Au jour le jour

La passion de l’égalité

Pour autant qu’on parvienne à discerner dans le cours touffu de l’histoire l’esquisse de ce qu’on pourrait appeler une « structure de personnalité nationale », il semblerait que le peuple français ait été longtemps animé d’une sorte de « passion de l’égalité » qui aurait laissé son empreinte dans de nombreux domaines de la vie publique comme de la vie privée. S’il convient de s’en remettre aux historiens pour établir avec précision cette thèse, il est néanmoins permis de se demander, au cas où elle serait avérée, ce qui peut encore subsister de cette passion égalitaire dans la société actuelle, en dehors des pieuses inscriptions votives au fronton de nos mairies.

À en juger par l’explosion des inégalités, dont le développement sans retenue semble être devenu la caractéristique du capitalisme d’aujourd’hui, on est tenté de dire que si jamais notre société fut encline à faire de l’égalité entre ses membres une valeur cardinale, cela fait déjà assez longtemps qu’elle a remisé cette aspiration au rayon des coquecigrues.

On m’opposera que, comme on le disait au temps des Lumières, il ne s’agit que d’une égalité en droit(s) de toutes les personnes, ce qui revient à affirmer que la loi républicaine est faite par tous et pour chacune, sans distinction d’aucune sorte. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ?

Eh bien, non, c’est faux. Et l’erreur suprême du peuple, c’est d’accepter ce mensonge. Comme l’imposture majeure de ses dirigeants, c’est de continuer à l’accréditer. Alors que tout le monde sait bien que, en s’emparant du pouvoir politique, la bourgeoisie a mis en place une forme de domination imparable, la démocratie représentative, parlementaire et libérale, espèce de machine de guerre qui a réussi, depuis trois siècles, par le biais d’un suffrage baptisé “universel” mais en réalité diversement censitaire, à nous maintenir sous la dictature de l’argent et de la grande propriété privée, avec le consentement des pauvres eux-mêmes.

Plus encore que le football, dans les soi-disant démocraties bourgeoises, le sport national par excellence, à la fois collectif et individuel, de masse et d’élite, le sport, que dis-je le sport, la nouvelle religion œcuménique, c’est celle qu’a instituée ce qu’on a appelé l’État de droit, c’est-à-dire l’art d’utiliser la Loi pour échapper à la Loi et transformer le régime de droit commun en régime de dérogation(s) permettant aux puissants, aux nantis et autres oligarchies de s’affranchir, en toute “légalité”, des limitations et des contraintes que la loi ordinaire impose au commun des mortels.

Bref, on a inventé ce chef-d’œuvre civilisationnel que Pascal avait déjà épinglé avec sa célèbre formule : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste », en multipliant et enchevêtrant lois, réglementations, accords, contrats et codes de toutes natures, en pratiquant une hypertrophie juridique qui étouffe le Droit comme l’obésité asphyxie le muscle cardiaque.  Dommage que les Encyclopédistes et les amis des Lumières n’aient pas davantage médité les Pensées pascaliennes !

Que la bourgeoisie du XVIIIe siècle ait fait main basse sur les principes de la Révolution en même temps que sur les biens nationaux, je vous l’accorde, me dira-t-on. Mais depuis tant de siècles et de générations que ça dure, on aurait pu rectifier le tir, si on avait voulu, n’est-ce pas ?

On n’en serait pas, aujourd’hui encore, à craindre de faire du chagrin aux grandes fortunes en réprimant leur propension criminelle à l’évasion (pardon, à l’« optimisation ») fiscale ! On n’en serait pas à déplorer encore que les classes populaires soient pratiquement interdites de séjour dans des secteurs-clés de la vie démocratique – tels que, par exemple, la représentation politique nationale, ou les grandes écoles, ou les institutions de la grande presse, ou les beaux quartiers des métropoles, ou les grands établissements culturels, etc.

Comment expliquez-vous que, durant tout ce temps, au lieu de grandir et d’inspirer au législateur des politiques de démocratisation toujours plus vigoureuses, l’idéal égalitaire se soit étiolé, rabougri au point que les notions mêmes de partage et de « commun », loin de structurer un idéal collectif, n’inspirent plus que des actions humanitaires ponctuelles ou des utopies sans force ? Si on voulait vraiment mettre les inégalités sociales hors la loi, on avait largement le temps et les occasions de le faire, vous ne croyez pas ? Or, on ne l’a pas fait. C’est donc qu’on ne l’a pas voulu. On a au contraire exalté un esprit généralisé de compétition et de distinction méritocratique.

Vous avez, hélas, raison ! Le principe d’égalité ne reste gravé au fronton des mairies que parce que, depuis très longtemps, il n’en a pas franchi le seuil. Pas plus qu’il n’a passé la porte des entreprises, ni celle de tous les lieux de pouvoir, de toutes les enceintes où l’on cause pour légiférer et où, invariablement, le dernier mot revient aux représentants de la petite bourgeoisie « humaniste », diserte, avide de promotion et ivre de droits individuels. Sous la tutelle sourcilleuse des parrains bourgeois et de leurs porte-flingues.

Si l’égalité entre les citoyens piétine encore, c’est que cette valeur a cessé d’être – si tant est qu’elle l’ait jamais été véritablement – l’objet d’un affect massif, de nature à mobiliser les foules, pour devenir un simple sentiment moral, un élan du cœur à la rigueur capable d’émouvoir un individu au niveau de ses rapports personnels, mais pas pour autant de lui inspirer une vision globale de l’organisation sociale. C’est un état psychologique, pas une stratégie politique.

Autrement dit, les aspirants d’aujourd’hui veulent bien en appeler au principe d’égalité quand il s’agit de se promouvoir, eux-mêmes ou leur entourage, vers des positions supérieures qui restent à conquérir, mais sans que cela s’accompagne d’un questionnement sur le principe même de l’exclusion, d’une réflexion sur la concurrence, d’une critique de la transmission des patrimoines et de la reproduction des privilèges. La seule chose qui leur importe vraiment, c’est de s’assurer, pour eux-mêmes et leurs enfants, que l’ascension familiale amorcée une ou deux générations plus tôt, va pouvoir se poursuivre sans risque de retomber dans la privation, l’anonymat et l’uniformité.

Ce qui explique le soutien renouvelé à toutes les politiques de croissance, de surconsommation et de gaspillage, dans un univers dont le credo peut se résumer ainsi : oui à tout ce qui permet au petit-bourgeois de grandir, et non à tout ce qui peut rapetisser le grand !

Pour tous ces gens-là, le seul « monde d’après » qui soit enviable, c’est celui du dessus, un monde où la tartuferie égalitariste est tout ce qui reste de la passion ancestrale de l’égalité.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en février 2021.

Du même auteur, à paraître le 5 février prochain, la quatrième édition revue et actualisée de son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, préfacée par Gérard Mauger dans la coll. « Éléments ».