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On a bien raison de se révolter [LettrInfo 26-XXVIII]

4 octobre 2026|

Depuis quelques jours gronde la révolte des lycéens, rejoints désormais par les étudiants, tandis qu’avec l’explosion du prix du carburant le spectre des gilets jaunes revient hanter le gouvernement et nourrir l’espoir de celles et ceux qui ne limitent pas leur action politique à l’agenda électoral. Voilà une bonne occasion de rappeler que les révoltes populaires continuent d’émailler le présent comme elles l’ont toujours fait dans le passé.

Bien qu’elles en soient parfois les prémices, les révoltes ne sont pas réductibles aux mouvements sociaux, mieux documentés, organisés par des syndicats, partis politiques ou associations. La plupart des révoltes populaires naissent d’une indignation — qui agit comme la goutte d’eau qui déborde de la coupe trop pleine. La colère, qui couve depuis plus ou moins longtemps, reste souvent cantonnée à la sphère privée, au silence des discussions entre invisibles.

Puis vient l’annonce, qui déclenche l’impossibilité de se taire, voire l’envie d’en découdre. Du bas Moyen Âge à l’époque moderne, l’étincelle de la plupart des révoltes est l’imposition d’une nouvelle taxe. C’est ainsi que naît le terme « populares », qui donnera « populaire » et qualifie celles et ceux qui troublent la paix civile.

On raconte peu cette histoire. On lui préfère les hauts faits des grands hommes adoubés par le roman national — celui que met en scène le Puy-du-Fou, modèle de la bataille culturelle menée par les droites.

En autres raisons pour lesquelles on raconte moins volontiers l’histoire des révoltes, c’est sans doute qu’elles n’offrent pas un modèle d’intégration à l’ordre social et politique en place. Mais aussi parce qu’elles tournent rarement en révolution, souvent éteintes par une répression féroce.

Pourtant, la révolte est ce qui, depuis toujours, fait tenir le peuple face aux puissants. Ce qui donne joie et force au cœur de la détresse.

Comment rendre compte de la joie et de la détresse du « populaire » ? C’est ce que se proposent de faire les historiens Guillaume Mazeau et Patrick Boucheron dans le département le plus pauvre de la métropole, le « Neuf-trois ». Mais avant même que les spectacles n’aient été montés, ou montrés, leur projet « PopulaireS » suscite déjà l’ire de la fachosphère. Les gardiens de la morale chrétienne et de la généalogie dynastique s’échauffent par avance sur une possible profanation.

Rendre compte de la réalité vécue par le plus grand nombre est aussi ce que font les autrices et auteurs soucieux d’une histoire au ras du sol. Grâce à elles et eux, on mesure à quel point rien ne se perd et tout se recycle — à commencer par les révoltes.

Dès 1967, les lycéennes et lycéens s’organisaient dans des comités d’action, avant de prendre la rue, quelques mois plus tard, dans le mouvement de Mai. Leurs revendications n’ont pas pris beaucoup de rides — comme en témoigne cette « Lettre ouverte à monsieur le ministre de l’Éducation nationale : Edgar Faure » :

Monsieur le Ministre,
En mai-juin 1968, nous étions par dizaines de milliers dans la lutte, aux côtés des étudiants et des travailleurs.
Nous avons conquis des droits nouveaux : élection de délégués, foyers socio-éducatifs, réforme pédagogique. Un certain nombre d’établissements ont été ouverts ou agrandis, des professeurs nommés. Mais nous constatons que ces mesures s’appliquent avec beaucoup de retard et de difficultés.
Le budget de l’Éducation nationale a été réduit de 36,5 milliards, alors qu’il était loin de correspondre aux besoins d’une véritable rénovation démocratique de l’enseignement.
Nous, lycéens qui signons cette lettre, désirons étudier dans de bonnes conditions et demandons un accès réel à un enseignement riche, à la culture la plus large. Dans l’intérêt des lycéens, des enseignants, des parents d’élèves, il est urgent de satisfaire immédiatement un certain nombre de revendications.
Nous demandons :
— que cesse la politique d’austérité pour les lycées, car elle met en cause, avec notre avenir, l’avenir du pays ;
— que soit mis fin à la ségrégation sociale qui prive du droit aux études la majorité des jeunes de familles modestes, notamment par l’attribution de bourses plus importantes et de nombreuses allocations d’études ;
— que soient nommés les professeurs nécessaires, construits plus de locaux, plus d’installations sportives ;
— que le Bac ne redevienne pas un instrument de sélection par l’échec. […]
Nous disons : « Non à l’austérité pour les lycées. »

Laurence De Cock

Sur l’histoire comme bataille politique, écoutez sa dernière intervention médiatique : « Spectacles historiques : une bataille politique à ciel ouvert ? », « Matinale de France Inter » (28 septembre 2026, 09:34).

Également, à lire sur Marx 21 : « France : la colère sociale de la jeunesse », entretien avec Stéfanie Prezioso (5 octobre 2026).

Et sur Antichambre : « Pourquoi une histoire de France populaire » (16 juin 2024)

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