Au jour le jour

Formation et transformations de la petite-bourgeoisie

La petite bourgeoisie est constituée par un ensemble de groupes sociaux ayant pour caractéristique commune d’occuper les positions moyennes du champ des classes sociales, à mi-distance des pôles extrêmes occupés respectivement par la grande bourgeoisie et par le prolétariat industriel ou agricole. Cette région intermédiaire du champ peut être considérée comme un lieu neutre, c’est-à-dire relativement indéterminé, dans la mesure où les déterminations liées à l’opposition polaire se neutralisent, s’équilibrent mutuellement en engendrant un type social composite : le petit-bourgeois.

Si, d’un point de vue synchronique, ces positions peuvent être appréhendées comme constituant globalement une région moyenne, il convient de préciser, d’un point de vue diachronique, que chacune de ces positions est située sur une trajectoire comportant un passé et un avenir, c’est-à-dire une histoire (histoire collective des occupants successifs de cette position et histoire individuelle de chacun de ses occupants actuels). Vues sous l’angle de la dynamique du système de relations, les positions moyennes sont donc des lieux de passage où, à l’instar de deux mobiles qui se croisent à un carrefour, deux agents collectifs ou individuels peuvent à un moment donné occuper des positions semblables dans l’espace social tout en allant dans une direction différente. Il importe de connaître la pente réelle des trajectoires sociales, parce que, dans la mesure où cette pente est intériorisée chez les agents sous formes de penchants, il en découle des différences notables dans les attitudes et les comportements.

Compte tenu de son vecteur historique, chaque position se caractérise par une plus ou moins grande prédétermination, ou par une plus ou moins grande indétermination, c’est-à-dire qu’elle promet à ses occupants soit un avenir à peu près prévisible et assuré (qu’il s’agisse d’ascension sociale, d’un déclin social ou d’une stagnation), soit un avenir imprévisible et ouvert. Du fait de cette situation intermédiaire, les petits-bourgeois sont constamment soumis, sur le plan éthique comme sur le plan esthétique ou le plan politique, à des exigences et des influences contradictoires, et donc affrontés à des alternatives qu’ils ne peuvent trancher qu’en rationalisant de façon explicite leurs stratégies et en transformant en « choix » conscients les pratiques les plus quotidiennes. D’où une quête anxieuse et souvent prolixe de justification.

Dans la mesure où ils refusent le déclassement par absorption dans la classe inférieure et où ils prétendent au reclassement par intégration dans la classe supérieure, ils vivent en état de tension permanente pour soutenir et prolonger la trajectoire du groupe (éventuellement à travers leurs enfants). Cette tension contraint le petit-bourgeois à entrer dans la concurrence des prétentions antagonistes et donc à vivre toujours au-dessus de ses moyens (financiers, culturels, etc.) au prix d’un effort constant souvent générateur d’anxiété et d’agressivité.

« Prédisposée, du fait de sa double opposition aux classes populaires et aux classes dominantes, à servir le maintien de l’ordre moral, culturel et politique », la petite bourgeoisie présente, sous une forme systématique, un ensemble de traits constitutifs d’un habitus marqué par la propension à l’accumulation (des différentes variétés de capital) sous toutes ses formes ainsi que par la tendance à l’ascétisme, au rigorisme et au juridisme : souci de la conformité déterminant une quête anxieuse des autorités et des modèles de conduite, des produits sûrs et certifiés ; vertuisme moral, respect strict de principes et préceptes ; conformisme respectueux ou réformisme prudent en politique ; tendance à l’hypercorrection langagière ; malthusianisme (limitation des naissances) et restriction de la consommation ; sentiment d’insécurité ; rapport sérieux et naïf à la culture, etc.

La petite bourgeoisie en déclin

Liée à un état révolu des structures sociales et à un niveau dépassé des forces productives, son déclin numérique traduit son déclin économique. Ses membres sont pour la plupart des artisans et des petits commerçants de type traditionnel dont la moyenne d’âge est assez élevée et dont le capital scolaire est peu important (CEP ou CAP). Ils manifestent dans toutes leurs pratiques des dispositions régressives en même temps que répressives, en particulier devant tout ce qui est en rupture avec l’ordre ancien : « De mon temps, on n’aurait jamais fait ça » ; et tout spécialement devant les comportements des jeunes : « Ils se croient tout permis… leur faudrait quelques bons coups de pied au derrière. »

Leur disposition à la répression s’inscrit dans la logique du ressentiment engendrée par la régression sociale.

