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Histoires représentatives : voler des fruits ou commettre son premier acte révolutionnaire

L’une des remarques critiques les plus courantes à l’égard de l’histoire orale, des récits de vie et de la méthode biographique est la suivante : comment peut-on généraliser à partir de documents individuels ? Comment relier le plan personnel, biographique, subjectif, au plan social, historique, collectif ? J’aimerais tenter de répondre à cette question en partant d’une histoire de vie particulière, en essayant de voir comment elle s’inscrit dans des cadres culturels et sociaux plus larges, et comment ses traits partagés sont liés à ce qui la rend unique.

Mon point de départ sera le récit de Valtèro Peppoloni, né en 1916 à Moiano, un hameau de Città della Pieve (Pérouse), qui a vécu à Terni à partir de la fin des années 1920. Dans son interview du 25 avril 1981, il commence justement avec l’histoire de ce déménagement : son père était socialiste et persécuté par un haut gradé fasciste qui, de surcroît, avait une dette envers lui et ne voulait pas le rembourser. Ils arrivent à Terni, la famille trouve du travail, entre métayage et service domestique, chez des propriétaires terriens à la périphérie de la ville.

Et nous sommes venus à Terni. Nous sommes arrivés en novembre ; en avril 1929, [mon père] est mort. Nous sommes restés, trois enfants, là, à la Villa Mattioli, à Campomicciolo. Mes sœurs servaient dans la maison ; ma mère et moi, on travaillait ce bout de terre ; nous avions de nouveau une vache, du lait… quand c’était mon tour, le lait caillait, parce que j’y mettais de l’eau, l’eau de la rivière. Mais moi, qui me donnait deux sous pour aller au cinéma ou pour jouer ?

La première chose dont il dit se souvenir, c’est que la propriétaire était terrible : « C’était une tortionnaire. » Sur le terrain il y avait beaucoup d’arbres fruitiers et, selon leur accord, la récolte de fruits devait être partagée en deux, mais la propriétaire gardait toujours les meilleurs pour elle. Peppoloni rappelle ensuite le moment où il dépouille l’arbre de la propriétaire de ses abricots, et où il va vendre les fruits à un marchand de glaces en ville pour rapporter l’argent à sa mère – qui le gronde tout en gardant l’argent.

Dès qu’il grandit un peu, pour compléter le revenu familial, on l’envoie travailler dans un cinéma en ville ; mais le patron ne le paie pas ; alors Peppoloni se venge en laissant entrer toute la ville de Terni par la porte arrière pour venir voir gratuitement un film de Harold Lloyd.

À 15 ans, il entre à l’usine chimique de Papigno, mais les émanations l’obligent à démissionner. Il reste un temps au chômage. Il est ensuite sur le point d’être embauché par l’entreprise qui s’occupe du réseau d’égouts de la ville, mais de hauts gradés fascistes font passer quelqu’un d’autre devant lui. Alors il va voir le chef du syndicat fasciste.

J’ai donné un coup d’épaule [à la porte] et je suis entré. Et il s’est réfugié sur le bureau. Là, sur le bureau. J’avais déjà dix-neuf ans, je n’étais plus un enfant ; bref, l’esprit combatif, tel que je l’ai encore aujourd’hui, parce que j’ai gardé ça. C’est bien ou c’est pas bien, je ne sais pas, je laisse les autres juger. Le fait est que nous avons commencé à nous battre et que j’ai eu la bonne idée de l’attraper et de le jeter par la fenêtre.

Heureusement, l’officier tombe sur une terrasse en contrebas et n’est pas blessé trop gravement ; mais Peppoloni se retrouve en prison. À sa sortie, il alterne périodes de chômage et emplois précaires. Finalement, presque sans s’en rendre compte, il s’engage dans la guerre d’Espagne. Il se distingue toujours dans des actions en première ligne – « Comme je l’ai dit, j’ai toujours eu l’esprit combatif » –, mais il supporte mal l’arbitraire de la hiérarchie : « En effet, une fois, à un officier – à un officier, moi et deux autres –, nous lui avons arraché sa médaille d’argent du mérite militaire. Pourquoi nous lui avons arraché sa médaille ? Parce que, sur le front, il n’y avait jamais été. » C’est là, dit-il, que « j’ai compris ce qu’était le fascisme. Je l’ai compris, vraiment ». Pour Valtèro Peppoloni, le fascisme est un système de privilèges qui ne respecte pas le mérite ni les accords, qui établit des hiérarchies artificielles et encourage l’opportunisme et la lâcheté : « J’ai vu des salauds qui, quand ils étaient près de moi sur le front, se mettaient à trembler de peur, mais quand ils étaient face à un prisonnier ils lui sautaient dessus. »

De retour chez lui, il se dispute avec la section des jeunes fascistes qui lui demande de payer sa carte du parti alors qu’il prétend en être exempté en tant qu’ancien combattant en Espagne.

« Tu vas voir [crie le secrétaire] ! Je suis un squadriste [milicien fasciste], tu sais, tu vas voir ! — Arrête un peu, je lui dis. T’es un squadriste ? C’est ça, dix contre un pour donner de l’huile de ricin et des raclées, mais là où les balles de fusil sifflaient vous n’y étiez pas », je lui fais. Et alors, nom d’un chien ! il est venu pour m’attraper, et là, ça a été la guerre. Nous avons pulvérisé tout le Dopolavoro de Campomicciolo, moi et deux ou trois autres de mes amis, les coups de chaise, les miroirs fracassés, les bouteilles qui volent, là…

Le secrétaire du Parti le convoque et il se bat aussi avec lui : « Je l’ai attrapé, il y avait un escalier, j’ai ouvert la porte de la loggia et je lui ai dit : “Je vais te faire voler dans les escaliers.” » Entre-temps il a commencé à travailler à l’aciérie, il se marie et, trois jours après le mariage, il part en Grèce pour faire la guerre. Il revient décoré, puis il devient partisan, il est arrêté, il s’échappe, il est déplacé avec sa famille et, quand la guerre se termine, il retourne à l’usine.

