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Une nouvelle éthique

17 mai 2024|

Paru en 1984, Reasons and Persons est très vite devenu un classique contemporain. Ce statut, l’ouvrage le doit tout autant aux thèses et aux arguments défendus qu’à la manière minutieuse et inventive de mettre au jour de nouveaux problèmes renouvelant la philosophie morale.

Mentionnons quelques thèmes majeurs afin de donner une première idée de l’ampleur de l’ouvrage : la raison pratique, l’intérêt personnel, le choix rationnel, les décisions morales au sein de groupes, notre rapport au temps, la nature des personnes, l’identité personnelle à travers le temps, la survie et la mort, la responsabilité, les obligations envers les personnes futures. Ce foisonnement de questions, d’expériences de pensée, de distinctions conceptuelles et d’hypothèses examinées en détail ne comporte pas de fil directeur unique. Comme l’indique Parfit dans son chapitre conclusif, un thème est récurrent et décliné sous plusieurs formes : le besoin d’une pensée éthique plus impersonnelle, et donc plus impartiale, afin que nos actions soient meilleures pour tout un chacun. Selon Parfit, pour justifier ce besoin, il faut réviser, parfois radicalement, certaines de nos croyances sur les raisons et sur les personnes.

Un tel livre n’a pu être écrit que par un auteur peu ordinaire, capable de consacrer à peu près toute son existence à la philosophie morale. Derek Parfit (1942-2017) a passé l’essentiel de sa vie personnelle et professionnelle au All Souls College d’Oxford, où il fut chercheur jusqu’en 2010. Il a aussi beaucoup enseigné aux États-Unis, à Harvard University, New York University, Rutgers University (New Jersey). Et son dévouement total à son travail s’est souvent accompagné d’une générosité sans borne dans la discussion des travaux d’autres philosophes, qu’ils soient étudiants ou chercheurs confirmés.

Dès ses débuts en philosophie, à la fin des années 1960, Parfit fut reconnu par ses collègues comme un philosophe hors du commun. Il bénéficia alors, au All Souls College, du prestigieux et confortable statut de chercheur junior, qui lui permit de se consacrer pleinement à ses recherches, séminaires et conférences. Mais le temps passait et Parfit ne faisait paraître aucun ouvrage tandis qu’il ne pouvait se prévaloir de quelques articles, aussi importants soient-ils dans son domaine, pour justifier son poste. En 1981, le comité d’attribution du statut de chercheur senior d’All Souls College finit par lui présenter un ultimatum : sans publication d’un livre d’ici deux ans, il devrait trouver un poste ailleurs.

Parfit se lance alors dans une course contre la montre pour produire l’ouvrage exigé par le comité – et, plus généralement, attendu par une partie de la communauté philosophique. La rédaction de Reasons and Persons n’est pas une œuvre solitaire, car Parfit ne cesse d’en envoyer des parties à différents philosophes. Il intègre constamment des modifications, des réponses à d’éventuelles objections ou des conséquences de ce qu’il avait pu développer précédemment. Le soin mis à examiner chaque point abordé donne à l’ouvrage une ampleur inédite. Mais enfin, comme Parfit l’explique à propos d’un cas imaginaire – l’autrice Kate –, le désir d’accomplissement et de perfection est parfaitement rationnel, même s’il faut en souffrir. Reasons and Persons paraît finalement avec plusieurs mois de retard, en 1984. Et son auteur obtient le statut de chercheur senior.

Après la parution de Reasons and Persons, Parfit s’engage jusqu’à l’obsession dans ses recherches sur l’objectivité en éthique et la nécessité de dépasser les désaccords moraux. Son deuxième ouvrage, On What Matters, paru en 2011 et deux volumes, vise, entre autres, à montrer qu’il existe objectivement des raisons de faire ce qui est bon et que ces raisons peuvent être connues grâce à un principe vers lequel convergent, moyennant certaines révisions, les principales éthiques que sont le kantisme, le conséquentialisme et le contractualisme1Le conséquentialisme est l’éthique qui évalue les actions en fonction de leurs conséquences ; et l’utilitarisme (auquel Parfit emprunte beaucoup) est une forme de conséquentialisme pour lequel la maximisation du bien-être fait la qualité morale d’une action. Quant au contractualisme, il définit la qualité morale d’une action en fonction d’un accord libre entre les parties – en fonction de ce que nous nous devons les uns aux autres, pour reprendre une expression de son principal représentant, Thomas Scanlon – lire notamment Pourquoi s’opposer à l’inégalité (Agone, 2022)..

