Le démon de Karl Kraus et le philosophe du Collège de France. Penser avec Jacques Bouveresse (I)
« Mes lecteurs, affirmait Kraus (cite Bouveresse), croient que j’écris pour le jour parce que j’écris à partir du jour. Je dois donc attendre que les choses dont je m’occupe aient pris de l’âge. À ce moment-là, elles recevront peut-être une actualité. » Un siècle plus tard, l’éditeur allemand de la version numérique intégrale de la Fackel confirme (rapporte Bouveresse) que l’espérance de Kraus est devenue une réalité, son œuvre n’ayant « jamais été aussi complète, aussi susceptible d’être appréhendée simultanément dans son étendue gigantesque qu’aujourd’hui » : deux réimpressions de l’édition originale en vingt volumes, des traductions d’essais choisis en anglais, en français et en italien publiées à côté de transpositions en tchèque, en hongrois et en japonais…
Ce bilan s’est encore amélioré au début des années 2000 avec la traduction en français de ses deux principaux ouvrages : l’essai Troisième nuit de Walpurgis et la pièce de théâtre Les Derniers Jours de l’humanité – jouée en 2016 à la Comédie française1Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, traduit de l’allemand par Henri Christophe et Jean-Louis Besson, Agone, [2006], 2015 ; Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, préfacé par Jacques Bouveresse, Agone, 2005.
Mais qui était donc ce si fameux et si inconnu Karl Kraus sur lequel Jacques Bouveresse a tant écrit ? Membre éminent de la bourgeoisie juive autrichienne, et loyal sujet de l’empereur jusqu’en 1914, Kraus devient l’un des plus farouches opposants à la Première Guerre mondiale, dont il sort républicain ; en plus d’entretenir des liens amicaux avec des communistes, il accepte ensuite la position de « compagnon de route » du parti social-démocrate autrichien, dont il s’éloignera après avoir accusé ses leaders de s’être compromis avec la bourgeoisie, d’avoir trahi ses militants et réprimé la classe ouvrière. Face à la menace d’annexion de l’Autriche pour l’Allemagne nazie, Kraus soutien le régime clérico-fasciste de Dollfuss, qui lui vaut, lorsqu’il meurt en 1936, un désaccord avec une partie de son lectorat et des pairs (ainsi Brecht et Canetti) — une entrée dans l’oubli avant que commence l’apocalypse qu’il avait commencé à décrire.
De cet oubli, Kraus a été sauvé, au moins en France, par Bouveresse. Mais la distance est telle, à priori, entre les deux personnages, qu’on peut se demander si tout n’a pas commencé lorsque le « démon » de polémiste juif autrichien a logé dans le corps et l’âme de ce fils de paysan franc-comtois passé par le séminaire (catholique) puis l’École normale supérieure, devenu Aufklärer sans illusion et réformateur de gauche modéré, personnalité aussi rétive aux honneurs qu’aux feux de la rampe, philosophe rationaliste et titulaire d’une chaire au Collège de France, Jacques Bouveresse.
Pourquoi une telle intimité entre le démon et son hôte ? Pour Bouveresse, « la réponse est simple : c’est le Kraus combattant des justes causes » ; puis il fait référence à son propre « côté redresseur de torts », ayant déjà dans son enfance « une aversion instinctive pour la corruption sous toutes ses formes. »
C’est derrière les murs du lycée Lakanal, à la fin des années 1950, que son professeur d’allemand (et futur chef de file malheureux des communistes réformateurs), Pierre Juquin, lui présentait Kraus. Bouveresse avoue qu’il s’est « laissé complètement fasciner par lui [au point] de devenir un krausien presque fanatique, [jugeant] qu’il avait à peu près systématiquement raison ».
