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Épater le bourgeois

16 novembre 2024|

C’est un peu comme une synthèse nourrie de ses principales sources de réflexion et d’inspiration qu’Alain Accardo donne ici : en sociologue et en moraliste ; qui emprunte à la boîte à outil de Bourdieu et de Marx comme à la rhétorique stylistique de Pascal et de La Bruyère ; en analyste et contempteur de la tragicomédie du genre humain, dont il a diagnostiqué le principal acteur : le petit-bourgeois Fake in USA.

L’une des caractéristiques essentielles de l’univers des petits-bourgeois, c’est la théâtralisation, plus ou moins accentuée, de leur existence. D’autres observateurs du social se sont aussi intéressés à la « société du spectacle » et la métaphore de l’activité théâtrale est sans doute aussi ancienne que la réflexion sur les rapports sociaux…

Par « théâtralisation » je veux parler du degré auquel ce que sont les petits-bourgeois et ce qu’ils font – c’est-à-dire, grosso modo, les différents types de capitaux (propriétés personnelles, ressources et compétences dont ils tirent des profits divers) – peuvent être mis en scène, exhibés et donnés en spectacle pour provoquer la reconnaissance par un certain public.

Je voudrais à cet égard préciser l’idée, déjà esquissée dans mon essai Le Petit-Bourgeois gentilhomme, que le sociotype décrit sous cette appellation – comme celui de son célèbre aïeul Monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière, et comme tous les personnages de la littérature qui incarnent à nos yeux, aujourd’hui encore, un archétype humain essentiel – est indissociablement un produit et un producteur du monde social de son époque, un agent historiquement situé et constitué qui illustre exemplairement le mouvement dialectique fondamental des rapports sociaux : celui de l’intériorisation des structures objectives externes et en même temps de l’extériorisation des structures internes de la subjectivité.

Ce processus d’une grande complexité mérite une attention particulière parce qu’il nous permet de voir, in vivo en quelque sorte, comment, dans le creuset du devenir historique, nous nous approprions les régularités des structures externes objectivement établies sur les plans économique, politique, sociétal, etc, en développant nos propres structures internes de personnalité, c’est-à-dire en assimilant et en transformant ce qui nous assimile et nous transforme, dans une sorte de double mouvement perpétuel d’aller-retour, d’action causale réciproque dont toutes les variables réagissent les unes sur les autres et où la rencontre, voire le heurt entre des sensibilités différentes, les divergences des opinions et la disparité des intérêts entraînent à la fois et contradictoirement le dynamisme des structures sociales et leur force d’inertie. D’où la marge d’indétermination et d’imprévisibilité caractéristique des faits sociaux qui ne se produisent jamais exactement là où on les attendait ni sous la forme que l’on avait prévue.

Il en va ainsi pour le phénomène auquel je m’intéresse ici, à savoir l’immense travail des multitudes enrôlées, bon gré mal gré, dans l’incessante mise en scène du jeu social.

Cette tragicomédie s’est le plus souvent imposée aux observateurs comme une donnée objective inhérente au comportement spécifique, non pas seulement des petits-bourgeois de la classe moyenne, mais du genre humain dans son ensemble. Si on en jugeait par les témoignages laissés dans la littérature universelle – en particulier dans l’héritage des écrivains de l’Antiquité à nos jours, qui ont mis toute leur verve à dénoncer le règne du double jeu (« double Je »), de l’hypocrisie, de la trahison, de l’inhautenticité et des ruses de l’amour-propre –, on n’en finirait plus de citer les auteurs, artistes et penseurs qui ont fait de ce trait moral, l’ostentation vaniteuse, une propriété anthropologique de l’univers petit-bourgeois, au point qu’avec l’importance démesurée prise par la dimension médiatique du faire-savoir dans toutes les pratiques sociales de notre époque – publicité, propagande, information continue, tout ce qui sert aujourd’hui à « faire de la com’ » –, il est devenu possible et même courant de rendre invisibles des choses qui existent bel et bien dans la réalité et inversement d’accréditer l’existence de choses imaginaires en en parlant dans des termes réalistes et en « soignant la présentation ».

