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Vive le changement !

22 février 2009|

Parmi les vertus les plus prisées par le néolibéralisme, chez les individus comme dans les institutions, il y a la « flexibilité » qui permet de s’adapter, l’ « ouverture » qui permet de changer, la « mobilité » qui permet de « bouger », etc., et on considère tous ceux qui ne possèdent pas suffisamment ces ressorts de mouvement perpétuel, comme des attardés, des infirmes, ou pis encore, comme des ennemis du progrès humain.

On sait d’expérience ce que recouvre en fait cette apologie du « bougisme » généralisé : d’une part une incitation permanente à la consommation de produits « nouveaux », d’autre part une offensive contre les acquis sociaux et le Droit du travail, accusés de « bloquer » les nécessaires changements.

Si nos post-modernistes s’intéressaient encore aux œuvres des Anciens, nul doute qu’ils invoqueraient à l’appui de leur philosophie mobiliste l’autorité du célèbre Héraclite d’Ephèse qui fut le premier à formuler, de façon imagée, cette grande loi du devenir historique : « Tout coule. Tout se transforme. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on ne respire jamais deux fois la même rose. »

Ne rouvrons pas ici la vieille querelle entre Héraclite et Parménide qui soutenait la thèse exactement opposée. La réalité donne à la fois raison et tort à l’un comme à l’autre. Mais prenons plutôt nos mobilistes au mot : « Vous voulez que tout change ? Vous prétendez que c’est la loi de notre monde ? Que quiconque y résiste est un ringard passéiste ? Eh bien, chiche, changeons tout, mais vraiment TOUT ! Pas seulement le code du travail, la sécurité sociale, les retraites, les services publics, et autres dispositifs imposés ou arrachés de haute lutte aux classes dominantes par les travailleurs, mais aussi tous les dispositifs, toutes les barrières, toutes les protections que le Capital a dressés pour perpétuer sa domination depuis des siècles. Mettons fin aux inégalités scandaleuses, aux discriminations indécentes, aux humiliations insupportables, que la loi prétendument républicaine inflige, génération après génération, aux classes populaires, aux Français au rabais ; faisons enfin entrer dans les entreprises la démocratie qui s’est arrêtée pile à leurs portes depuis au moins la loi Le Chapelier de 1791 ; faisons-la aussi entrer vraiment dans les assemblées parlementaires, dans les grands corps de l’Etat, dans les tribunaux, dans les grandes écoles et les universités, dans la législation fiscale, dans la loi électorale, etc., partout où elle est oubliée, bafouée, contournée et niée, avec une inlassable constance, par ceux qui accaparent tous les pouvoirs.

Tant que nous y sommes, faisons bonne mesure et supprimons une fois pour toutes ce droit de propriété archaïque grâce auquel les riches enrichis par l’exploitation du grand nombre, privatisent les ressources et les biens qui, produits par la nature et le travail collectif, devraient appartenir à la collectivité. Mettons enfin un terme à la séculaire mascarade politique qui déshonore la République en la livrant aux puissants. A bas l’ancestrale tyrannie de la marchandise et de l’argent-roi. Il faut changer tout ça. Vive le Devenir et vive la Révolution !

Qu’en dites-vous chers partisans du changement, n’est-ce pas là un sacrément beau programme de transformation de la société ?

Mais quoi, voilà que vous tordez le nez, vous faites la moue, vous regardez ailleurs. On se disait bien aussi que votre culte du changement, ce n’était rien qu’un vulgaire slogan publicitaire…»

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en février 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)