Parfit a laissé le souvenir d’un philosophe perfectionniste, capable d’un investissement hors du commun, sacrifiant une partie de son bonheur personnel pour participer à l’élaboration d’une éthique rationnelle à même de guider nos décisions les plus importantes.

Dans cet avant-propos, on ne cherchera pas à donner un résumé de l’ouvrage. Présentons plutôt le projet, quelques-uns de ses éléments majeurs et le problème fondamental qu’il aborde.

L’objectif de Parfit est de participer à la constitution d’une science éthique comprise comme une discipline sécularisée. Pour lui, l’éthique n’a pas à reproduire le modèle des sciences de la nature ni même des sciences formelles – il avait en horreur les formalismes et on n’en trouvera aucun dans les pages qui vont suivre. Par science, il faut plutôt entendre une théorie systématique capable d’énoncer les vérités d’un domaine.

Or l’éthique, qui n’est une activité véritablement sécularisée que depuis les années 1960, avait jusque-là été presque exclusivement pratiquée par des croyants. Ce qui limitait son développement. Car la croyance en Dieu élimine un problème éthique fondamental : si on croit qu’existent un dieu bon et une vie après la mort, on peut raisonnablement penser qu’il est dans l’intérêt de chaque personne d’agir moralement. Pour faire simple : Dieu jugera et les justes seront récompensés. Autrement dit : faire le bien coïncide avec faire son bien (futur)2Sur le rapport de Parfit à la religion, précisons qu’il est né en Chine de parents anglais qui travaillaient comme missionnaires chrétiens, mais qui ont perdu la foi. Ce qui est arrivé à Parfit avant l’âge de dix ans, lorsqu’il a considéré qu’un dieu bon envoyant des personnes en enfer était une contradiction. Il fut toute sa vie attaché à la conclusion athée de l’argument du mal contre l’existence de Dieu..

Sans cette espérance religieuse, apparaît au cœur de la raison pratique une opposition radicale entre la recherche rationnelle de son intérêt personnel et la recherche tout aussi rationnelle du bien compris de manière impartiale. Or la poursuite de l’intérêt personnel ne coïncide pas toujours avec l’attitude morale. Il pourrait en effet exister des raisons d’agir mal, des raisons d’agir en faveur de son propre bien sans respecter des obligations morales plus impersonnelles (ou impartiales), qui sont elles aussi justifiées par des raisons apparemment tout aussi objectives que le sont les raisons de se soucier de son propre bien.

Dans The Methods of Ethics (ouvrage édité pour la première fois en 1874 et admiré par Parfit), Henry Sidgwick avait déjà clairement diagnostiqué ce problème, qualifiant la scission de la raison pratique de « problème le plus profond de l’éthique ». Parfit s’était donc fixé la tâche de trouver une théorie morale qui ne soit pas traversée par cette contradiction. L’enjeu de cette recherche est la défense d’un rationalisme moral nécessaire au progrès et prolongeant le projet des Lumières.

On pourrait cependant s’interroger sur la pertinence d’une éthique pour affronter les principaux problèmes de l’humanité. N’est-ce pas plutôt à la philosophie politique et à la philosophie du droit en lien avec les sciences sociales d’éclairer les choix les plus décisifs ?