Bouveresse définit ainsi son programme krausien : « Il est absolument impératif pour le monde d’aujourd’hui, même si cela ne va pas sans un certain risque, d’accepter d’affronter ouvertement l’agresseur déclaré et déterminé [que Kraus] constitue effectivement pour lui, au lieu de se dérober à la lutte et de faire semblant d’ignorer, en même temps que la justice réelle et la grandeur de la plupart de ses combats, la force considérable des armes avec lesquelles il les a menés et nous exhorte à les continuer. »
Pour Kraus la pire corruption est celle du langage « dont la grammaire et l’esprit de la langue sont estropiés par des barbouilleurs d’encre indignes », la principale responsabilité tombe sur ceux dont c’est le métier d’en faire usage : les écrivains, les universitaires, et les journalistes en particulier, du fait des capacités de la presse à démultiplier, comme l’explicite Bouveresse, « des faits de langage dont l’absurdité et l’atrocité viennent en quelque sorte redoubler celles des faits eux-mêmes ».
La Première Guerre mondiale fut pour Kraus le champ d’expérimentation de ce fait fondamental (pour lui) dans sa dimension la plus dramatique (pour lui). Et sa première Grande Guerre à lui aussi, avec ses armes, que Bouveresse énumère : « La déconstruction et la décontamination systématiques de l’imaginaire appauvri, stéréotypé et même le plus souvent infantilisé du type d’homme qu’ont produit la société capitaliste moderne et le règne universel du marché et de la marchandise. »
Il n’est jamais nécessaire, écrit souvent Bouveresse, de chercher très loin pour montrer l’actualité, et souvent l’actualité la plus brûlante, des analyses de Kraus. Si les démocraties n’entrent jamais en guerre, c’est bien connu, que pour des raisons légitimes et à commencer pour légitime défense, les justifications les plus récentes suivent une escalade qui aurait confirmé le satiriste viennois dans l’idée que « la presse coupe l’herbe sous le pied du satiriste ». De la novlangue des « guerres justes », on se souvient qu’un train pulvérisé par un avion de l’Otan était devenu une « perte collatérale » et les « bombardements » des « frappes chirurgicales ». Du vocabulaire qui fit la une de tous les médias en tenue de campagne, on gardera les « guerres humanitaires », les assauts contre « l’axe du Mal », des « interventions » armées baptisées « Justice sans limites » et « Liberté immuable ». En septembre 2010, l’opération « Aube nouvelle » succédait à huit ans d’occupations militaires appelées « Libération de l’Irak ».
Entre autres admirations pour le satiriste viennois que le jeune redresseur de torts a transmis sans altération au vieux philosophe, il y a le choix de Kraus – dit Bouveresse – de « n’avoir jamais accepté ni l’impersonnalité ni la normalité du phénomène, d’avoir choisi de citer des textes et des noms et de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse “ordinaires” ».
Lorsque Kraus déclare « Il serait plus commode de remplir les pages de la Fackel d’accusations forfaitaires contre l“ordre social”, qui, comme me l’assurent des gens expérimentés, est seul responsable de l’escroquerie aux actions ; plus commode et avant tout moins dangereux ». Bouveresse précise : « Aussi longtemps que la critique reste complètement impersonnelle et générale, elle ne se distingue pas réellement d’une forme de complicité indirecte, puisqu’elle ne peut précisément gêner personne. »
Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la vie culturelle et politique viennoise durant la première partie du XXe siècle pour établir le parallèle avec Le Monde lorsque Kraus explicite les raisons pour lesquelles il s’est choisi la Neue Freie Presse, journal de référence de la bourgeoise cultivée, pour « objet principal de [ses] attaques ».
Car pour le satiriste, dit Bouveresse, « le véritable ennemi n’est pas tant l’affairisme lui-même que la contradiction entre les mots et les actes, la duplicité et le double langage ».
Sur la manière dont notre actualité illustre à merveille l’inactualité de la corruption de la presse, Bouveresse a cité le cas, alors d’actualité, d’un numéro du Nouvel Observateur qui comprenait une « grande enquête » où l’on nous promettait qu’une (fameuse) maxime du (grand) Albert Londres, « Porter la plume dans la plaie », allait être appliquée par les journalistes à leur propre métier. Nous n’avons pas été déçus : dans le même numéro, un dossier de cinq pages était consacré à « la célébration d’un livre publié par son propre directeur, Jean Daniel, dans lequel on n’avait pas oublié – c’est presque la moindre des choses – d’inclure un article de l’auteur lui-même ».