L’une des dimensions principales de leur ethos est celle du « sérieux », du consciencieux. Dans tous les domaines de la pratique, leurs préférences vont à ce qui est austère, « soigné », « simple », « honnête », « décent ». Ils jugent sévèrement toutes les formes de laxisme, en matière d’économie (réprobation envers les facilités du crédit) comme en matière d’éducation, de sexualité, etc. ; et ils condamnent particulièrement le style « libéré » et les « fantaisies » voyantes de la petite bourgeoisie nouvelle[1].

La petite bourgeoisie d’exécution (ou en ascension)

Essentiellement constituée de cadres moyens, instituteurs, employés de bureau et de commerce, techniciens, dotés de titres scolaires moyens (BEPC, BAC), c’est la fraction la plus centrale, celle qui présente de la façon la plus accomplie les traits caractéristiques de la petite bourgeoisie de promotion.

Leur effort pour prolonger ou rétablir une trajectoire interrompue les incline fondamentalement à l’ascétisme, associé à une intense bonne volonté culturelle, fondée sur la foi dans les effets promouvants de l’instruction et l’adhésion totale aux hiérarchies « justifiées » par les diplômes. Étant redevables de leur qualification à l’École, ils attendent d’un investissement de type scolaire (sous forme d’enseignement par correspondance, formation continue, ou autodidactisme pur) une promotion d’autant plus recherchée qu’ils sont souvent, dans leur travail, confinés dans des tâches d’exécution sous les ordres d’agents plus diplômés (cadres supérieurs) qui ont un travail de conception.

Toutes leurs pratiques sont subordonnées à cette volonté d’ascension sociale qui, faute d’un capital (économique ou culturel) déjà accumulé, leur impose une morale du sacrifice, du renoncement, de la privation, nécessaire à l’accumulation sous toutes ses formes. Constamment tendu vers un avenir qu’il anticipe, le petit-bourgeois en ascension en arrive, par discipline, à sacrifier le présent, et le plaisir, à une réussite future qu’il rêve pour lui-même ou, à défaut, pour son fils, qu’il éduque avec rigueur et qu’il façonne à son image pour s’accomplir à travers lui, par procuration en quelque sorte : « On se sacrifie pour lui. »

Cette espérance en un avenir meilleur se traduit sur le plan politique et idéologique par un progressisme prudent (réformisme) et un optimisme raisonné. Du moins tant que ces agents sont suffisamment jeunes. À mesure qu’ils prennent de l’âge et que la probabilité de réussite sociale, à laquelle ils ont tant sacrifié, s’affaiblit, ils tendent à verser dans le désenchantement et le ressentiment. Ils glissent de l’optimisme raisonné à un pessimisme répressif qui les rapproche des petits-bourgeois en déclin. Surpassés dans leur métier par l’arrivée de générations plus scolarisées et dotées d’un nouvel ethos, ils adoptent des positions de plus en plus conservatrices dans tous les domaines et versent dans le moralisme agressif : leur ressentiment s’exprime dans la propension à dénoncer privilèges et scandales au nom du respect des principes, à réclamer ou à faire justice (au moins verbalement) ; le terrain de la morale étant pratiquement le seul où ils puissent « faire la leçon » aux autres, puisqu’ils sont hommes et femmes de devoir et de sacrifice.

Ayant comme tous les groupes sociaux la morale de leurs intérêts, ils ont de surcroît un intérêt spécifique à la morale. À la limite de ce glissement dans l’aigreur sociale, il peut y avoir chez le petit-bourgeois d’exécution des prises de position nihilistes et fascisantes : « Tout est pourri. Il faudrait un bon coup de balai » ; et, comme pour la petite bourgeoisie en déclin, une propension au « poujadisme » politique et moral alimentant des formes explosives et anarchiques de révolte auxquelles le préjugé anti-politique et anti-syndical et la méfiance individualiste envers toutes les formes durables d’organisation collective enlèvent une grande part de leur efficacité.

