Un tableau à l’eau-forte de l’Allemagne en 1933
En faisant le portrait des premiers mois de l’arrivée de nazis au pouvoir en Allemagne, ce témoin direct que fut Karl Kraus ne donne pas seulement quelques éléments sur l’identité des responsables moins visibles d’une défaillance dont on connaît maintenant le coût mais aussi les clés pour comprendre comment on en arrive là.
Kraus s’est fait le chroniqueur du IIIe Reich en journaliste au carré : de mai à octobre, il lit la presse, au jour le jour, et la commente pour ne pas céder à l’apathie, à la colère ou au désespoir. Face au cirque honteux des conversions et des capitulations, méticuleusement relevées à même les mots et dans l’écume de la grammaire, Kraus préserve sa santé mentale en exerçant ce qu’il reste à l’individu conscient face au fascisme et au nazisme – l’intelligence critique d’une tête chercheuse en quête de liens, d’échos et de parallèles, désireuse de mettre en perspective, d’élucider pour ne pas suffoquer. Face à la privation continue et croissante d’oxygène, Kraus se place et nous met sous assistance respiratoire, comme les diaristes du temps, qui se font journalistes pour eux-mêmes et journaliers d’une chronique intellectuelle intime et qui, comme Kraus, travaillent le sens et la langue, se font lecteurs du lamentable et du burlesque, de l’infâme et du grotesque.
C’est, après tout, son métier depuis 1899 et la création de Die Fackel, qu’il a fini par ne plus rédiger que tout seul, après avoir perdu tous ses collaborateurs et bien des procès. Kraus feulait et griffait, cultivant un maniérisme littéraire qui en fait un monument de la littérature aphoristique et, fort heureusement, un hapax, tant sa langue est complexe, riche de ses afféteries et de joliesses qui fleurent bon leur Vienne-fin-de-siècle : l’acteur raté, l’héritier comblé, rentier à vie, voulait s’illustrer d’une façon ou d’une autre, et ce fut donc comme critique, pourfendeur des médiocrités artistiques, contempteur des poseurs mondains et des aberrations politiques de son temps, qui en compta quelques-unes. Non sans courage, du reste : tel Voltaire, dont il goûtait la vis sarcastica, Kraus fut rossé plus qu’à son tour par des nervis stipendiés par des bellâtres ou des notables offensés au détour d’un article ou à longueur de colonnes.
Avec le temps, les choses se s’arrangèrent pas. Effaré par la trahison des clercs autrichiens qui, à peu près tous, Stefan Zweig inclus, cédèrent en 1914 à l’appel de la Walkyrie et au son des fanfares guerrières, Kraus se mit à voir dans la presse, basse-cour caquetante et corrompue, et dans les journalistes, plumitifs incultes et serviles, prompts à raconter n’importe quoi pour remplir leur triste gamelle, quelque chose de plus grave qu’à ladite « Belle Époque », une force sociale plus inquiétante : on pouvait naguère en rire, et c’était désormais mortellement sérieux. La presse était un poison qui contaminait les esprits et transformait des cerveaux en tambours, puis des tambours en cadavres. La presse, par sa nullité ancillaire, était le prologue des Derniers jours de l’humanité (1922), œuvre satirique et furieuse consacrée à la Grande Guerre, dont le style et la verve réitéraient le geste de Die demolirte Literatur (1897), féroce tableau de la modernisation autrichienne et de la modernité occidentale.
Pour achever la trilogie, et face à ce qu’il se passait en Allemagne, pour compléter le portrait d’un monde grimaçant et de ses adjuvants criminels, Kraus prit la plume contre le nazisme, synthèse affreuse de la modernité et de la guerre, subsomption dialectique et barbare des deux premiers termes. Ce fut donc, achevée à l’automne 1933 mais publiée à titre posthume, Dritte Walpurgisnacht.
