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Le livre, ça sert à tout [LettrInfo 25-XXII]

22 décembre 2025|

Il se dit, dans les coulisses du Landerneau éditorial, qu’Amazon France commence à se désengager du commerce du livre. Décision concrétisée par le renvoi, à plusieurs distributeurs, d’importants stocks d’ouvrages d’éditeur dont la multinationale tentaculaire s’était jusque-là engagée à rendre disponible l’ensemble des fonds…

Voilà une excellente nouvelle. Pas seulement parce qu’elle confirme le choix des quelques éditeurs conséquents qui ont cessé depuis longtemps de vendre leurs livres sur Amazon — par exemple tous ceux au catalogue du diffuseur indépendant Hobo. Conclusion élémentaire d’un diagnostic indissociablement politique et pragmatique : il faut cesser de nourrir l’illusion de la bibliodiversité — stratégie pour attirer le chaland, qui achètera autre chose ; quand est bien connue la réalité derrière les « clics » si efficaces d’Amazon : cadences infernales, généralisation des contrats précaires, plates-formes téléphoniques dans les pays du Sud, bilan carbone calamiteux, etc. Décision d’autant plus facile à prendre pour ces éditeurs que leurs livres n’y ont jamais eu leur place – pas plus que dans les supermarchés et espaces assimilés comme les Cultura et Relay, où on ne les trouve pas.

Si cette décision d’Amazon est confirmée, peut-on en déduire que, pour ce genre de discount, la valeur industrielle du livre est en baisse ? Si jamais le livre a été autre chose qu’un produit d’appel pour la cash-machine de Jeff Bezos ? Ce qu’il ne serait donc même plus ? Une bonne chose alors qu’on découvre, ces temps-ci, dans les 15 premières ventes d’Amazon, après l’inévitable Journal d’un prisonnier et les volumes de la série La Femme de ménage intercalée entre ceux de Maman [ou Papa] je veux lire ton histoire, le Populicide de Philippe de Villiers et Ce que veulent les Français de Jordan Bardella, on croise enfin le très élégant Que faire si mon chat est gay, ou woke, raciste, parisien et bien d’autres

Cette liste sortie d’un vide-grenier de Neuilly ou du Touquet indique au moins la manière dont l’éditison participe à produire massivement l’information publique supposée être l’exclusivité des médias ; et comment l’édition fournit en même temps le type de divertissement qui s’apparente, sans fard, à de l’abrutissement.

En attendant les effets sur le marché du livre en France de l’hypothétique retrait d’Amazon, cette année encore, glissés sous les sapins, neuf livres sur dix auront été produits par un groupe éditorial français ou un autre, huit sur dix distribués par les quatre plus grands groupes (Hachette, Editis, Madrigall, Média-Participation), et quatre sur dix par le seul Hachette.

Édité par Fayard (l’une des cinquante marques du groupe Hachette qui semble résumer pour tout le monde l’offensive réactionnaire de Vincent Bolloré), c’est indéniablement le livre signé par Saint Sarko qui fait le plus bruit, et d’abord lorsqu’il a été déversé en masse, façon FNSEA, sur des pas-de-porte où il n’avait pas été commandé – comme des libraires commencent enfin à le raconter. Les médias au service de l’éditeur parlent de « top 5 » des ventes, qui aurait déjà dépassé 100.00 exemplaires. C’est possible : cet ouvrage essentiel aurait même été offert en étrennes à tous les concierges du XVIe arrondissement parisien.

Pour répondre à cette vague bleu-brun, des lutins s’activent dans les couloirs des supermarchés du livre et postent leurs actions de sabotage sur les rézosociaux, où l’on voit le livre de l’ex-président pleurnichard recouvert par d’autres ou, par exemple, côtoyer Comment nait le fascisme, du théoricien communiste révolutionnaire italien Antonio Gramsci. C’est bien, mais ce titre étant paru chez Grasset, marque de Hachette, voilà qui rend la lutte contre « Bolloré » peu claire, et qui pourrait gagner en efficacité.

En pile ou sur les mêmes têtes de gondole, les jérémiades victimaires de l’ancien président flétri sont encadrées par le lot des prix littéraires récoltés par Hachette (Renaudot, Goncourt premier roman, Femina étranger, Femina essai, Quai des Orfèvres et Flore). Mais les principaux de la cuvée 2025 ont été raflés (édités sinon distribués) par une enseigne ou une autre du groupe Madrigrall (Goncourt, Goncourt des lycéens, Goncourt de la nouvelle, Renaudot des lycéens, Médicis, Médicis essai, Grand Prix de l’Académie française). Editis et sa soixantaine de marques se contentent de l’Interallié et de Décembre ; Média-Participation et les siennes, du Livre Inter1On trouve, par exemple sur PlaceDesLibraires.fr, la liste des livres primés. Mais comme partout, l’absence d’indication du propriétaire rend invisible la fausse diversité et illisible le rapt par quatre groupes de tout, ou presque.. « Pas mieux, pas pis, pas de changement, pas de douleur. Presque pas. Ça qui est merveilleux. »

Vous avez envie d’y voir un peu clair dans la jungle bétonnée qu’est devenu l’écosystème du livre à son dernier stade de concentration ? Offrez-vous la carte « Édition française, qui possède quoi »…

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