Le monde petit-bourgeois a ainsi érigé en seconde nature l’aptitude spécifiquement humaine à « faire semblant », à donner le change – qui doit être elle-même une lointaine adaptation comportementale de la tendance animale instinctive à cacher sa présence et à se soustraire au regard d’éventuels observateurs.

Mais alors que l’animal sauvage adopte, sans équivoque, un comportement de fuite – évitement, contournement, éloignement, brouillage de pistes, etc. –, l’être humain, parce qu’il a besoin, pour exister socialement, d’être constamment perçu sous son meilleur jour par les autres, préfère gérer lui-même, autant que faire se peut, les informations qu’il donne sur sa présence. D’où l’adoption de ces innombrables comportements que les communicants désignent dans leur jargon sous le terme anglo-saxon de teasing.

Quotidiennement utilisé dans les médias, ce terme recouvre tous les procédés publicitaires qui servent à accrocher l’attention d’un public en lui fournissant juste assez d’information pour allumer son intérêt et en lui donnant ensuite, progressivement, d’autres informations de nature à stimuler son attention et à exciter toujours plus son intérêt, jusqu’à déclencher un irrésistible désir de s’approprier personnellement la chose convoitée. Pour éveiller, retenir, orienter ou attiser les désirs latents, fugaces ou versatiles, la publicité a appris à utiliser tous les moyens sans exception, même les moins recommandables, d’où sa fâcheuse réputation d’avoir partie liée avec le mensonge, le trompe l’œil, le subliminal, l’illusion, la frime et le toc.

Il est significatif, à cet égard, qu’un des sociotypes les plus représentatifs de la classe moyenne américaine soit le personnage de ce que la publicité moderne appelle un « technico-commercial ». De Sinclair Lewis à Arthur Miller, la littérature romanesque ou dramatique américaine a créé quelques figures inoubliables de petits-bourgeois exemplaires, tantôt horripilants de trivialité et de philistinisme satisfait – comme l’agent immobilier Babbitt, de Lewis –, tantôt accablés et émouvants de médiocrité matérielle et morale – comme Willy Loman, le commis-voyageur de Miller.

De telles illustrations littéraires en disent long, bien sûr, sur la réalité du « rêve américain », d’abord, mais, au-delà, sur toutes les petites-bourgeoisies qui, dans le système capitaliste mondialisé, ont été conduites à épouser ce style de vie dont on aura compris qu’il favorise particulièrement la tendance petite-bourgeoise à se mettre en scène, à être constamment en représentation, en train de s’évertuer à imiter l’aisance grande-bourgeoise sans en avoir vraiment les moyens, ni économiques, ni culturels, ni autres.

D’où cette stratégie caractéristique qui consiste à cultiver l’illusion et le faux-semblant, le simili et le virtuel, en se dissimulant totalement ou partiellement, à l’abri d’une façade, tantôt hermétique jusqu’au huis-clos ou à l’autocensure totale, tantôt qui laisse entrevoir ce qui se passe en « coulisses » et ménage la possibilité de distiller de l’information selon les besoins de la mise en scène.

Je me bornerai à évoquer ici le travail d’Erving Goffman, qui a longuement théorisé ce qu’il a appelé « mise en scène de la vie quotidienne » dans nos sociétés. Il y a synthétisé l’ensemble des interactions qui illustrent clairement ce que j’appellerais quant à moi le « m’as-tu-vuisme » petit-bourgeois, sous-tendance (en moins « chic », moins distinctif) du narcissisme structurel de toute classe dominante (grande bourgeoisie, en l’occurrence) et de son inclination à exhiber en toutes circonstances ce qu’il faut de puissance et de capital pour tenir en respect les ardeurs et les envies des concurrents et opposants, et rappeler à chacun sa place dans le jeu. La mise en spectacle ordonnée et ritualisée ajoute de la légitimité à la force sociale et contribue à en faire une domination à laquelle il suffit de se montrer pour se démontrer.

La petite-bourgeoisie a retenu la leçon et s’en est inspirée pour transformer l’espace social des classes moyennes salariées en un vaste théâtre – que le vocabulaire économique appelle aussi un « marché » –, tout à la fois société de consommation et lieu public de représentation, où des troupes de comédiens plus ou moins talentueux et « pipolisés » se donnent en permanence le spectacle mutuel et émerveillé de leur mode de vie, c’est-à-dire, en ce qui concerne l’ensemble du monde occidental, le spectacle kaléidoscopique des différentes variantes technico-politico-idéologico-académico-artistico-sportives adaptées de l’American way of life, mode de vie intégralement conçu et adopté pour « épater le bourgeois » et lui « jeter de la poudre aux yeux ».

