À propos de Pierre Nora et des biais de la maison Gallimard
La tradition des hommages aux grands disparus dont la vie et les œuvres ont servi l’ordre dominant n’est jamais favorable à l’exposition des vérités dérangeantes. Mais quand il s’agit d’un acteur majeur des mondanités académiques et éditoriales comme Pierre Nora, l’exercice relève purement et simplement du révisionnisme. Nous devons à John R. MacArthur, éditeur de Harper’s Magazine et chroniqueur pour le quotidien québécois, Le Devoir, quelques éclairages sur des facettes moins honorables du personnage.
Jeune reporter, j’enviais mes aînés qui faisaient des nécrologies de personnages célèbres, car avoir le dernier mot sur quelqu’un d’illustre me semblait être un journalisme haut de gamme, surtout dans les journaux de référence comme, en France, Le Monde et, aux États-Unis, le New York Times.
De nos jours, les recherches sont faites avant la disparition afin de mieux exposer l’importance du sujet. En tant que tel, le journal a déjà choisi que le décédé mérite son inclusion parmi les grands de l’histoire.
Cela a très évidemment été le cas pour l’historien français Pierre Nora, mort le 2 juin dernier. Affichée à la une du Monde avec une photo proéminente, la vie de Nora y fut soulignée avec pompe : « Figure de la vie intellectuelle parisienne », auteur, fondateur de la revue Le Débat et éminence chez « la prestigieuse maison d’édition » Gallimard, « où il dirigeait les collections dans le domaine des sciences humaines ». Dans la rue Gaston-Gallimard, « on n’y croisera plus [l’]élégante silhouette » de ce membre de l’Académie française, qui « faisait la pluie et le beau temps sur la vie des idées en France ». Qui « était devenu cet “historien public” incontournable que les journalistes sollicitaient lorsqu’ils avaient besoin d’une analyse sur les mutations du sentiment national ».
Il fallait creuser pour trouver dans le parcours éblouissant de Pierre Nora le moindre soupçon de critique : Le Monde raconte que « l’essayiste anglais Perry Anderson reprochera au Débat sa “fadeur consensuelle” » sans mentionner la politique gauchiste d’Anderson1L’historien marxiste anglais ne s’est pas contenté d’une phrase sur le Débat. C’est tout un petit livre que Perry Anderson consacre à la « fadeur consensuelle », dont Pierre Nora, sa revue, ses auteurs et son éditeur sont emblématique. Paru sous le titre La Pensée tiède, cet essai bénéficia, pratique inédite, d’un droit de réponse de Nora en postface. [ndlr] ; ni la controverse suscitée par le refus public de Nora de faire traduire et de publier The Age of Extremes, cet ouvrage renommé écrit par l’historien anglais et marxiste Eric Hobsbawm. Pour invoquer l’« affaire Hobsbawm », il aurait possiblement fallu ajouter une allusion à la préface de l’édition française de 2020 par Serge Halimi, où il commente la « fatwa éditoriale » de Nora menée contre Hobsbawm : « Paru dans un numéro de sa revue Le Débat largement consacré au livre de Hobsbawm, son plaidoyer pro domo constitue un des textes les plus éclairants — et les plus embarrassants — de l’histoire contemporaine de la vie intellectuelle française. Lancer un débat de 84 pages dans une publication qu’on dirige à propos d’un ouvrage qu’on a préalablement refusé d’éditer, et donc de faire connaître, constitue en soi une forme d’exploit. » Toutefois, « la principale bizarrerie intellectuelle […] résidait ailleurs. […] Son plaidoyer invoquait d’abord les raisons “commerciales” qui auraient interdit en France la traduction du livre ». Nora prévoyait une vente d’environ 800 exemplaires ; la première édition, parue avec le soutien du Monde diplomatique en 1998, L’Ère des extrêmes, s’est vendue à plus de 50 000 exemplaires2On ne peut évoquer cette affaire sans lire le texte de Serge Halimi qui la révèle : « Maccarthysme éditorial », Le Monde diplomatique, mars 1997. [ndlr].
Idéologue anticommuniste borné au point de sombrer dans l’aveuglement capitaliste ? Je n’en suis pas certain, mais je tiens à ajouter ma contribution à son embarras posthume.