Il y avait urgence car, fidèles à leur habitude de tout réinterpréter, de tout voler et de tout salir, les nazis n’ont pas laissé indemne les arbres de mai. Pire, après le 21 mars (jour d’équinoxe et Tag von Potsdam), le 1er mai 1933 fut une imposante fête nazie, dont l’ampleur scénique (à Tempelhof) et médiatique (grâce à la radiodiffusion et à la presse de Goebbels) donna à ce « jour du travail allemand » les dimensions de la première très grande fête du nouveau régime. Il s’agissait, ce jour-là, de dépouiller le mouvement socialiste et syndical international de sa « fête des Travailleurs » pour en faire une célébration du seul « travail », mais aussi de la nation allemande, délivrée des spectres et mensonges judéo-marxistes de la « lutte des classes », inexistante là où il y a unité de race – c’était du moins la tonalité des discours des hiérarques du moment, confirmés par une allocution du vieux chef de la Grande Guerre, le maréchal et président von Hindenburg qui, comme à l’accoutumée, radotait d’une voix rauque et marmottait ses éternels poncifs sur la « fidélité », l’« honneur », la « discipline » prussiens et la Kameradschaft, qui avaient uni cols bleus et blancs dans les tranchées.
Que tout est strident et dissonant dans la troisième nuit de Walpurgis, nuit de cauchemar ! La laideur, morale et physique, des nouveaux maîtres, la cacophonie des mots et des idées, l’abjection des perroquets, des ralliés et des caudataires obséquieux… La colère de Kraus est nette, vise juste, et la précision du styliste nous offre quelques définitions plus que passables du nazisme, ce « renouveau qui détruit des concepts fondamentaux avec la force élémentaire d’une peste du cerveau », ce « coup de boutoir qui a pris tout droit le chemin menant de rien à nulle part », qui « réclame que l’université soit un champ de tir et un antiséminaire », voire une « réforme appliquée par des troglodytes ». Un mouvement « d’aubergistes et de vendeurs de cigares qui se prennent pour des Chérusques » car, qu’on se le dise, le globule germanique est le sel de la terre : « Les grandes migrations germaniques ont “apporté du sang nordique et neuf à l’Empire romain dégénéré par le mélange de sang” », note Kraus en citant les directives pour les manuels d’histoire de juillet 1933, avant de conclure : « Puisse son propriétaire légal en Scandinavie se secouer de dégoût. »
Ces civilisés subtils, ces urbains pourtant accomplis mais qui jouent volontiers aux primates, parlent une langue mutilée, tissée « d’abats lexicaux aussi appétissants » que les abréviations et acronymes du capitalisme – « Hapag et Wipag, Afeb et Gesiba, Kadewe et Gakawe », auxquels on pourrait ajouter « GfK », péché mignon et rite hebdomadaire des auteurs, drogue dure des éditeurs, qui désigne la Gesellschaft für Konsumforschung, fondée en 1934 et grande pourvoyeuse de chiffres sortis de caisse –, une langue parsemée d’« Osaf et Gausaf », de Gestapo, d’Uschla et de NSBO. Impossible de s’en sortir car ce monde est fini et le nazisme ne vient pas d’une autre galaxie : « Depuis qu’il y a la SS et les SA, il ne nous reste plus qu’à lancer un SOS aux USA » où les nazis, hier comme aujourd’hui, ne sont pas rares.
Les échos contemporains, naturellement, sont légion : les nazis, comme leurs admirateurs et perpétuateurs contemporains « ont l’impression d’être violés quand on les croit capables d’actions qu’ils commettent » car, comme le disait en 2026 un orateur lyonnais, avec la bénédiction manifestante de la préfecture du Rhône : « Les gentils, c’est nous. » Quand Karl Kraus décrit la manière qu’ont les nazis de se défausser, on croirait assister à l’opération de com’ de crise d’une extrême droite dont le masculinisme oratoire a beau être tonitruant mais dont le réflexe lacrymal, la pente simulatrice et la mauvaise foi médiatique sont terrifiants : « On n’est au courant de rien et on fait diversion ; on n’a rien fait ; c’est l’autre qui est coupable ; il n’est rien arrivé mais c’est l’autre qui l’a fait. » Kraus nous livre un véritable compendium de ces éléments de langage devenus familiers dans un pays, la France, qui en 2026 rend un hommage solennel, en son Assemblée nationale, à un néonazi, une première depuis 1940 et la conférence, au Palais Bourbon, du Reichsleiter et bientôt Reichsminister Alfred Rosenberg.
