sur la préférence pour un récit exact et le refus des manipulations et instrumentalisations historiques ; un pari surtout sur les vertus de l’esprit critique et sur l’intelligence populaire.

Laurence De Cock

Regarder et écouter l’autrice débattre, en octobre dernier, sur l’« Écrire l’histoire de France aujourd’hui », aux Rencontres d’histoire de Blois.

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Histoire de France populaire

D'il y a très longtemps à nos jours

Laurence DE COCK