La petite bourgeoisie nouvelle

Elle est constituée d’agents déclassés (par promotion ou par régression), qui aspirent et s’efforcent au reclassement dans la classe supérieure en exerçant des professions nouvelles ou rénovées :

— professions de présentation et de représentation (représentants de commerce et publicitaires, spécialistes des relations publiques, de la mode, de la décoration, etc.) ;

— agents des institutions consacrées à la vente des biens et services symboliques, en forte croissance depuis quelques années : métiers d’assistance médico-sociale (conseillers conjugaux, sexologues, diététiciens, conseillers d’orientation, puéricultrices, etc.) et métiers de production et d’animation culturelle (animateurs culturels, éducateurs, réalisateurs et présentateurs de radio et de télévision, journalistes de magazines, etc.) ;

— parmi les artisans d’art, traditionnellement très proches des petits artisans, des catégories nouvelles dotées d’une instruction générale plus élevée, et d’origine bourgeoise, s’apparentant par leur mode de vie aux intermédiaires culturels : fabricants de tissus imprimés, de céramiques, de bijoux, de vêtements tissés, etc. ;

— de même, parmi les secrétaires et infirmières habituellement très proches des cadres moyens et employés, les agents les plus jeunes et d’origine bourgeoise tendent à se rapprocher de façon croissante des professions nouvelles.

Les professions nouvelles ou rénovées, occupées dans une proportion importante par des femmes, présentent encore un caractère de relative indétermination et de ce fait elles attirent des agents qu’on peut classer grossièrement en deux groupes distincts du point de vue de l’origine sociale (et des dispositions qui s’ensuivent) : origine populaire-couches moyennes et origine bourgeoise. Ces deux groupes sont en compétition pour imposer une définition légitime des postes et des qualifications et dispositions nécessaires pour les occuper.

Le groupe issu des classes supérieures, étant pourvu de compétences culturelles, d’un ethos et surtout d’un capital social que l’autre groupe ne possède pas (ou pas au même degré), impose son style à l’ensemble de la fraction : celui de la prétention armée – par opposition à la prétention anxieuse, mal assurée, de la petite bourgeoisie en ascension.

Du fait de sa position et de sa composition, la petite bourgeoisie nouvelle est prédisposée à remplir une fonction d’avant-garde par rapport à l’ensemble de la petite bourgeoisie. Cet avant-gardisme, en même temps qu’il lui permet de se distinguer des autres fractions petites-bourgeoises, fait d’elle l’alliée naturelle, tant sur le plan économique que politique, de la bourgeoisie nouvelle « libérale » et technocratique (elle-même en lutte avec la bourgeoisie traditionnelle conservatrice, pour le monopole de la domination), qui lui fournit ses modèles : la petite bourgeoisie nouvelle recherche en tous domaines ce qui est aristocratique, « racé », « distingué », « raffiné », qui a « de la classe », c’est-à-dire qui est digne de la classe supérieure, etc.

Son avant-gardisme systématique s’exprime tout particulièrement dans les luttes qui ont pour enjeu la définition d’un art de vivre : vie domestique et consommation, rapports entre les sexes et entre les générations, reproduction de la famille et de ses valeurs. Le nouvel art de vivre dont elle se fait le promoteur se caractérise par une éthique « libérationniste », hédoniste et permissive (par opposition à la morale répressive de la petite bourgeoisie en déclin et l’ascétisme de la petite bourgeoisie de promotion), dont les principaux traits peuvent se résumer ainsi :

— propension à l’adoption de toutes les stratégies de subversion hérétique, c’est-à-dire de subversion des hiérarchies établies dans le champ – par opposition à une subversion proprement révolutionnaire visant à briser la logique même du système. Cette disposition à l’hérésie, à la dénonciation de la prétention au monopole technocratique de la compétence – celle du directeur, du médecin, du psychiatre, du « mandarin », du (grand) chef, du détenteur d’un pouvoir supérieur –, alimente un discours idéologique d’euphémisation de leur rôle social, destiné à leur permettre de vivre avec bonne conscience (très inégale, très ambiguë) la fonction objective d’encadrement, de contrôle, d’intégration et de manipulation douce des masses, qu’ils sont amenés à remplir du fait de leur situation en porte-à-faux dans la structure sociale ;

— déculpabilisation du rapport au corps et de la sexualité ; substitution de la thérapeutique à l’éthique – le discours dominant fait largement référence à une sorte de vulgate psychologique à forte coloration psychanalytique, dont l’un des thèmes favoris est celui de la « communication », de « l’ouverture », de « l’écoute », etc. ;

