De la magie conceptuelle
Les exorcistes se portent bien. Depuis toujours ils œuvrent tant et tant à soigner nos maladies de l’âme. Le sang des poulets et l’eau bénite ne sont plus d’actualité. Mais l’encre noire et le baratin coulent à flot comme jamais.
Il existe une magie conceptuelle fort répandue sous nos latitudes tempérées : prophétiser la fin des temps tout en proposant d’en empêcher la venue par une réforme de l’entendement. Qu’elle ressemble beaucoup à une purgation ou à une saignée ne semble pas déranger grand-monde.
Suivant le principe du raisonnement apocalyptique doublé d’une solution auréolée de radicalité, les nouveaux exorcistes de l’âme commencent par le diagnostic d’une catastrophe en cours, ou à venir ; puis ils recommandent fermement l’abandon de tels et tels concepts ; enfin, ils nous promettent sans rire la lumière au bout du tunnel.
Inutile de nommer nos magiciens. Ils sont bien connus. Écoutons-les prêcher à longueur de livres et de plateaux radio ou TV :
Le climat se dérègle, les espèces meurent par milliers, les ressources viennent à manquer ? Abandonnons le concept de « nature » qui est une cause de ces maux !
Le racisme n’en finit plus de discriminer, violenter et tuer ? Abandonnons le concept de « race », qui est le responsable de cette calamité !
Politiciens, communicants, journalistes et publicitaires nous abreuvent de vérités alternatives ? Abandonnons le concept de « vérité », qui est à l’origine du problème.
Comme toute magie, celle de l’âme doit être crédible. Souvent le constat est pertinent et la catastrophe réelle. Il y a bien une catastrophe écologique en cours, le racisme se porte au mieux, le mépris de la vérité est un sport international qui aurait mérité d’être inscrit par la France aux Jeux olympiques de Paris 2024. Et notre cœur de s’émouvoir à raison face à un monde que nous avons un peu honte de léguer à nos enfants. Nous voilà touchés et indignés à juste titre.
Persuadés de notre impuissance, nous attendons un remède simple et grandiose. Nous sommes donc prêts à admirer le médecin et accepter toutes ses illusions. Nous en avons si cruellement besoin !
Alors les magiciens de l’âme ressassent : « Pensez par-delà l’opposition de la nature et de la culture, qui ne sont que des concepts occidentaux mortifères ! Luttez contre le racisme sans plus parler de races ! Indignez-vous face aux fake news, mais relativisez toute vérité ! »
Et la magie opère. Nous nous rêvons en nouveaux Nietzsche, capables en un tour d’esprit de remettre en cause la pensée occidentale dont notre nouvelle lucidité a percé l’obscurité pour la remplacer par de bien pâles lumières.
Les véritables Lumières ont leur limite. Mais leur projet mérite probablement d’être assumé, corrigé et prolongé. Les catastrophes en cours ne sont pas le fruit de quelques concepts parfois mal compris que seuls les idéalistes imaginent dotés du pouvoir de mener le monde à sa perte. Notre réponse aux catastrophes ne commencera donc pas par la liquidation de concepts comme ceux de « nature », de « race » ou de « vérité », mais par leur réexamen.
Le philosophe Ludwig Wittgenstein aimait citer cette déclaration du roi Lear : « I’ll teach you differences [Je vous enseignerai les différences]. » Les exorcistes de l’âme nient qu’il y ait des distinctions à faire. Pourtant, le concept de « nature » n’est pas seulement celui d’un objet simplement prêt à être exploité par des humains se rêvant en maîtres et possesseurs ; le concept de « race » n’est pas seulement celui qui fait croire aux racistes que l’apparence physique (la couleur de la peau) est le signe de qualités intellectuelles et morales plus ou moins élevées ; et le concept de « vérité » n’est pas qu’un cache sexe pour mieux dominer par les sortilèges de la parole.
Dans son livre, Pour ne pas en finir avec la nature (paru en février dernier), le philosophe français Patrick Dupouey a montré que le concept de « nature » s’entend en plusieurs sens et que vouloir s’en passer n’est pas seulement vain mais impossible. La nature objet d’exploitation du capitalisme n’est pas la nature comme ensemble de phénomènes soumis à des lois. Le concept de « nature » nous aide à comprendre – à l’aide des sciences de la nature, justement – l’humanité dans le prolongement du règne animal et du vivant.
Le concept de nature n’est donc pas nécessairement celui d’une nature extérieure à l’humain. La tradition naturaliste de Lucrèce, de Spinoza, de Hume et de bien d’autres philosophes nous fournit les analyses nécessaires pour penser la place, certes étonnante, de l’humain dans la nature. Parler de la nature n’implique donc pas de sombrer dans l’illusion d’un humain ayant tous les droits sur les animaux ou les écosystèmes. Comment argumenter face à celles et ceux qui nous assènent que telle pratique sexuelle ou telle médecine ne sont pas naturelles et par là à abandonner ? Ne devons-nous pas leur expliquer leurs erreurs sur le concept de nature plutôt que de le mettre à la poubelle de l’histoire de la pensée ?