Parfit justifie l’importance fondamentale de l’éthique dans la section 24. De nombreux problèmes moraux se posent à cause d’un manque de coopération juste. Pour résoudre ces problèmes, des lois et des États ayant la force de les faire appliquer semblent parfaitement appropriés. Mais les solutions politiques supposent des personnes de bonne volonté, pourrait-on dire, des personnes ayant des croyances et des dispositions à bien agir. Une éthique bien construite doit permettre de savoir ce qu’il faut faire et d’encourager un nombre suffisant de personnes à agir en vue du bien afin de favoriser la mise en œuvre des solutions morales et politiques. Une éthique véritablement rationnelle est donc la condition fondamentale du progrès.

Pour résoudre la contradiction au sein de la raison pratique et faire de l’éthique un savoir systématique, il faut commencer par examiner le contenu de la théorie de l’intérêt personnel déterminant l’objectif rationnel ultime ainsi que le contenu de la morale conséquentialiste exigeant d’agir pour le bien compris de manière impartiale. Or l’examen des contenus théoriques ne peut être mené qu’accompagné d’une réflexion méthodologique.

C’est pourquoi la première partie de ce livre porte tout autant sur la forme que sur le contenu des théories étudiées. Parfit y précise les différentes manières pour des théories de la raison pratique de se contredire, de s’autodétruire ou de s’effacer d’elles-mêmes. Le traitement de ces points méthodologiques permet de préciser le contenu des différentes théories de l’intérêt personnel et de montrer comment la morale de sens commun, qui valorise les relations aux proches, peut être rapprochée du conséquentialisme, bien plus impersonnel et impartial.

On notera que cette recherche d’une éthique unifiée et correctement structurée s’inscrit dans la prise en compte de la situation récente de l’humanité. Les sociétés sont en effet de plus en plus complexes et comportent un nombre croissant de membres, ce qui pose de nouveaux problèmes éthiques. Les actions de l’agent moral peuvent moins que jamais être évaluées de manière isolée, et les effets perceptibles de ces actions sur autrui sont également moins que jamais les seuls à devoir être pris en compte. À elles seules, les actions individuelles semblent souvent sans effet moralement pertinent, comme lorsqu’une personne utilise une ressource commune pour sa famille. Néanmoins, les actions individuelles sont bien souvent celles de personnes qui, prises ensemble, produisent des effets négatifs parfois terribles. La conjonction d’actions utilisant une ressource limitée peut l’épuiser rapidement au détriment de tous, et donc de soi et de sa famille.

La deuxième partie propose une critique de la théorie de l’intérêt personnel. Tout d’abord, on peut considérer comme légitimement rationnel de viser des objectifs dont la réalisation ne produira pas une augmentation du bien personnel : choisir de se sacrifier pour sauver des vies n’est donc pas irrationnel – mais tout à fait opposé à la recherche de l’intérêt personnel. Ensuite, la théorie de l’intérêt personnel peut être contestée de deux manières car elle est hybride. Elle comprend les raisons d’agir comme relatives aux agents – chaque personne est rationnelle en poursuivant son intérêt – et comme indépendantes du temps présent – une situation bonne pour la personne dans plusieurs années fournit dès à présent une raison d’agir pour qu’elle se réalise. La théorie de l’intérêt personnel se trouve alors prise en tenaille entre, d’une part, une double relativisation des raisons à la situation présente et à la personne – une personne doit prioritairement réaliser ses objectifs présents ; et, d’autre part, des raisons d’agir en faveur du plus grand bien compris impartialement et intemporellement. Cette double attaque permet à Parfit de révéler les faiblesses de la théorie de l’intérêt personnel. S’ensuit une révision à la baisse des raisons en faveur du souci intéressé qui autorise une révision à la hausse des raisons en faveur d’une morale plus altruiste.

Plus généralement, notre rapport au temps ne paraît pas toujours rationnel. Une des raisons de cette irrationalité est que nous nous représentons mal les concepts de « personne » et d’« identité personnelle à travers le temps ». La troisième partie, peut-être la plus marquante, nous engage à revoir radicalement nos croyances sur la nature des personnes et sur ce qui importe à tout être rationnel. Reprenant et corrigeant des analyses de John Locke (1632-1704), Parfit défend une conception réductionniste de l’identité personnelle : une personne n’est pas un ego substantiel et l’identité personnelle ne relève d’aucun fait supplémentaire au-delà du corps, de son activité et surtout de sa vie psychologique.

