Décomposition narcissique
Les sociétés néolibérales contemporaines sont en proie à une forme de démence grave : l’obsession à la fois individuelle et collective de la réussite économique et sociale. Leur population est aliénée, sinon par l’argent – tous les petits-bourgeois ne sont pas milliardaires, loin s’en faut –, du moins, par l’idée fixe du nécessaire enrichissement et le désir d’acquérir de nouvelles distinctions. Une société si follement éprise d’elle-même survivra-t-elle à ses addictions et surmontera-t-elle ses contradictions ?
Un nombre croissant d’excellents esprits répondraient par la négative, considérant que le problème n’est pas seulement de combattre les maux présents de la société capitaliste – ce à quoi suffirait, à la rigueur, un bon gouvernement, authentiquement démocratique, plus soucieux du bonheur des petites gens que de celui des privilégiés. Mais le problème principal, c’est de combattre le mal non pas seulement au niveau de ses effets immédiats, mais dans ses racines profondes.
À cette question, les mythologies les plus anciennes, puis les grandes religions, ont répondu à peu près de la même façon en ratifiant la croyance que le mal serait logé dans le genre humain, plus profondément encore que le ver n’est installé dans le fruit, thèse particulièrement favorable à tous les ralliements et toutes les persécutions. Il est significatif à cet égard que Goethe ait choisi, pour représenter le thème biblique du pacte avec le diable, un personnage, son docteur Faust, qui est l’incarnation même du petit-bourgeois de toutes les sociétés de classes, aussi épris de savoir et de pouvoir que de lui-même.
Il est vrai aussi que le vieux constat d’Hamlet – selon lequel « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume » – est toujours d’une horrible actualité. Et ce constat pourrait bien, à lui seul, tenir lieu d’explication à la fois historique et métaphysique.
Ce qui a le plus fait défaut, en effet, à l’immémorial débat sur le pouvoir, sa dévolution et son exercice, c’est une notion que la science sociale, tard-venue, a longtemps laissée à la juridiction de la théologie. Cette notion est celle de « légitimité », c’est-à-dire l’idée que le pouvoir en place est fondé à s’exercer parce qu’il est l’émanation d’une puissance souveraine supérieure – traditionnellement transfigurée en pouvoir divin et transmise aux rois par le sacre et le saint chrême –, qui lui fournit soutien et justification.
Dans une République laïque, comme la France, c’est le suffrage universel qui est censé apporter au régime la légitimité dont il se prévaut. C’est parce que les citoyens-électeurs sont censés avoir été consultés dans leur ensemble et avoir librement choisi leurs représentants que ceux-ci reçoivent en partage le pouvoir de se faire obéir. Les élections seules comptent en régime démocratique représentatif.
C’est ce qui fait l’attrait et la supériorité de principe de ce régime sur tous les autres, en même temps que son défaut rédhibitoire car, depuis que les républiques démocratiques existent (quelque 2 600 ans pour le monde occidental), les classes dirigeantes ont su inventer toutes les ruses, même les plus malhonnêtes, pour piper les suffrages. On ne le sait que trop bien aujourd’hui. De sorte que, même avec le suffrage universel et des scrutins officiellement réglementés, on est parvenu, comme cela a été maintes fois le cas sous la Ve République et celles qui l’ont précédée, à faire sortir des urnes un État « de droit » accaparé par un establishment bourgeois censé être l’émanation d’un « pays réel » coupé de ses classes populaires.
Cette physionomie politique n’a jamais eu qu’une ressemblance plutôt lointaine avec la réalité sociologique, mais grâce au remodelage esthético-politique du visage de la république, par les soins de ses énarques et autres experts en chirurgie politique : découpage de circonscriptions sur mesure, alliances, coalitions, apparentements, modes de scrutin, cens cachés dont les plus hypocrites sont déguisés en respectables différences culturelles ou naturelles, etc. C’est ainsi que dans les démocraties parlementaires bourgeoises, les responsables et les bénéficiaires des pires inégalités et privilèges n’ont cessé de se faire élire à la tête du « peuple tout entier » et ont fini par concentrer entre les mains des minorités ploutocratiques les pouvoirs extorqués par les urnes aux foules besogneuses et abusées. La présidentialisation du régime favorisant l’effet majoritaire a aidé à réinstaller, dans une France qui fut le pays le plus révolutionnaire d’Europe, un régime « républicain » qui n’est plus que l’habillage légal du féodalisme de la finance.
