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Une maladie infantile [LetttrInfo 24-XXIII]

Une maladie infantile. Mais pas du tout la coqueluche, de retour avec une épidémie inédite qui touche la France depuis le printemps dernier. Selon les explications embrouillées de l’Institut Pasteur, la bactérie fautive, Bordetella pertussis, aurait « rencontré une population plus “naïve”, d’un point de vue immunologique, que par le passé »…

Une population certainement naïve. Mais pas seulement de ce point de vue. La géographie des foyers (que les microbiologistes de Pasteur ne semblent pas avoir étudiée) accuse notamment le Tarn, l’Ariège, l’Ardèche, la Drôme et Montreuil. Ce qui indique un recul de la vaccination autant qu’une avancée des antivax. Nous y reviendrons, mais en février prochain, à l’occasion d’un livre de l’historien Jean-Luc Chappey, justement consacré à Pasteur et les antivax.

Une maladie infantile donc, mais celle du communisme : le gauchisme – suivant la formule inusable de Lénine. En 1920, le président du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS qualifiait de « puéril » le refus par les membres européens de la IIIe internationale de participer aux élections et aux syndicats dans leurs pays respectifs sous prétexte de purisme doctrinaire soviétique. Plus soviétiques que le Præsidium du Soviet suprême. Pour Lénine, cette fidélité était surtout en contradiction avec les militants et les classes travailleuses des pays en question. Vu de loin, on peut facilement confondre élites éclairées et chefferies illuminées.

Surtout à l’ère de la communication politique en cent soixante signes, qui privilégie l’impulsion sur la réflexion, l’indignation sur l’analyse, la personnification sur le collectif, le narcissisme sur l’empathie, le monologue sur le dialogue, l’oubli sur la mémoire… Alors que des croupions d’organisations sont aux mains de quelques poignées de ténors et de divas addictes des rézosociaux, qui n’ont pas plus de comptes à rendre à leur base, muette, qu’aux congrès qui n’ont plus lieu. À nous faire regretter le temps où une Rosa Luxemburg, cofondatrice du Parti communiste d’Allemagne, déclarait : « Il vaut mieux se battre dans un parti ouvrier qui a tort que d’avoir raison entre nous. »

Le recul du parti politique comme modèle dominant, diagnostiqué sur tout le spectre politique au moins depuis la première élection d’Emmanuel Macron à la présidence, a favorisé l’émergence d’organisations qui remplissent les fonctions d’agent recruteur, de « passerelle », de « sas » ou de think tank. À droite, on y réfléchit contre l’avortement et pour la famille, pour la souveraineté et contre l’immigration — de vieilles soupes dans de nouveaux chaudrons. Plus ou moins à gauche dominent les thématiques féministes et antiracistes, notamment sous la bannière « décoloniale » et des mots d’ordre anti-Lumières, relativistes, etc. Pour être efficaces en termes de propagande, surtout sur les rézosociaux, est-il certain que ces approches ne produisent pas des effets pernicieux qui désarment et affaiblissent les luttes d’émancipation dont elles se réclament ?

On trouve dans un livre de Florian Gulli, L’Antiracisme trahi. Défense de l’universel, une analyse historique et conceptuelle des antiracismes contemporains, de l’importance de leur renouvellement, mais aussi des pièges où certains se trouvent pris. Notamment avec la réappropriation de la notion de « race ». Une tendance que Martin Luther King voyait déjà comme une des « faiblesses du Black Power » ; tandis que James Boggs, ouvrier automobile et dirigeant syndical afro-américain, regrettait cette focalisation, qui risquait de « dissoudre intégralement la vie des Afro-Américains dans cette question ».

Gulli fonde aussi son propos sur la description, par Nancy Fraser, de l’émergence, à la fin du XXe siècle, d’un « antiracisme libéral », qui enrôle (et reformule) la critique du racisme pour donner un allure progressiste à des politiques régressives sur le plan économique. (On trouvera une extension de ces analyses au marxisme noir, au féminisme marxiste et à l’écomarxisme dans un livre de la philosophe américaine à paraître en janvier prochain, sous le titre Le capitalisme est un cannibalisme. Enfin, Gulli s’appuie également sur la synthèse des sœurs Fields, qui donnent un portrait de l’ensemble des croyances partagées et des pratiques collectives qui font exister la fiction de la « race » aux États-Unis. Est-il efficace, pour lutter contre le racisme, de se passer complètement du concept de “race” ? C’est un débat sur lequel nous reviendrons avec la parution, dans quelques jours, du livre du philosophe afro-américain Michael O. Hardimon : Repenser la race.

En attendant, dans la même idée d’analyser les effets pernicieux qui pourraient affaiblir les luttes d’émancipation dont certains mouvements se réclament, un livre important vient de paraître : Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle. Les examens d’un point de vue conservateur, sinon réactionnaire, du mouvement décolonial ne manquent pas, surtout sous la forme d’attaques frontales de ses épigones hexagonaux – dont le Parti des indigènes de la République (PIR). Mais ces réquisitoires plus ou moins droitiers ignorent les fondements des décoloniaux, leur origine et leur actualité internationale. (En revanche, des critiques progressistes sont assez rares — même si on en trouve, par exemple, sous la plume de Laurence De Cock, dans le domaine des pédagogies et de l’enseignement de l’histoire.

En plus de fournir une analyse compréhensive et fouillée du mouvement décolonial, l’originalité de ce recueil de textes réunis par Mikaël Faujour –  dont nous donnons un extrait de l’avant-propos –  – est de s’appuyer sur les théories des auteurs qui l’ont fondé : « Prendre du recul sans pour autant prendre ses distances vis-à-vis du nécessaire combat contre le racisme, le colonialisme et l’impérialisme » ; mais aussi chercher à « dépasser les sentiments de revanche et de supériorité ancrés dans la particularité raciale/ethnique, pour rejoindre le contenu universel des luttes pour l’émancipation de l’humanité dans son ensemble ».

Au milieu des retours enthousiastes à notre dernière LettrInfo, un lecteur se dit froissé par l’expression « gauche cassoulet », qu’il juge méprisante. Un quiproquo doit être levé. La formule (qui fait référence au Sud-Ouest, qui fut la terre par excellence du radical-socialisme) n’a pas seulement été reprise à son compte par Carole Delga, qui « s’en dit “fière” et à mille lieues de la “gauche caviar” ou celle qui vend des salades ». Avant tout, « c’est Édouard Herriot, président radical-socialiste durant l’entre-deux-guerres, qui l’a créé : “Il désignait une façon de mélanger les restes et de marier les contraires – à l’image du mouvement qui n’avait pas vraiment d’idéologie propre. Et un très fort ancrage dans les terroirs ruraux de l’Aquitaine et de Midi-Pyrénées, avec l’idée que les Radicaux sont des notables très proches de leurs électeurs”, définit l’historien Frédéric Fogacci, directeur des études à la fondation Charles-de-Gaulle.

Précision, correction et rappels historiques vains : il est des électeurs et des électrices qui ne seront jamais dessillés, d’un François à l’autre et chiffres accablants à l’appui, par le bilan social, économique et politique du socialisme de gouvernement.

Thierry Discepolo

Sur le mouvement décolonial, lire en ligne sur Antichambre :
— « Grandeur et errances du mouvement décolonial », Mikaël Faujour, octobre 2024.

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