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Y’a d’la joie ! Bonjour, bonjour les pipistrelles ! [LettrInfo 24-I]

Le 8 septembre dernier, par un retournement de propagande comme il y en a peu, un commanditaire des jeux du cirque, déjà organisés il y a deux mille ans à grands frais publics pour y recueillir des ovations personnelles, fut copieusement sifflé. Et la liesse sportive transfigurée par la revanche populaire. Il y en eut si peu, des bonheurs collectifs, en cette année d’humiliations publiques…

Certes, ce ne fut qu’un court instant, noyé dans un pauvre nationalisme de bière et de canapé décuplé sur tous les modes possibles en campagnes publicitaires comme un galop d’essai qui nous prépare la nausée des Jeux olympiques. Mais toutes celles et ceux qui ont fait l’expérience physique du « stade » connaissent la puissance des effets de la joie, de la déception ou de la colère exprimée par une foule fusionnelle de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Une vague irrésistible. Une onde palpable qui a décuplé l’humiliation infligée au corps présidentiel.

Le plus étonnant dans cette scène d’anthologie reste sans doute qu’elle expose l’ampleur de l’arrogance du Prince et l’incompétence de ses conseillers cher payés mais incapables d’en prévoir même la possibilité malgré des mois de déni démocratique et l’accélération d’une politique économique favorables aux plus riches. Sans parler des violences policières et judiciaires – même si elles s’exercent moins contre celles et ceux qui peuvent s’offrir une place au Stade de France.

On sait qu’il y a loin de la grogne spontanée des masses à sa concrétisation politique, partitaire, syndicale. Et on ne peut être sûr de la couleur qu’elle prendra dans le secret des urnes. En attendant, ne boudons pas quelques dizaines de secondes authentiques de vrai bonheur.

En attendant de s’inquiéter de la manière dont se manifestera la haine du président des très riches qui se confond désormais avec le discrédit de la démocratie même. Confusion qu’on ne peut reprocher à quiconque de nourrir tant tout a été fait pour l’entretenir. On peut comprendre que, après avoir élu deux fois le même barrage contre l’extrême droite et constaté que le barrage gouverne, légifère et défile main dans la main avec l’extrême droite, la majorité s’inquiète moins qu’elle oscille entre « À quoi bon voter ? » et « Pourquoi pas le fascisme ? ».

S’inquiéter encore et pousser encore des cris d’orfraie avant de se préparer une nouvelle fois à « bien voter au nom de la démocratie » ? Pour élire une version ou une autre de Janus néolibéral assez décomplexé pour envoyer un 49.3 comme une grenade de désencerclement dès que la rente du capital semble menacée ? Pourquoi ne pas plutôt regarder en face la gestation de la créature ?

Tout a commencé après que la gauche, convertie au néolibéralisme, a « cessé d’essayer » : après qu’un président socialiste a fait entrer le FN dans le jeu électoral, c’est bien un Premier ministre socialiste qui a servi de marche-pied au premier Le Pen présidentiable, et c’est le ministre de l’Économie d’un président socialiste qui a engendré une deuxième puis une troisième Le Pen présidentiable.

Il n’y a là rien de secret. On n’en tire pourtant aucune conséquence. Mais après tout, quand on cherche à qui la faute, il nous suffit de regarder dans un miroir pour trouver, n’est-ce pas. Certes, qui dit quidams ou quidames dit petite responsabilité. Et il y en a de bien plus grandes.

Rien de secret là non plus. Il suffit d’allumer une télé ou une radio, d’ouvrir un journal. Dans son livre sur Les Médias contre la gauche, Pauline Perrenot revient sur le « cas d’école de télévision-spectacle en vase clos » que furent, plus que jamais en Macronie, les interviews présidentiels. De ces « invitations à badiner avec le souverain, bonus de carrière » pour une poignée interchangeable de « stars » du journalisme, « l’information politique en sortit quasi systématiquement perdante ». Et ce bien avant que ne se referme le piège du vote utile, des grands médias de droite aux médias indépendants de gauche.

Dans son « Retour sur le traitement médiatique des élections présidentielles de 2002 et 2017 », Mathias Reymond rappelle que l’irréprochable fondateur de Mediapart se congratulait lorsque le candidat Macron lui offrait sa dernière intervention médiatique. Nous sommes le 6 mai 2017 : l’ex-ministre de François Hollande ayant « commencé un peu [sa] campagne ici », il était normal d’y recevoir celui qui allait « rassembler les voix de tous ceux qui veulent dire non, non à l’extrême droite, non aux héritiers du fascisme, non aux tenants de la haine et des peurs », prédisait Plenel.

Pouvait-on rêver mieux pour rameuter la crème de l’électorat de gauche ? Au printemps 2017, on parle sur Mediapart du « libéralisme furtif de Macron », dont on se veut « soutien critique ». Combien d’années de « libéralisation » assez peu « furtive » aurait-il fallu à ce genre de « soutien » pour faire le bilan « critique » de la seule idéologie possible d’un ancien banquier d’affaires ? Ce bon vieux néolibéralisme, si aisément compatible avec les régimes les plus autoritaires.

Après plusieurs quinquennats de « modernisations » – tantôt honteuses, tantôt glorieuses –, avait-on besoin de voir advenir la version arrogante et pied-de-biche du néolibéralisme pour en découvrir les coûts pour celles et ceux qui le subissent et les gains pour ceux et celles qui le mènent ? Il est certes bien difficile, derrière l’enfumage médiatique en continu, de se faire une idée claire sur les questions macro-économiques. Mais tout un chacun a bien sous la main un chômeur sinon un pré-retraité pour toucher du doigt ce que « libéralisme » veut dire, non ? Comme il suffit de prendre le train pour éprouver directement les conséquences de la privatisation d’un service public : le remplacement du respect des horaires par une débauche de communication sur les retards chroniques ; une mise en concurrence entre les trains régionaux, Intercités, TGV-Inoui et TGV-Ouigo qui rend les correspondances aléatoires ; et une offre marketing kafkaïenne associée à une spéculation qui rend les tarifs si prohibitifs qu’en période de fêtes il est deux ou trois fois moins onéreux pour une famille de traverser le pays en voiture !

Voilà au moins vingt ans que Serge Halimi a décrit, avec d'autres, la manière, assez peu furtive, dont « l’ordre libéral s’est imposé au monde » et qualifié son résultat : un « grand bond en arrière » ! La documentation est fournie, le diagnostic clair, l’argumentation irréprochable… Ne nous reste plus qu’à en tirer les conséquences.

À la motion de confiance qu’en conclusion indécrottablement optimiste à notre dernière LettrInfo nous accordions à la compréhension comme thérapie, ajoutons une exigence que le juriste Alain Supiot attribue au Mahatma Gandhi : « S’agripper à la vérité. » Ça ne suffira pas. Mais commencer par là pour tenir quelque chose en souriant à l’adversité.

Thierry Discepolo

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