L’analyse de cette immense duperie serait inutile si elle omettait de dire expressément que, comme c’est le plus souvent le cas dans les situations de tricherie, de tromperie, d’escroquerie, etc., il faut que les victimes de ces manœuvres dolosives fassent preuve, envers l’État tricheur, d’une complaisance qui devrait interroger davantage.
Ce n’est pas le lieu ici d’élaborer encore une fois une critique approfondie de ce qui fait le socle de toute démocratie bourgeoise : le consensus social, réalité complexe dont aucune analyse n’a jamais fini d’éclairer tous les recoins et toutes les composantes. Je me bornerai à évoquer cependant un facteur explicatif qui, sans être exclusif, reste néanmoins des plus agissants, parce qu’il a peut-être plus à voir avec l’inconscient psychologique et moral le plus diffus qu’avec le niveau de conscience réfléchie d’un électeur rationnel.
Ce facteur, c’est la croyance instillée chez les dominés, de longue date, par les moyens d’une pédagogie qui associe la famille, l’école, les églises, les médias, le spectacle et le café du commerce, qu’il est de leur intérêt bien compris de faire confiance aux dominants (les notables, les chefs, les savants, les compétents, les champions, les diplômés et possédants divers, bref, les « gens bien » qui briguent leurs suffrages) plutôt qu’à des gens comme eux (travailleurs démunis, sans naissance, sans diplôme et sans héritage).
Ce qu’il faut voir et dénoncer, c’est que la société prétendument démocratique repose, depuis ses origines, sur un vaste faux-semblant, et que l’incessant et infini travail nécessaire pour transfigurer ce faux-semblant en une vérité acceptable par le plus grand nombre, ne serait pas possible, sans la collaboration zélée, efficace et diversement rétribuée de la fraction de la classe moyenne la plus jeune, la plus diplômée, la plus médiatique, la plus ambitieuse, la plus narcissique, la plus hédoniste et la plus courtisée par la société ambiante du négoce et de la consommation, bref, la petite bourgeoisie, qui correspond chez nous à la gentry anglo-saxonne non titrée et profondément américanisée – c’est-à-dire people –, à laquelle la démocratisation des mœurs a permis d’adjoindre des catégories longtemps tenues à l’écart ou passant pour infréquentables, comme les comédiens, les acteurs et actrices de porno, les footballeurs, et tous ceux qui peuvent prétendre à jouer un rôle dans la société du spectacle. Ces hommes et ces femmes que notre société produit un peu comme elle produit ses fruits et légumes, sous serre et par maturation forcée, sont d’une tout autre facture que les élites traditionnelles.
Celles-ci étaient celles d’un monde en voie de mutation. Elles n’étaient sans doute pas de meilleure qualité que les suivantes, mais leur panthéon gardait comme un arôme du temps où le dieu Bizness n’avait pas encore liquidé toute espèce de transcendance autre que la sienne. Le culte du « bon vieux temps » est assurément un mirage, mais là où il disparaît, il creuse un vide éloquent.
Tout se passe comme si, avec la Macronie, notre civilisation était descendue encore de quelques degrés dans l’ordre de l’involution des espèces animales, avec l’apparition de ce qu’on n’ose appeler une nouvelle espèce humaine tant le petit-bourgeois d’élite semble avoir touché le fond de la déconstruction-désagrégation ontologique. Désormais il n’y a plus de gêne à exalter l’individu au détriment de la personne et rien ne peut plus réfréner la décomposition narcissique des puissances du moi. Au point que les grandes religions du monothéisme, pourtant passées expertes dans l’art de sauver l’humain de l’aberration et de la ruine solipsistes, hésitent à le reconnaître comme digne du salut.
Que reste-t-il en effet chez la plupart des petits-bourgeois français accomplis de 2025 qui puisse entretenir encore un peu de ferveur humaniste et faire penser que l’homme nouveau est encore en gestation ? Le « chacun-pour-soi » ayant définitivement mis au rancart le « Dieu-pour-tous », celui-ci a donc été remplacé par des entreprises de « fundraising philanthropique » et autres organismes humanitaires que le capitalisme préfère à l’État-Providence et à la santé publique.
Alain Accardo
Une première version de ce texte est parue dans La Décroissance en avril 2025.
Du même auteur, derniers livres parus, la réédition du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).