Multipliant les expériences de pensée, Parfit montre que le concept d’« identité personnelle à travers le temps » se réduit à l’existence de connexions suffisamment fortes entre les états mentaux du moment que la vie psychologique continue est sans embranchement. Un embranchement a lieu si, par exemple, le cerveau d’une personne est divisé en deux et si chaque hémisphère est ensuite implanté dans deux corps différents. Dans un tel cas imaginaire, il y aurait continuité psychologique entre la personne et les deux receveurs, mais bien sûr aucune identité puisqu’une personne ne peut être identique à deux personnes. À l’inverse, l’absence d’embranchement assure l’identité personnelle à travers le temps si les connexions entre états psychologiques restent suffisamment fortes dans le temps. Même si les embranchements relèvent purement de l’expérience de pensée, ils indiquent que l’identité personnelle n’est pas primordiale. En effet, il est plus important que les deux personnes obtenues par embranchement soient en continuité psychologique avec moi, alors même qu’il n’y a pas identité personnelle. Et ceci vaut pour la vie ordinaire sans embranchement : l’identité personnelle n’importe pas.

Les raisons d’agir ne peuvent donc pas être seulement des raisons relatives à notre propre futur puisqu’une personne peut être faiblement liée à ce futur et avoir moins de raisons de se soucier de ce qui arrivera à cette personne future. La théorie de l’intérêt personnel montre à nouveau ses limites et Parfit examine les conséquences morales de sa critique. Si le lien entre moi maintenant et moi plus tard n’est pas nécessairement l’identité mais surtout la continuité psychologique, mes liens aux autres peuvent avoir plus d’importance que ce lien personnel plus ou moins fort de continuité. L’éthique doit donc être moins centrée sur les personnes que sur les expériences bonnes ou mauvaises, et les effets des actions sur ces expériences importent, quel que soit le lien personnel (ou non) que la personne a avec ces expériences.

La quatrième partie présente les difficultés à penser les obligations envers les générations futures. Il a été montré qu’il existe des raisons de faire le bien de manière impartiale. Or une théorie de la bienfaisance doit expliquer ce que nous devons faire en fonction des personnes futures, y compris celles qui vivront dans un avenir lointain dont l’identité dépend de nos choix politiques actuels – comme le choix d’épuiser ou non une ressource au détriment des générations futures. Parfit soulève à nouveau toute une série de problèmes qu’il reconnaît ne pas savoir résoudre, ce qui a ouvert des discussions toujours très actives en éthique des populations.

Un de ces problèmes est celui de la non-identité. Souvent, on considère qu’une action est mauvaise lorsqu’elle nuit à une ou plusieurs personnes existantes. Mais une décision peut affecter, non seulement la qualité de vie d’une personne, mais aussi son existence même et donc son identité. Selon les décisions prises, l’identité des personnes futures non encore conçues n’est pas la même. La difficulté est alors de déterminer les principes moraux régulant ces actions affectant l’identité des personnes.

Un autre de ces problèmes est la conclusion répugnante. Plusieurs raisonnements apparemment valides et reposant sur des principes éthiques acceptables mènent à la conclusion suivante : si on augmente massivement le nombre de personnes mais que la qualité de vie de ces personnes est si basse que leurs vies méritent à peine d’être vécues, la quantité de personnes existantes semble compenser leur très misérable qualité de vie de telle sorte que cette situation de souffrance généralisée serait meilleure qu’une humanité composée de dix milliards de personnes ayant une bonne qualité de vie. Si la théorie éthique comporte une telle conclusion, c’est qu’elle repose sur des principes à réviser. Toute la difficulté est d’identifier des principes alternatifs…

Yann Schmitt
Extrait de sa préface à Les raisons et les personnes, qui vient de paraître.