On aura compris que si la tendance petite-bourgeoise à « se faire du cinéma », à « se raconter des histoires », pose aujourd’hui problème, c’est parce que, d’une part, cette fraction est devenue pléthorique dans le capitalisme de croissance qui lui a servi de cocon (développement du tertiaire et des services) et qu’elle y joue un rôle dont elle entend ne pas se laisser déposséder par l’avidité insatiable du grand capital toujours disposé à s’emparer de profits supplémentaires et à absorber commercialement les petits producteurs indépendants.

Les petits-bourgeois ne sont pas des agents sociaux qui seraient ontologiquement mieux ou moins bien pourvus en vices et en vertus que les autres catégories sociales. Les caractéristiques que l’on observe chez eux sont celles correspondant à la distribution statistique des capitaux économiques et symboliques dans la société capitaliste actuelle. N’ayant pas, du fait de leur position personnelle dans le jeu social, la libre disposition de capitaux nombreux et importants, ils sont poussés par la concurrence à laquelle ils sont soumis en permanence, dans tous les domaines, à optimiser les avantages qu’ils peuvent retirer des capitaux, forcément limités, dont ils disposent en soignant davantage les formes et les apparences de leurs investissements. Et c’est ainsi que, mi-contents, mi-contraints, à défaut de pouvoir changer le volume réel de leurs capitaux, ils s’efforcent de varier les modalités de leur utilisation. Ils se sont ainsi fabriqué un style de vie caractéristique de bourgeois en miniature qui, nonobstant l’explosion fantastique des inégalités sociales partout dans le monde, leur permet de garder l’espoir d’accéder un jour, ou leurs enfants après eux, au firmament de la très-grande-consommation, celle des nouveaux milliardaires.

Cette société ultra-narcissique, totalement aliénée – sinon par l’avoir effectif (tous les petits-bourgeois ne sont pas pas immensément riches, loin s’en faut), du moins par l’obsession du nécessaire enrichissement et de l’épargne financière indispensable pour soutenir son niveau de vie –, une société si follement éprise d’elle-même survivra-t-elle à la phase critique dans laquelle elle est entrée avec la modernité triomphante ? Parviendra-t-elle à mettre fin aux excès et à résoudre les contradictions où elle s’est enlisée dans sa dérive pléonexique qui ne fut peut-être jamais aussi forte dans toute l’histoire de notre espèce ?

Un nombre croissant d’excellents esprits semblent enclins à répondre par la négative en considérant que le problème n’est pas seulement de combattre les maux présents de la société capitaliste – ce à quoi suffirait, à la rigueur, un bon, un vrai, un authentique gouvernement démocratique de réformateurs humanistes, intelligents et désintéressés (et non des équipes de politiciens professionnels qui, sous le masque d’une social-démocratie centriste et de ses affrontements électoraux sans risque pour le Capital, viennent occuper à tour de rôle la scène politico-médiatique). Mais le problème principal, c’est de parvenir à combattre le mal, non pas seulement au niveau de ses symptômes apparents, circonstanciels, mais au niveau de ses racines, c’est-à-dire de ses causes profondes et permanentes.

Les mythologies les plus significatives et les grandes religions ont identifié ce problème et y ont répondu à peu près de la même façon en adoptant un point de vue créationniste et en incriminant des accidents de fabrication divers, ou alors en mettant en cause la persistance dans la créature elle-même, au moins en partie, d’un germe indestructible, d’un défaut irrémédiable, ou d’un principe démoniaque du mal, inexpugnable autrement que par l’intervention de la grâce divine et de sa puissance rédemptrice (comme dans le christianisme).

Le mal serait logé dans le genre humain, plus consubstantiellement encore que le ver n’est installé dans le fruit, thèse particulièrement prisée par toutes celles et ceux qui préfèrent ne pas perdre de plumes à vouloir changer l’ordre des choses sociales.