Dans son ouvrage Repenser la race (dont la traduction paraît cette fin de semaine), le philosophe américain Michael Hardimon décompose la pensée de la race en plusieurs concepts de « race ». Il distingue un concept pernicieux et raciste (où la biologie sert à « justifier » les discriminations) d’autres concepts beaucoup plus utiles.
Reconnaissons qu’il nous est difficile d’introduire des nuances quant à l’usage du concept de « race ». Les version racistes nous effraient, à juste titre et l’introduction de différences de valeur qu’il impose le plus souvent nous met mal à l’aise. Car nous avons l’impression de parler la « langue de l’ennemi ». Pourtant, se focaliser sur le concept raciste de « race » pour refuser en bloc tout concept de « race » nous rendre impuissants à identifier d’autres concepts de « race » dont nous avons absolument besoin.
Pour penser l’expérience quotidienne des différences d’apparence liées à des différences d’origine, il nous faut un concept minimal de « race » non raciste. Telle personne est dite « blanche » car elle a telle apparence liée à telle ascendance, telle personne est dite « noire », etc. Beaucoup utilisent ces concepts sans pour autant les associer à des jugements racistes, et bannir ces usages seraient sûrement vain.
« Dès qu’on parle des Noirs, vous tous devenez blancs », déclarait James Baldwin. Ce jeu de mots s’appuie sur la catégorie Noirs, qui renvoie à une identification de personnes en fonction de l’apparence et d’une ascendance commune, ce que Hardimon considère être un concept minimal et non raciste de « race ». Baldwin fait ainsi appel à un concept qu’il peut utiliser sans racisme tout en indiquant la gène et la confusion que nous avons à ne pas bien le distinguer du concept raciste.
De plus, pour diagnostiquer les effets pervers du racisme, il nous faut aussi comprendre comment certaines personnes sont racisées et donc comment des concepts de « race » servent de catégories sociales et non biologiques, contrairement au concept raciste et biologique hérité de la colonisation et délégitimé par les sciences.
Enfin, le philosophe français Jacques Bouveresse et George Orwell, pour n’en citer qu’eux, n’ont eu de cesse de rappeler qu’il est intellectuellement et politiquement indispensable de se référer à des vérités objectives. Les usages trompeurs, désinvoltes ou manipulateurs des termes « vrai » et « vérité » sont dangereux. Ainsi les débats démocratiques sont-ils tout autant pervertis par les manipulateurs cyniques que par les contempteurs postmodernes de la vérité. Leur répondre, c’est revenir à l’évidence que la vie personnelle et politique dépend de la liberté de pouvoir chercher et énoncer des vérités.
C’est aussi travailler à mieux comprendre qu’une vérité ordinaire – « Il ne reste que deux bières au frigo » – peut-être certaine ; tandis qu’une vérité scientifique obéit à d’autres règles, où l’incertitude et le doute font partie de la recherche de la vérité. Il faut même ajouter que, selon les sciences, chercher la vérité et y prétendre ne signifient pas toujours la même chose. L’historien et le mathématicien n’ont pas nécessairement le même concept de vérité. Plutôt que de vouloir s’en passer, apprendre à complexifier notre compréhension de la vérité parait bien plus urgent.
Bref, il nous faut inlassablement clarifier nos concepts de « nature », de « race », de « vérité », et bien d’autres encore !
Le sociologue allemand Max Weber est notamment célèbre pour avoir diagnostiqué un « désenchantement du monde » au cours de la modernité occidentale. Le mot allemand qu’il emploi est « Entzauberung », qui littéralement signifie démagification. Il l’utilise non seulement pour penser le capitalisme et la bureaucratie, mais aussi le prophétisme juif. Ce dernier luttait contre la magie comme relation idolâtre à Dieu ; et il insistait sur le travail sur soi et la responsabilité éthique face à Dieu. Ce fut un changement majeur vers plus de rationalité. Là où les rites magiques cherchaient à se concilier un dieu irrationnel et bien souvent immoral, les grands prophètes du judaïsme ont prôné la réflexion sur soi d’un point de vue éthique. Certes, la rumination éthique se fait sous le regard d’un dieu plutôt effrayant. Mais elle se déploie dans un monde somme toute plus rationnel, moins soumis aux forces surnaturelles que les magiciens prétendaient connaitre et influencer.
La lutte contre les catastrophes en cours ne passera pas par la magie conceptuelle ni par le réenchantement qui liquiderait l’héritage des Lumières. Il ne faut pas renoncer à tout désenchantement. Mais ajoutons à l’éthique mentionnée par Weber un autre travail sur soi : le travail conceptuel qui patiemment nous apprend à faire des différences pour jeter quelques lumières sur le monde.
Yann Schmitt
Réflexions automnales à propos d’un livre paru et d’un autre à paraître dans la collection « Banc d’essais » : Pour ne pas en finir avec la nature et Repenser la race.
livre(s) associé(s)
Pour ne pas en finir avec la nature
Questions d’un philosophe à l'anthropologue Philippe Descola
Patrick DUPOUEY