Plus généralement, sur le monde du (grand) journalisme, Bouveresse rappelle que Kraus a « souligné de façon répétée » qu’on y est « d’autant plus chatouilleux sur la question de l’honneur que [selon lui aussi] on en a moins ; et d’autant plus enclin à parler d’éthique et de déontologie que [selon lui aussi] on ignore à quoi peut ressembler ce genre de chose ».
Pour la visite de Noam Chomsky, invité par Jacques Bouveresse à un colloque au Collège de France sur le thème « Rationalité, vérité et démocratie », le journaliste Jean Birnbaum n’a pas hésité, pour monter de toutes pièces un dossier à charge, à instrumentaliser et déformer les propos de l’éditeur franco-américain André Schiffrin qu’il avait interviewé plusieurs mois plus tôt. La demande d’un droit de réponse est restée sans suite ; et ceux qui ont voulu rétablir les faits ont dû se contenter de parutions marginales tandis que le mensonge continue d’être diffusé en masse. Aux yeux de Kraus, pour Bouveresse, le plus grave n’est pas le mensonge et la corruption eux-mêmes mais la tolérance dont ils bénéficient le plus souvent : et la façon dont on « s’évertue à décourager ceux qui sont décidés à la combattre ».
« L’idée que la presse peut parfaitement se comporter, elle aussi, de façon antidémocratique et que ce pourraient être justement les vrais démocrates qui ont le plus envie et le plus de raisons objectives de la critiquer est-elle si difficile à comprendre ? demande le philosophe krausien. Et peut-il y avoir, dans une démocratie digne de ce nom, un comportement plus antidémocratique que celui qui consiste à identifier sa propre cause et ses intérêts à ceux de la démocratie elle-même, avec la prétention d’échapper ainsi à la critique ? »
Pour illustrer la radicalité d’une telle condamnation du journalisme, on peut rappeler (dit Bouveresse) que Kraus préférait encore la censure à « ce qu’on est convenu d’appeler la liberté (c’est-à-dire, pour lui, la liberté de nuire) de la presse : “Censure et journal. Comment ne devrais-je pas trancher en faveur de la première ? La censure peut étouffer la vérité à la longue, en lui enlevant la parole. Le journal étouffe la vérité à la longue, en lui donnant les mots. La censure ne nuit ni à la vérité ni au mot ; le journal aux deux” ».
Comme la Première Guerre mondiale, l’aube de la suivante (qu’il n’a pas connue) fut, pour Kraus, un nouveau champ d’expérimentation, et l’arrivée au pouvoir des nazis une nouvelle confirmation éclatante, à ses yeux, selon Bouveresse, que, « quand on maltraite à ce point le langage et pense, par conséquent, de façon aussi fautive, on ne peut pas ne pas agir simultanément de façon immorale et même criminelle : il y a tout lieu de s’attendre à ce que l’absence totale de respect pour le langage s’accompagne d’une absence de respect aussi complète pour l’être humain lui-même ». Si on voit bien la langue allemande mise à mal par le nazisme, ses penseurs, ses journalistes, ses juristes et ses poètes – ce qu’a aussi montré Klemperer avec LTI, la langue du IIIe Reich –, on se dit que la langue française fut bien accueillante. Après tout, dans la patrie des éditions Gallimard on entre au panthéon des Lettres même lorsqu’on a été nazi (Heidegger), fasciste (Jünger), antisémite (Céline), fasciste et antisémite (Blanchot, Pound) ou vichyste (Morand, Drieu).
Pour Bouveresse, « si beaucoup de gens se sont trompés de façon peu excusable sur l’attitude de Kraus à l’égard du nazisme, les nazis ne se sont manifestement pas trompés, pour leur part, sur son cas ». Quand certains acceptaient des postes dans l’université (Heidegger) et quand d’autres, qui en occupaient dans l’armée d’occupation (Jünger), voyaient leurs livres compter parmi les best-sellers de l’espace culturel national-socialiste, ceux de Kraus étaient interdits, et, en octobre 1938, les SA ont démoli ses archives.