Il est significatif à cet égard que Goethe ait choisi, pour représenter au théâtre le thème biblique du pacte avec le Diable, un personnage, son docteur Faustus, qui est l’incarnation même du petit-bourgeois de toutes les sociétés de classes, aussi épris de savoir et de pouvoir que de lui-même.

Il est vrai aussi, tant qu’à évoquer les préfigurations littéraires, que le vieux constat d’Hamlet – selon lequel « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » – est toujours d’une accablante actualité – avec un Danemark désormais co-extensif à toute la planète. Et ce constat pourrait bien, à lui seul, tenir lieu d’explication indifféremment historique et métaphysique.

Ce qui a le plus fait défaut en effet à l’immémorial débat sur le pouvoir, sa dévolution et son exercice, c’est une notion qui a longtemps manqué à la discussion, et que la science sociale, tard-venue, a longtemps laissée à la juridiction de la théologie. Cette notion est celle de « légitimité », c’est-à-dire l’idée que le pouvoir en place est fondé à s’exercer parce qu’il est l’émanation d’une puissance souveraine supérieure – traditionnellement transfigurée en pouvoir divin et transmise aux rois par le sacre et le saint-chrême –, qui lui fournit soutien et justification.

Dans une république laïque comme la France, c’est le suffrage universel qui est censé apporter au régime la légitimité dont il se prévaut. C’est parce que les citoyens-électeurs ont été consultés dans leur ensemble et ont librement choisi leurs représentants que ceux-ci reçoivent en partage le pouvoir de se faire obéir par la masse des non-élus. Les élections seules comptent en régime démocratique représentatif. C’est ce qui fait l’attrait et la supériorité de principe de ce régime sur tous les autres, en même temps que son défaut rédhibitoire. Car, depuis que les républiques démocratiques existent (quelque 2600 ans pour le monde occidental), les hommes et les femmes de pouvoir ont malheureusement appris à inventer tous les procédés, toutes les astuces, tous les trucs, même les plus malhonnêtes, pour piper les suffrages exprimés dans les urnes.

On ne le sait que trop bien aujourd’hui. De sorte que, même avec le suffrage universel et des scrutins officiellement surveillés et contrôlés, on est parvenu, comme cela a été maintes fois le cas sous la Ve République et celles qui l’ont précédée, à faire sortir des urnes un pouvoir politique prétendument « représentatif » dont la physionomie n’avait qu’une lointaine ressemblance avec le « pays réel », grâce au remodelage esthético-politique du visage de la République par les soins de ses énarques et autres experts en chirurgie politique : alliances, coalitions, apparentements, modes de scrutin, cens cachés dont les plus hypocrites sont déguisés en respectables différences culturelles, découpage de circonscriptions sur mesure, etc.

C’est ainsi que, dans les démocraties parlementaires bourgeoises, les responsables et les bénéficiaires des pires inégalités et privilèges n’ont cessé de se faire élire à la tête du « peuple tout entier » et ont fini par concentrer entre les mains des élus de minorités ultra-riches et de grands capitalistes les pouvoirs extorqués par les urnes aux foules humbles, besogneuses et trop confiantes. La présidentialisation du régime favorisant l’effet majoritaire a aidé à réinstaller dans un pays qui fut le plus révolutionnaire d’Europe, un régime « républicain » qui ne cesse de bafouer sa propre devise : « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Grâce aux différents faux-semblants de la démocratie parlementaire bourgeoise, l’électeur lambda semble pouvoir bénéficier en principe de tous les droits que lui reconnaît la loi républicaine, mais ces droits resteront formels s’il ne dispose pas du capital économique et symbolique suffisant pour les actualiser réellement.

L’analyse de cette immense duperie serait inutile si elle omettait de dire expressément que, comme c’est le plus souvent le cas dans les situations de tricherie, de tromperie, d’escroquerie, etc., il faut que le public victime de ces manœuvres dolosives fasse preuve d’une certaine complaisance, ou tout au moins d’une absence de méfiance envers les faux-monnayeurs qui devrait interroger davantage.

