Au jour le jour

Une mauvaise nouvelle chasse l’autre. [LettrInfo 23-XI]

L’embarras du choix. Pour le moins. Depuis belle lurette. Mais plus particulièrement ces dernières semaines. Sur fond d’inflation galopante et de contexte international anxiogène, un franc déni de démocratie et un mépris assumé de 90 % des salariés qui refusent de travailler jusqu’à 64 ans. Soucis chassés ! Le temps de s’inquiéter de la sécheresse et de la canicule annoncées par les fumées canadiennes ? La catastrophe est effacée par les incendies déclenchés, non par le dérèglement climatique cette fois, mais par le meurtre à Nanterre d’un jeune homme de 17 ans.

Sur toutes ces calamités, les explications ne manquent pas. Même si les climatosceptiques rivalisent toujours avec les platistes. Et les journalismes de préfecture font du pas de l’oie une danse à la mode. À l’international, les choses sont simples : c’est la faute à Poutine et les Américains garantissent notre liberté depuis 1945. Mais en Macronie, certaines choses semblent défier le bon sens – populaire, cela va dire.

L’autre jour, dans le tram, à Marseille, deux mères de famille, les bras chargés de courses, discutaient à voix haute (vraiment haute). « Franchement, je le défends pas parce que c’est un Arabe, si ç’avait été un petit Français, je dirais pareil. Mais il avait pas le droit de le tuer, un tout jeune… 17 ans. » Elle a répété plusieurs fois qu’elle disait pas ça parce que « le petit était rebeu » – comme elles – avant de conclure : « Moi, je comprends pas. Il l’a tué. Il avait pas le droit. Pourquoi il est pas en prison ? »

Les deux mères de famille ne doivent pas être au courant de la dernière loi sécuritaire de la présidence (socialiste) de François Hollande qui a élargi le droit des policiers à « faire usage de leur arme lorsqu’il y a refus d’obtempérer et qu’ils peuvent imaginer raisonnablement que la personne est susceptible de porter atteinte à leur vie ou à celle d’autrui », expliquait à France Info le sociologue de la police Fabien Jobard. Ici, les mots importants sont le verbe « imaginer » et l’adverbe « raisonnablement ».

Les deux mères de famille ne doivent pas non plus savoir que Nahel est le quinzième, après les treize personnes tuées par la police en 2022 à la suite d’un refus d’obtempérer – un record. Contrairement au quinzième, le quatorzième (comptage approximatif), Alhoussein Camara, 19 ans – tué par un policier à l’aube du 14 juin dans une banlieue résidentielle d’Angoulême alors qu’il partait travailler –, est passé complètement inaperçu parce que personne n’était là pour filmer la scène, sur laquelle on ne dispose donc que de la version du syndicat de police Alliance, seule source de la presse (de préfecture) au moment des faits.

À regarder, regarder, regarder, regarder… les chaîninfoencontinus, on a l’impression que la perte de sens commun est devenue la norme : la victime n’est plus celle qu’il faut plaindre mais le bourreau, qu’il faut secourir à coup de cagnottes – un million et demi d’euros en soutien à la famille du policier mis en examen pour homicide volontaire après la mort de Nahel. En Macronie, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé (par l’État) et ceux qui ne sont pas à leur place.

Ces drames illustrent une dernière perte sèche de bon sens, cette fois langagier : l’expression immorale « Pas vu pas pris » ne marche plus du tout, dépassée par plus immoral encore : « Même vu pas pris » – du moins pour la police française depuis qu’elle profite du cercle vicieux des politiques qui en ont fait « l’un de derniers remparts entre l’ordre et le chaos ».

Enfin, ils semblent nombreux ceux qui, pour accabler les barbares, refusent de comprendre que ces adolescents s’en prennent aux bibliothèques et aux écoles. (Comme on dit dans les Évangiles : « Y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre ».) Pour les commissariats, certains regrettent, mais tout le monde peut comprendre. De même pour les vitrines des magasins de luxe – tentation désignée par la délinquance en col blanc à la délinquance sans-culottes. Mais pas l’école, pas l’école ! qui est « le trésor de ceux qui n’en ont pas », comme dit notre ministre de l’Éducation nationale avec une larme à l’œil. Pour celles et ceux qui veulent vraiment comprendre ce « phénomène hautement symbolique et pas si nouveau que ça », lire Laurence De Cock dans le Café pédagogique, où elle ancre dans l’actualité ses analyses de l’école pour tous.

La comparaison avec les émeutes d’octobre-novembre 2005 est venue à l’esprit et à la plume d’un peu tout le monde. La principale filiation est bien sûr présidentielle – l’héritage néolibéral caporaliste de Sarkozy. Mais il faut signaler qu’un quinquennat ultralibéral après un quinquennat social-libéral sont passés par là, qui ont encore alourdi les dégâts : destruction du service public, aggravation des inégalités, durcissement de la répression policière et judiciaire, etc.

Dès l’automne 2005, un auteur a donné une analyse qui tranchait avec les « points de vue » politiques, journalistiques ou sociologiques : « Les chômeurs-à-vie et précaires qui naissent et grandissent dans ces zones de relégation ne sont pas le résultat d’une injustice particulière mais le produit du fonctionnement d’un pays capitaliste avancé, dont les jeunes révoltés sont l’encombrant produit. Nés dans un monde hostile, ils se montrent hostiles à tout le monde. » Si « c’est de la racaille, eh bien j’en suis », lançait Allessi dell Umbria.

Est-ce qu’une mauvaise nouvelle chassant l’autre augmente ou réduit le sentiment d’impuissance qu’elles produisent ? En attendant de savoir, pour finir sur quelque chose de plus léger. Entre autres commentaires, plutôt bienveillants, à notre dernière LettrInfo, un tendre reproche : celui de perdre du temps au chevet des « insubmersibles ». Après Sollers, allons-nous en perdre en vain avec Bernard-Henry Lévy et consorts ? Pas çuilà, mais un autre : Edwy Plenel ?


Thierry Discepolo