Kraus a été accusé de tolérer le nazisme, parce que la première phrase de Troisième nuit des Walpurgis (écrit en 1933) est : « Je n’ai aucune idée sur Hitler2Karl Kraus, Je n’ai aucune idée sur Hitler, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, version scénique par José Lillo, préfacé par Thierry Discepolo, Agone, 2013. »
Or ce livre prouve que « toutes les informations étaient disponibles et qu’elles suffisaient bien, dit Bouveresse, pour comprendre ce qui allait se passer, et en particulier l’extermination des Juifs d’Europe. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre de Kraus que de démasquer un mensonge qui a servi d’alibi, notamment aux intellectuels les plus réputés et aux gens les plus cultivés qui, à l’époque, ne « pouvaient pas encore savoir ».
Ainsi, écrit Kraus : « On voit depuis longtemps déjà que tout ce que l’Allemagne nouvelle mijote et expose n’est pas très appétissant : rien que l’action et la volonté, le sang et la terre ; chaque slogan est une grenade à main, tous ces regards d’auteurs qui ressemblent à leurs lecteurs, visages tous pareils, autant de succès de librairie. […] On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est “le pouvoir de conserver fermement ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être”. »
Si l’immunité du philosophe de la connaissance aux penchants irrationalistes et au modèle tyrannique de Kraus ne fait pas de doute, non plus que sa résistance aux attaques portées par le satiriste contre la démocratie, l’intérêt du rationaliste pour ses outils trouve son sens dans sa prise de conscience des limites de l’Aufklärung.
Maintenant, si on peut juger, comme Bouveresse, que la satire apocalyptique complète utilement les armes de l’émancipation par la connaissance et l’argumentation rationnelles, on doit bien constater qu’elle n’a pas plus de « force intrinsèque » que n’en a l’idée vraie (pour parler comme Pierre Bourdieu citant Spinoza).
Que l’âme de Kraus ait préféré un Aufklärer (certes sceptique) et un savant (certes peu sage) oblige à se demander si elle ne serait pas (tout de même) moins intransigeante à l’état démoniaque qu’elle ne l’était emprisonnée dans son enveloppe charnelle. À moins que le satiriste ait fait, de son point de vue, le même constat que le rationaliste : leurs armes seraient complémentaires, leurs positions (minoritaires) plus proches et leurs combats plus communs, aujourd’hui, ici, qu’ils ne l’étaient à Vienne au siècle dernier.
Après tout, les médias de masse, de plus en plus soumis aux puissances d’argent, n’ont-ils pas encore gagné en importance dans l’organisation sociale ? Les dirigeants de nos démocraties (vidées de toute substance démocratique) ne sont-ils pas moins que jamais capables de gouverner sans eux ? Les élites intellectuelles, dans leur grande majorité, ne sont-elles pas toujours plus ouvertement au service des classes dirigeantes et d’un ordre social inégalitaire ? La défense des droits humains n’a-t-elle pas perdu toute signification au point que les plus (démocratiquement) défendus soient ceux d’être bête, inculte et malhonnête ? Ne paye-t-on pas au prix fort de la pire aliénation les bienfaits attendus des progrès techniques ? Et la réalité elle-même ne dépasse-t-elle pas la satire au point que la satire n’a plus d’objet tandis que la raison éducatrice continue de faire la preuve éclatante de ses limites ?
Thierry Discepolo
Extrait d’un article paru sous le même titre dans la revue Agone en 2012 (n° 48, p. 35-56), ce texte ouvre une série en hommage à Jacques Bouveresse.
livre(s) associé(s)
Le Danseur et sa corde
Wittgenstein, Tolstoï, Nietzsche, Gottfried Keller et les difficultés de la foi
Jacques BOUVERESSE- 1Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, traduit de l’allemand par Henri Christophe et Jean-Louis Besson, Agone, [2006], 2015 ; Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, préfacé par Jacques Bouveresse, Agone, 2005 ↩︎
- 2Karl Kraus, Je n’ai aucune idée sur Hitler, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, version scénique par José Lillo, préfacé par Thierry Discepolo, Agone, 2013. ↩︎


