Réaction d’un humble artisan à « l’impossible démocratie de marché » selon Nancy Fraser
La parution, dans Le Monde diplomatique de décembre 2024, d’un texte de Nancy Fraser, a provoqué chez un lecteur les commentaires suivants, emblématique d’un certain « sens commun capitaliste », mais formulée sans l’arrogance proverbiale de ses habituels promoteurs.
Par votre article « L’impossible démocratie de marché », vous adoptez une position radicale en liant intrinsèquement le capitalisme à un système antidémocratique. Si cette critique a le mérite d’interroger les fondements de notre système économique, elle pèche par des biais idéologiques et une méconnaissance des dynamiques réelles du libéralisme. Je me permets, en tant que défenseur de l’économie libérale d’exprimer ma pensée.
Vous affirmez que le capitalisme serait fondamentalement incompatible avec la démocratie. Permettez-moi de poser une question simple et cartésienne : où, dans l’Histoire, avons-nous observé un système démocratique prospérer sans une économie de marché libre ? La réponse est claire : la liberté économique est une condition nécessaire (quoique non suffisante) à la liberté politique.
Le capitalisme, loin de saper la démocratie, lui fournit des bases solides en garantissant aux individus la propriété privée, l’autonomie et la capacité de choisir. C’est précisément cette autonomie qui permet l’émergence de citoyens libres et éclairés, conditions sine qua non d’un débat démocratique véritable. En opposant l’économique et le politique, vous ignorez leur interdépendance essentielle.
La rationalité cartésienne nous invite à privilégier l’analyse rigoureuse et l’observation des faits. Le marché, dans sa logique, est une expression collective de millions de décisions rationnelles prises par des individus. Contrairement à ce que vous laissez entendre, le capitalisme n’est pas un chaos anarchique mais un ordre spontané où la libre concurrence régule les excès et oriente les ressources vers leur meilleure utilisation.
Vous critiquez l’accumulation du capital, mais n’est-ce pas grâce à cette dynamique que des innovations majeures ont vu le jour, révolutionnant nos sociétés ? Des avancées dans la médecine, la technologie ou l’éducation ont été rendues possibles parce que le capitalisme récompense la prise de risque et l’entrepreneuriat.
Aussi, vous voyez dans des entités comme le FMI [Fonds monétaire international] ou l’OMC [Organisation mondiale du commerce] des acteurs antidémocratiques. Cette vision est partiale. Ces institutions ne sont pas parfaites, mais elles répondent à une nécessité : celle de réguler un monde globalisé où les interdépendances économiques transcendent les frontières nationales. Ces organisations, souvent accusées de défendre les intérêts des puissants, remplissent aussi un rôle crucial en aidant les pays en développement, en stabilisant les économies et en promouvant des politiques favorables à la croissance. Une critique juste serait de chercher à les réformer, et non de rejeter leur existence.
Enfin, vous qualifiez les avancées sociétales (diversité, écologie, inclusion) de « vernis ». Pourtant, ce sont bien les économies libérales qui ont le mieux intégré ces valeurs. Pourquoi ? Parce que le capitalisme, contrairement aux systèmes autoritaires, laisse la place à des mouvements sociaux capables de faire évoluer les pratiques. Dans un système où la liberté d’expression est garantie, les citoyens peuvent dénoncer les excès et proposer des alternatives. Le libéralisme, dans sa capacité à s’auto-corriger, démontre sa résilience.
Certes, le capitalisme n’est pas exempt de défauts. Il est imparfait, comme toute construction humaine. Mais l’abandonner serait une erreur monumentale. Le libéralisme économique offre un cadre flexible qui peut s’adapter et évoluer. Les défis actuels – écologiques, sociaux, économiques – ne sont pas des fatalités. Ils appellent à des réformes réfléchies, et non à une rupture radicale avec un système qui a, jusqu’ici, offert à l’humanité des avancées sans précédent.
Madame Fraser, votre critique du capitalisme part d’une intention noble : défendre une démocratie véritable et inclusive. Mais en omettant les vertus fondamentales de la liberté économique et en diabolisant des dynamiques complexes, vous contribuez à une polarisation inutile. Il ne s’agit pas de choisir entre démocratie et marché, mais de les réconcilier. À cette fin, le libéralisme économique, dans une version éclairée et régulée, reste notre meilleur allié.
Jérôme Girault
De Nancy Fraser, sur ce livre, lire :
— « L’impossible démocratie de marché », Le Monde diplomatique, décembre 2014.
— « Capitalisme cannibale : on est cuits ? », Antichambre, janvier 2025