En janvier 1971, Stanley Hoffmann, historien franco-américain d’Harvard University, écrit à son « ami » Pierre Nora une lettre qui résume le manuscrit d’un certain Robert Paxton, jeune collègue à Columbia University, que Hoffmann considère « de tout premier ordre. Il s’agit d’une étude d’ensemble sur le régime de Vichy. […] À mon avis la contribution la plus éclatante écrite à ce jour, sur ce triste régime. M. Paxton a fait ce qu’aucun des auteurs français n’a eu l’idée de faire : il a étudié les archives allemandes et en a retiré une interprétation à la fois irréfutable et beaucoup plus sinistre que tout ce que même les adversaires du régime en avaient dit. Il démolit au passage des années et des milliers de pages d’autojustifications vichystes. […] Il me paraît indispensable que son livre soit publié en France ».

Encouragé par Hoffmann, Paxton envoie l’ouvrage à Nora le 11 février 1971, l’informant qu’il sera publié aux États-Unis par la prestigieuse maison d’édition Knopf. Nora répond le 15 juin : « Cette thèse a des mérites certains et apporte des lumières fort utiles. Cependant, comme je l’ai écrit à Stanley Hoffmann, elle supposerait à mon sens, d’être retravaillée pour paraître en français dans une maison d’édition littéraire, car le public français dispose de certains ouvrages vieillis, mais encore valables. Bref, à mon sens, votre livre n’est ni assez général ni assez franchement monographique pour être facilement publiable. J’imagine que c’est au contraire son caractère mixte qui fera son succès aux États-Unis. »
Bêtise colossale. Le livre que Nora imaginait difficile à publier a fait sensation en France et a complètement transformé la perception des Français de leur plus noir épisode national — ainsi, la « collaboration » avec l’occupant nazi, plutôt qu’un « double jeu », fut un effort volontaire par le gouvernement du maréchal Pétain pour devancer les Allemands dans leurs ambitions antijuifs et fascistes afin d’associer la France « à part entière dans le nouvel ordre européen » et d’accomplir sa propre « révolution nationale ».
On ne peut pas attribuer ce rejet à l’idéologie : La France de Vichy, acceptée par Michel Winock et Seuil début 1972, ne contient aucune analyse marxiste.
L’explication la plus charitable concernant Nora se trouve peut-être au sein de Gallimard. Gérée en 1940 par son fondateur Gaston Gallimard, la maison s’est vite pliée aux exigences d’aryanisation de Vichy et des Allemands — dont le licenciement de Jacques Schiffrin, juif et fondateur des Éditions de la Pléiade — pour pouvoir continuer à publier3Sur la longue histoire des relations entre les familles Gallimard et Schiffrin, lire John R. MacArthur, « L’histoire des Schiffrin, père et fils » (Le Devoir, 5 décembre 2011) et Thierry Discepolo, « La Pléiade, une légende dorée » (Le Monde diplomatique, février 2021). [ndlr]. Il est tout à fait possible que Gaston, toujours en vie en 1971, ancien collaborateur, ait été peu enthousiasmé par le projet paxtonnien.
Dommage pour la maison Gallimard : depuis sa sortie, La France de Vichy s’est vendu à 82 052 exemplaires. Et honte à Nora.
John R. MacArthur
Éditeur de Harper’s Magazine
Chronique parue le 4 août 2025, sous le titre « À propos de Pierre Nora » dans Le Devoir, que nous donnons ici avec l’aimable autorisation de l’auteur
livre(s) associé(s)
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Michael Scott CHRISTOFFERSON- 1L’historien marxiste anglais ne s’est pas contenté d’une phrase sur le Débat. C’est tout un petit livre que Perry Anderson consacre à la « fadeur consensuelle », dont Pierre Nora, sa revue, ses auteurs et son éditeur sont emblématique. Paru sous le titre La Pensée tiède, cet essai bénéficia, pratique inédite, d’un droit de réponse de Nora en postface. [ndlr] ↩︎
- 2On ne peut évoquer cette affaire sans lire le texte de Serge Halimi qui la révèle : « Maccarthysme éditorial », Le Monde diplomatique, mars 1997. [ndlr] ↩︎
- 3Sur la longue histoire des relations entre les familles Gallimard et Schiffrin, lire John R. MacArthur, « L’histoire des Schiffrin, père et fils » (Le Devoir, 5 décembre 2011) et Thierry Discepolo, « La Pléiade, une légende dorée » (Le Monde diplomatique, février 2021). [ndlr] ↩︎


