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Une idée de la philosophie peut-être un peu trop grande pour notre temps

8 mars 2022|

Suite à la disparition de Jules Vuillemin le 16 janvier 2001, Jacques Bouveresse lut au Collège de France un texte en hommage à son prédécesseur en cette institution dans lequel il disait ne pouvoir mieux faire que de commencer par citer les mots prononcés par Pierre Bourdieu au début de sa dernière série de cours, la même année : « Je voudrais dédier ce cours à la mémoire de Jules Vuillemin. Peu connu du grand public, il incarnait une grande idée de la philosophie, une idée de la philosophie peut-être un peu trop grande pour notre temps, trop grande en tout cas pour accéder au public qu’il aurait mérité. Si je parle aujourd’hui de lui, c’est parce qu’il a été pour moi un très grand modèle qui m’a permis de continuer à croire dans une philosophie rigoureuse, à un moment où j’avais toutes les raisons de douter, à commencer par celles que me fournissait l’enseignement de la philosophie, tel qu’il était pratiqué. … »

Pour comprendre l’importance de l’œuvre et le modèle que peut représenter le tempérament, indissociablement intellectuel et moral, de Vuillemin, il n’est sans doute pas non plus de meilleure manière que de s’effacer derrière les mots par lesquels Bouveresse poursuivit :

C’est exactement ce que je dirais moi-même si je devais caractériser la position éminente et tout à fait singulière que Vuillemin a occupée dans la philosophie française contemporaine, le rôle déterminant qu’a joué pour certains d’entre nous l’exemple qu’il a donné et l’importance exceptionnelle, même si elle est encore aujourd’hui loin d’être suffisamment reconnue, de l’héritage philosophique qu’il nous a laissé. […]

D’une façon qui est assez proche de celle des stoïciens, qu’il admirait particulièrement et dont l’exemple l’a accompagné et soutenu dans les derniers mois de sa vie, Vuillemin avait accepté la solitude intellectuelle et morale comme constituant le lot inévitable de l’homme qui est conscient d’avoir à remplir des devoirs supérieurs envers la pensée, avant d’en avoir envers le monde et l’époque qui se trouvent être les siens. Si, comme on peut le penser en effet, il n’a pas eu le public qu’il aurait mérité, c’est avant tout parce qu’il ne croyait pas avoir à s’adapter aux possibilités et aux attentes du public actuel et n’a jamais accepté de faire la moindre concession à l’esprit du temps. Il considérait justement qu’un philosophe a d’autres obligations que celle d’essayer de satisfaire son époque et que l’attitude correcte envers les grands Anciens consiste avant tout à s’imposer des exigences du même genre que les leurs, et non à essayer d’adapter ce qu’ils ont fait au goût des contemporains.

Jules Vuillemin est né le 15 février 1920 à Pierrefontaine-les-Varans, dans le Doubs ; et il est resté toute sa vie fidèle à ce qu’on appelle dans la région le Haut-Doubs et à sa Franche-Comté natale, dans laquelle il a choisi de s’établir et de mener une existence campagnarde, consacrée essentiellement à la réflexion et au travail. Vuillemin n’était pas seulement un des intellects les plus brillants de notre époque, mais également une volonté que rien n’arrête et rien ne décourage. Au premier rang des choses que l’on peut admirer chez lui et qui ne sont pas sans rapport avec le mode de vie qu’il avait choisi, il y a une capacité de concentration exceptionnelle, une énergie intellectuelle et une force de travail prodigieuses, une façon de s’attaquer toujours aux choses les plus difficiles et une opiniâtreté en face de la difficulté, dont on trouve peu d’exemples chez les philosophes d’aujourd’hui.

Vuillemin est encore aujourd’hui présenté souvent comme étant essentiellement un philosophe de la logique, des mathématiques et des sciences en général, ce qui produit à peu près inévitablement un effet dissuasif sur le public philosophique ordinaire. Rien n’est cependant plus erroné, puisqu’un simple coup d’œil sur sa bibliographie montre qu’en réalité, parmi tous les philosophes français contemporains, il est probablement l’un des plus complets, en ce sens que son intérêt et ses publications se sont étendus à peu près à toutes les branches et à tous les aspects de la philosophie. […]

Une des choses qu’il n’appréciait pas du tout dans notre époque, et en particulier dans le genre de productions philosophiques qu’elle favorise et encourage, est la précipitation. Pour lui, qui se présentait volontiers comme un lent, un philosophe ne devait jamais publier que des choses longuement mûries et auxquelles il avait consacré autant de temps que l’importance et la difficulté de la question en exigent.

C’est en vertu de cette conception de la philosophie que Vuillemin pouvait affirmer, dans une lettre au général de Gaulle du 4 février 1965 expliquant les raisons de sa démission de la Commission de réforme de l’enseignement d’alors, que la place de la philosophie est première et que « le pain et le vin n’ont pas plus d’importance » *. « On a toujours tenu la philosophie pour inutile, parce qu’elle désadapte à l’immédiat. On la regarde à présent comme nuisible », y écrivait-il à propos des « technocrates un peu courts, qui croient représenter la technique et la science, [et qui] ne comprendront jamais que, pour inventer, il faut faire retraite et rêver en prenant par rapport au savoir la distance qui permet de juger ». Distance dont toute époque « tire, sans le savoir, tout le mouvement qui lui permet d’aller plus loin ». Trois ans plus tard, dans Rebâtir l’Université, Vuillemin prolongeait ainsi son propos : « Faut-il rappeler que tout homme et que toute société ont besoin de la philosophie, non pour leur enseigner je ne sais quelle certitude dogmatique, à laquelle aucune méthode scientifique n’est jamais parvenue et ne parviendra jamais, et qui ne sert qu’à préparer la domination de nouveaux prêtres et qu’à restaurer les siècles d’obscurité et d’intolérance, mais pour leur rappeler la modestie de la connaissance, les conditions étroites auxquelles est rivée son objectivité, la nécessité de se discipliner soi-même au doute et à l’esprit d’examen ? »

Sur les questions morales et politiques, Vuillemin, comme le note Bouveresse, avait « des idées nouvelles et originales à proposer » et s’imposait « la même exigence de précision et de rigueur que dans tous ses autres travaux ». Développées dans des articles jusqu’ici dispersés et difficilement accessibles, ces idées ont malheureusement été largement ignorées. Ce volume, en les réunissant, vise à remédier à cette situation, que l’importance des analyses et des thèses qu’ils contiennent rendait particulièrement déplorable.

Dans son hommage à Vuillemin, Bouveresse concluait sur ces mots :

La femme de Paul Valéry, au dernier stade de la maladie du poète, a dit à Henri Mondor : « Je suis tout à fait rassurée. Dieu le reconnaîtra. Il a tant travaillé chaque jour. » C’est exactement dans ces termes que je pense, depuis sa mort, au maître et à l’ami qu’a été pour moi Vuillemin, à la quantité et à la qualité du travail qu’il a accompli et à ce qu’une vie comme la sienne comporte de signification impérissable. Je ne sais pas si Dieu l’a reconnu, comme il le méritait ; mais je suis sûr que les vrais philosophes d’aujourd’hui et ceux de demain n’auront aucun mal à le faire.

Vingt ans se sont écoulés depuis la mort de Jules Vuillemin. Il était temps d’y aider un plus large public.

Benoit Gaultier

Extrait de l’avant-propos de l’éditeur à Le Juste et le Bien. Essais de philosophie morale et politique, à paraître le 18 mars 2022.