Ce n’est pas le lieu ici d’élaborer encore une fois une critique approfondie de ce qui fait le socle de toute démocratie bourgeoise : le consensus social, réalité complexe dont aucune analyse n’a jamais éclairé tous les recoins et toutes les composantes. Je me bornerai à rappeler cependant un facteur explicatif qui, sans être exclusif, reste néanmoins des plus décisifs, parce qu’il a peut-être plus à voir avec les convictions religieuses du croyant et avec sa conscience morale qu’avec le niveau de conscience politique de l’électeur. Ce facteur, c’est la croyance instillée chez les dominés – inoculée de longue date et par les moyens puissants d’une action pédagogique à la fois diffuse et institutionnalisée, qui associe la Famille, l’École, les Églises, la Presse, le Divertissement et le Café du Commerce – qu’il est de leur intérêt bien compris de faire confiance aux dominants (notables, chefs, savants, compétents, diplômés, possédants divers – bref, les « élites » qui briguent leurs suffrages) plutôt qu’à des gens comme eux, travailleurs démunis, sans naissance, sans diplôme et sans héritage.

Ce qu’il faut bien voir et oser montrer c’est que la société prétendument démocratique repose, depuis ses origines, sur un immense mensonge et que l’incessant et infini travail nécessaire pour transfigurer ce mensonge en une vérité acceptable par le plus grand nombre ne serait pas possible sans la collaboration zélée, efficace et diversement rétribuée de la fraction de la classe moyenne la plus jeune, la plus diplômée, la plus exubérante, la plus ambitieuse, la plus narcissique, la plus hédoniste et la plus courtisée par la société ambiante du négoce et de la consommation, bref, la petite-bourgeoisie qui correspond chez nous à la gentry anglo-saxonne non titrée et profondément américanisée, ce pipole auquel la démocratisation des mœurs a permis d’adjoindre des catégories longtemps tenues à l’écart ou passant pour infréquentables – comme les comédiens, acteurs et actrices de porno, les footballeurs, et tous ceux qui peuvent prétendre à une position d’artiste dans la société du spectacle. Ces hommes et ces femmes que notre société produit un peu comme elle produit ses fruits et légumes, sous serre et par maturation forcée, voire comme elle produit sa viande et sa volaille, sont d’une tout autre facture que les élites traditionnelles.

Celles-ci n’étaient sans doute pas de meilleure qualité que celles-là. Elles étaient seulement façonnées, conditionnées, imprégnées d’une idéologie dominante différente qui, en dépit de tous ses errements, arrivait à composer encore un peu avec l’héritage d’un passé humaniste-personnaliste follement idéaliste et plus précisément avec un panthéon où le dieu Bizness n’avait pas encore liquidé toute espèce de transcendance autre que la sienne et où par conséquent il arrivait encore qu’on se prosternât devant d’autres effigies que celles du Veau d’or. Le culte du « bon vieux temps » est assurément un mirage, mais il traduit le sentiment d’une perte irréparable.

Tout se passe comme si, avec la Macronie individuelle et collective, notre civilisation était descendue encore de quelques degrés dans l’ordre de l’involution des espèces animales, avec l’apparition de ce qu’on n’ose appeler une nouvelle espèce humaine tant le petit-bourgeois d’élite semble avoir touché le fond de la déconstruction-désagrégation ontologique.

Désormais le petit-bourgeois est un individualiste achevé, forcené, que rien ne peut réfréner et qui, à force de se dépasser, ne peut plus rentrer en lui-même. Au point que les grandes religions du monothéisme, pourtant passées expertes dans l’art de sauver l’Humain de l’abjection et de la ruine définitive, hésitent à le reconnaître comme digne du salut.

Que reste-t-il en effet chez les petits-bourgeois français accomplis de 2024 qui puisse encore entretenir un peu de foi, d’espérance et surtout de charité et faire penser qu’un nouveau être humain est encore à venir ? Le « chacun-pour-soi » a définitivement occis le « dieu-pour-tous », et celui-ci a donc été remplacé par des entreprises de fundraising philanthropique et autres associations humanitaires que le capitalisme préfère à l’État providence et à la santé publique.

Alain Accardo
Du même auteur, lire notamment  Le Petit-Bourgeois gentilhomme et De notre servitude involontaire (Agone, 2020 et 2013)

livre(s) associé(s)

Le Petit-Bourgeois gentilhomme

Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain ACCARDO