— le recours fréquent aux professionnels de la cure des âmes (psychothérapeutes, conseillers conjugaux, etc.) comme de la cure des corps (professeurs d’« expression corporelle », de yoga, etc.) est en relation de causalité circulaire avec le développement d’un marché nouveau sur lequel ces professionnels – eux-mêmes membres de la fraction – produisent et reproduisent un produit qui n’est rien d’autre que leur propre style de vie érigé en exemple, et le besoin de ce style de vie ;

— volonté constante de distinction, d’apparaître comme « inclassable », qui va jusqu’au rejet de tout classement et à l’hostilité déclarée ou latente envers toute hiérarchie, tout appareil, toute institution, tout ce qui est considéré comme un facteur de sérialité, un obstacle ou un frein à l’« épanouissement », à l’« éclatement », à l’exaltation spontanéiste des puissances du moi, au rêve de vol social permettant d’échapper aux pesanteurs des structures ;

— la propension à « psychologiser » les rapports sociaux, à tout ramener à la « relation », personnalise les expériences vécues (« C’est mon problème ») et tend par là même à empêcher ces agents de « politiser » les problèmes, c’est-à-dire de les appréhender de façon impersonnelle comme des cas particuliers de situations génériques communes à toute une classe ou toute une fraction ; d’où la disposition de ces agents à substituer aux formes organisées et durables de la lutte collective différentes formes de pratiques « communautaires », « sauvages », « naturelles », qui visent à apporter à leurs problèmes personnels des palliatifs (souvent illusoires) plutôt que des solutions de fond ;

— cette humeur anti-institutionnelle (anti-mariage, anti-école, anti-partis, anti-État, anti-science, etc.) a pour corollaire la prédilection pour tout ce qui peut être catalogué non catalogable.

Ne pouvant accéder, faute du capital économique, social et culturel correspondant, aux consommations de la bourgeoisie nouvelle, la petite bourgeoisie nouvelle fait une grande consommation de produits en simili, qui ont l’apparence de légitimité des produits hautement consacrés : simili-cuir, simili-bois, simili-caviar, simili-croisière, faux biens de luxe, ouvrages de vulgarisation scientifique, historique, psychologique, etc. ; ou bien encore elle s’efforce, par des stratégies de « découverte » et de « restauration », de faire légitimer des produits et des pratiques « marginaux », « exclus », « underground » : produits régionaux, dialectes, méthodes pédagogiques nouvelles, bandes dessinées, mystiques orientales, etc.

Alain Accardo

Prochain livre à paraître, le 5 février prochain, Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, coll. « Éléments », quatrième édition revue et actualisée.

Ce tableau des principales propriétés de la petite bourgeoisie s’inspire pour l’essentiel des analyses de Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979). Ces analyses s’appuyaient sur des enquêtes effectuées dans les années 1970. Quelque trente ans plus tard, il nous paraît que les changements morphologiques qui ont pu affecter les diverses fractions de la petite bourgeoisie ne conduisent à aucune modification importante du tableau de leurs propriétés essentielles. On ne saurait toutefois omettre de signaler qu’avec la fin de la forte croissance économique et la soumission de l’ensemble des activités à la logique du libéralisme nombre de salariés des classes moyennes ont fait connaissance avec la paupérisation, la précarisation et le chômage. Et avec le marasme existentiel qui en découle. Pour des considérations plus actuelles sur le rôle de la petite bourgeoisie, lire du même auteur, Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2019) et De notre servitude involontaire (Agone, 2013).

Notes
  • 1.

    Ce qui précède est évidemment schématique et risque de donner à croire que la petite bourgeoisie en déclin est une fraction absolument homogène. En fait, il conviendrait d’établir des nuances : c’est ainsi que les agents qui présentent au plus haut degré les caractéristiques de cette fraction sont eux-mêmes issus pour la plupart de familles de petits artisans et commerçants, incapables, faute du capital économique (et surtout culturel) nécessaire, de tenter une reconversion, et donc condamnés à se maintenir, vaille que vaille, à la tête de petites entreprises (commerces d’alimentation, par exemple, petits artisanats traditionnels, etc.) particulièrement menacées et vouées à disparaître avec eux. Ce sont eux qui sont les plus âgés (et donc voués à l’extinction), et ils se distinguent dans une certaine mesure des artisans modernes (électriciens, mécaniciens, etc.), détenteurs du BEPC ou même du baccalauréat, qui sont à certains égards très proches des techniciens dans leurs choix éthiques, esthétiques et politiques.