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Jean Pierre Levaray et les « gars d’en bas »

19 janvier 2025|

Dans la préface que donne Jean-Pierre Levaray à la deuxième réédition de son livre, Putain d’usine, il évoque le rôle qu’a joué, en 2002, un article de Martine Laval paru dans Télérama, et qui « aura d’importantes répercussions dans mon usine ». Le voici :

La peur, l’ennui, les rêves et les regrets d’un ouvrier de nuit dans l’industrie chimique. Paroles d’un « cosmonaute » venu d’une planète oubliée : celle des prolétaires.

C’est beau, une usine, la nuit. « Les éclairages blancs et orangés, le métal des tuyauteries qui capte les moindres étincelles de lumière », les panaches cotonneux qui s’échappent des cheminées, majestueux, rêveurs. Un monde fantastique, presque hollywoodien, où l’on pourrait « croiser Terminator ou Alien », un monde « irréel » à faire oublier qu’il faut des gens, de moins en moins d’ailleurs, pour faire tourner cette « putain d’usine ». Putain d’usine, c’est ainsi que s’intitule le premier récit de Jean-Pierre Levaray, 47 ans, ouvrier depuis vingt-huit ans.

Il est 21 heures : l’auteur prend son « quart ». Jusqu’au petit matin, il va se soumettre aux tâches répétitives, affronter l’ennui, mater sa terreur – « perdre sa vie à la gagner » -, dompter sa peur de l’accident : l’entreprise rouennaise, classée « Seveso 2 » appartient au même groupe que l’usine AZF de Toulouse. Le livre s’ouvre sur la chute mortelle d’un homme et s’achève un jour de drame, un 21 septembre 2001, quand la Ville rose explose. Dans la tourmente des élections présidentielle et législatives, quand les uns et les autres – de gauche et de droite, et plutôt « d’en haut » – s’aperçoivent, mais un peu tard, qu’ils ont oublié « les gens d’en bas », ce texte de Jean-Pierre Levaray est comme une révélation, « une vraie vie » racontée entre réalisme et poésie, fureur et mélancolie…

Le prolo humaniste regrette l’échec du militantisme, les syndicats englués dans la bureaucratie, le fiasco des 35 heures et la victoire de la flexibilité ; il accuse l’indifférence des médias et des sociologues : « Les prolos ne sont pas vendeurs, pas porteurs. « Il épingle la désertion du « politique » : « Aujourd’hui, les ouvriers se contentent de ne plus voter. »

Mais surtout, Levaray parle de lui, de ses collègues de boulot, du café que l’on prend pour se tenir éveillé, la cuillère qui touille « mollement » comme pour retarder le moment où il faudra y aller. Y aller, s’habiller comme un « cosmonaute » – le danger est omniprésent -, faire une ronde, vérifier que tout baigne, se poster devant l’ordinateur, scruter la moindre défaillance (débit, pression), des gestes « pas durs physiquement mais stressants », féliciter le petit jeune qui s’en va chercher un autre job, ailleurs, quand lui n’a pas eu le courage de le faire tant qu’il en était encore temps, pratiquer la démerde avec les copains, chaparder du matos, regarder la télé, boire jusqu’à ce que la bouteille de Pastis soit vide, papoter, étouffer d’ennui, jouer aux cartes, piquer du nez, rêver un peu : autant d’interdits « autorisés ». Lui, Levaray, lit, écrit. Il est le seul…

La vie est ailleurs. « L’amour du travail » n’est rien qu’un truc « obsolète ». N’être reconnu par la société que parce que l’on produit est « une conception bourgeoise, chrétienne, marxiste, bureaucrate, syndicale ». Alors, dans la poche de Jean-Pierre Levaray, il y a une lettre. Une lettre de démission. « Parce que ça ne peut plus durer. Trop de vie perdue. […] Une lettre, pour partir, comme une petite vengeance face à toutes ces heures gâchées. « À poster quand même avant la retraite, ou avant que l’usine ne ferme, sait-on jamais… En attendant de « sauter dans le vide », d’avoir ce courage-là, l’ouvrier écrit. Des mots doux, presque des mots d’amour : « C’est beau, une usine, la nuit. »

Martine Laval
Une première version de ce texte est parue dans Télérama le 22 juin 2002 sous le titre « Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray Les gars ”d’en bas”».

livre(s) associé(s)

Putain d'usine

suivi de Après la catastrophe et de Plan social

Jean-Pierre LEVARAY