Ces nazis sont décidément de bien petites choses. Leurs vociférations semblent inversement proportionnelles à leur confiance en soi. Quel besoin de répéter le mot « allemand » ou « Allemagne » à tout bout de champ ? Un petit trouble identitaire, peut-être ? « Aucune nation ne se réfère autant au fait qu’elle en est une », note Kraus, qui sait de quoi il parle, lui, le Juif de Bohême, devenu citoyen de Deutsch-Österreich, comme on appelle le moignon germanophone issu de la partition et de l’explosion de l’Empire en 1918. L’auteur note l’insistance lassante des mêmes sur leur virilité supposée, la virginité des filles germaniques (sic) et le rôle naturel de la femme, matrice de la race et puis c’est tout.
Le texte de Kraus est un tableau à l’eau-forte de l’Allemagne de 1933, coupures en main et éditoriaux en bandoulière. Le satiriste dissout dans l’acide de son travail la masse des bavardages et slogans quotidiens pour nous livrer une épure, non sans éclats qui démangent voire irritent encore aujourd’hui : « Il faut le dire avec tout le manque de nuance auquel s’est haussée la politique : il n’y a jamais rien eu de plus stupide que le comportement de la social-démocratie depuis que la politique, au grand dam de l’humanité, a été inventée », relève l’ancien homme de droite, devenu social-démocrate, éberlué par l’attitude d’un SPD qui, aussi tard que le 17 mai 1933, vote une motion de confiance à Hitler – dernier terme d’une ligne politique vouée à l’échec, qui consistait à s’insinuer dans les bonnes grâces des nazis en clamant, sans excès de dignité, que la bonne gauche, patriote et responsable, celle de l’alte Tante, la vieille tatie fondée en 1875, déjà vénérable et éprouvée, raisonnable au point de voter les crédits de guerre en août 1914 et de massacrer les communistes en 1918, 1919, 1923 et 1929, n’avait rien de commun avec les énervés du bolchevisme, parti de l’étranger et affreux partageux en croisade contre le travail, la famille et la patrie.
Aussi inepte que celle du SPD, la tactique des « Juifs nationaux » ou « nationaux-allemands », soucieux de contourner ou de surmonter l’antisémitisme par la xénophobie : en arguant de leur germanité, ils sacrifient bien volontiers les immigrés, c’est-à-dire, dans l’Allemagne de l’époque, les Ostjuden, juifs de l’Est, que l’on accable des pires tares et des plus virulents quolibets, à l’unisson des antisémites nationaldeutsch, völkisch ou nazis. Dans les déclarations du chef de file des Juifs de droite et d’extrême droite, Max Naumann, dont on se demande si elles sont « le témoignage d’une conviction, le résultat d’un viol raffiné, ou les deux à la fois », Kraus reconnaît « le type d’individu mesquin qui, pour sa propre sécurité, nie la souffrance des autres », assurément un homme « de ce monde et de cette époque », familier, aujourd’hui, des panels et autres plateaux.
On ne saurait mieux dire que Kraus, par l’acuité de son regard et de son art de la forme courte, exercice quotidien, journaux en main, d’une sagacité qui refuse l’obscurcissement, la submersion ou l’engluement, est non seulement un témoin capital de 1933 mais aussi un contemporain nécessaire de 2026.
Johann Chapoutot
Extrait de sa préface à la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus.