Il y avait beaucoup de gars qui se permettaient, parce qu’ils avaient été partisans, d’être arrogants à l’aciérie. Moi, je disais : « Non, ça ne va pas. » J’avais une mentalité différente, je ne sais pas, soit je me trompais, soit j’avais raison… Ils disaient : « Eh, pourquoi on a combattu ? Maintenant il faut tuer les patrons. » Moi, par contre, même si je ne supportais pas le patron, j’essayais toujours de faire mon devoir. Partout où j’ai travaillé. Parce que je n’ai pas été qu’à l’aciérie, j’ai changé de patron, je suis parti, j’ai même été mis à la porte. Mais je ne me suis jamais épargné. J’ai changé de patron, mais pour ce qui était de travailler, là où j’étais, ils m’ont toujours porté aux nues. Là-dessus, j’ai toujours voulu avoir raison devant mes patrons. C’est peut-être un problème de caractère, je ne sais pas.

Licencié, il trouve un emploi de terrassier à l’usine chimique Polymer : « De l’ouvrier qualifié que j’étais, je suis passé, en deux jours, à la pelle et à la pioche. » Mais même là, il se distingue, trouve du travail comme monteur et est envoyé effectuer des travaux spécialisés dans toute l’Italie, jusqu’à ce qu’un accident au genou l’empêche de monter sur les échafaudages. De nouveau au chômage, il cherche de l’aide auprès du Parti et auprès de l’administration municipale de gauche. « Enfin, un beau jour, je suis parti plein d’entrain avec toutes les cartes que j’avais dans mes poches : celles du Parti et celles des partisans. » Il va voir l’adjoint et lui jette les cartes à la figure : « Les voilà : je n’ai plus besoin de toi. Ni de toi, ni de ton parti. Je croyais que c’était un autre parti. »

L’adjoint lui court après : « Nous ne pouvons te proposer qu’un emploi d’éboueur. » Et Peppoloni : « Je n’ai pas demandé à être employé de bureau. » S’il doit être éboueur, il le sera. Et il sera le meilleur éboueur de la ville, en termes de qualité de travail et d’augmentation de la production. […]

Je voudrais comprendre ce qu’il y a d’individuel et d’unique dans le récit de Valtèro Peppoloni, et ce qui, en revanche, peut nous aider à réfléchir sur la nature de cette chose abstraite et individuelle qu’est, au cours d’une génération donnée et d’une phase particulière de l’histoire, la culture ouvrière dans une ville industrielle comme Terni.

Nous sommes face à la construction formelle de l’histoire d’une personne. En quoi peut-elle aider notre réflexion autour de l’histoire d’une ville ? Comment des motifs, des thèmes, des genres narratifs socialement partagés s’entremêlent-ils avec les événements personnels racontés dans ce récit ?

Aucune histoire de vie n’est entièrement assimilable à des cadres sociaux généraux, ne serait-ce que parce que personne n’est entièrement assimilable à des cadres sociaux généraux. Pour d’excellentes raisons d’abstraction scientifique, la réalité sociale est souvent représentée sous la forme d’une grille ; et une grille est faite de carrés de taille et de forme identiques. C’est une opération nécessaire, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit toujours d’un artifice et non d’une représentation directe des faits sociaux. Le monde, en effet, n’a pas la forme d’une grille mais plutôt d’une mosaïque : si chaque pièce s’ajuste ou se superpose aux autres, en créant un ensemble dont on peut chercher la forme et le sens, ce n’est pas parce qu’elle est identique aux autres mais parce que leurs diversités s’emboîtent les unes dans les autres. Chaque pièce est différente des autres, comme l’est chaque histoire personnelle.

Expliquer un texte, c’est donc reconnaître les cadres sociaux, mais aussi prendre en compte cette donnée universelle qu’est la différence entre les individus et entre leurs histoires. Comment reconnaître les motifs socialement partagés ? Évidemment, en comparant de nombreux récits et en examinant quels sont les motifs qui reviennent le plus souvent. Si Peppoloni avait été le seul ouvrier de Terni à commencer l’histoire de sa vie par un vol dans un champs, nous dirions qu’il s’agit d’une donnée individuelle et non généralisable. Or, plus d’un récit commence par un vol de fruits – un de mes amis d’enfance, ouvrier, raconte qu’un jour, sans rien me dire, tous les garçons du quartier ont organisé une action collective. Plus d’une histoire, de manière souvent plus explicite que celle-ci, commence par : « Ce fut mon premier acte révolutionnaire. » Un narrateur raconte : « Je suis allé voler des fruits, le gardien m’a tiré dessus, et c’est alors que j’ai compris que le système capitaliste n’était pas juste. »

Alessandro Portelli
Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, dialogues et imaginaires
, parution le 16 janvier 2026)
Extraits du chapitre « Structure et événements de la vie de Valtèro Peppoloni, travailleur ».

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Prendre la parole

L'histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues

Alessandro PORTELLI