Au jour le jour

Soixante-dix ans après Orwell (XLII) Quand les intellectuels s’emparent du fouet (2)

Pour Orwell, l’opposé de l’« homme ordinaire » est l’« homme totalitaire », c’est-à-dire l’individu qui est dépossédé de sa capacité d’exercer son jugement de manière indépendante, et du même coup de sa capacité d’éprouver tout l’éventail des sentiments ordinaires.

C’est ce qu’annonce au héros de 1984 l’intellectuel dirigeant qui le torture : « Jamais plus tu ne seras capable de sentiments humains ordinaires [ordinary human feeling]. Tout sera mort en toi. Tu ne seras plus jamais capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage ou d’intégrité. Tu seras creux. Nous te viderons de ton être pour te remplir de ce que nous sommes 1. »

Il importe de bien comprendre ici que l’adjectif « totalitaire » ne s’applique pas seulement pour Orwell à des régimes et à des mouvements politiques mais à des idées et mécanismes intellectuels qui sont partout à l’œuvre dans le monde moderne. Comme l’explique bien James Conant, « tel qu’[Orwell] l’emploie, le terme “totalitarisme” désigne des stratégies (à la fois pratiques et intellectuelles) qui […] sont appelées ainsi parce qu’elles ont pour but de parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et des sentiments humains 2».

On observera que cet usage du terme « totalitaire » est conforme à celui de son inventeur probable, le libéral antifasciste italien Giovanni Amendola, qui écrivait en avril 1923 : « Le fascisme ne vise pas tant à gouverner l’Italie qu’à monopoliser le contrôle des consciences italiennes. Il ne lui suffit pas de posséder le pouvoir : il veut posséder la conscience privée de tous les citoyens, il veut la “conversion” des Italiens. 3»

L’usage orwellien du terme « totalitaire », poursuit Conant, « ne recouvre pas seulement des formes de régimes politiques mais aussi des types de pratiques et d’institutions plus envahissantes et plus spécifiques (diverses pratiques journalistiques comptent parmi ses exemples favoris). Mais pardessus tout, Orwell applique ce terme aux idées des intellectuels – et pas seulement à celles qui ont cours dans [... ] les “pays totalitaires” mais à des idées qui circulent dans tout le monde industriel moderne 4».

Quelles idées ? La réponse d’Orwell est claire : les idées qui sont capables de briser notre relation au monde ordinaire. Ce qui rend une idée totalitaire, ce n’est pas son contenu particulier (rien n’est plus opposé quant à leurs contenus respectifs que les idées fascistes et les idées communistes) mais son fonctionnement, ou, plus exactement, sa capacité à fonctionner comme une arme pour détruire l’homme ordinaire. Aucun régime ou mouvement totalitaire n’a jamais proclamé que deux et deux font cinq. Ce serait une croyance aussi absurde que peu efficace. Mais si Orwell en fait le paradigme de l’idée totalitaire, c’est que l’absurdité même de son contenu fait mieux ressortir sa fonction première : priver les individus de tout usage de leur propre entendement (pour parler comme Kant) ou de tout usage de leurs propres concepts (pour parler comme Wittgenstein et Cavell). Si « deux et deux font quatre » n’est pas vrai, ou s’il n’est pas vrai que les pierres sont dures, alors je ne sais plus ce que veut dire le mot « vrai », et je ne peux plus l’utiliser.

Il convient de remarquer ici que, pour Orwell, la possibilité d’implanter des dogmes totalitaires irrationnels dans un esprit dépend de la perméabilité de celui-ci aux arguments du scepticisme philosophique. Il y a ainsi dans 1984 un moment sceptique où Winston se dit à lui-même : « Le parti finirait par proclamer que deux et deux faisaient cinq et on serait obligé de le croire. Il y viendrait inévitablement tôt ou tard: la logique de sa position l’exigeait. Ce n’était pas seulement la validité de l’expérience, c’était l’existence même de la réalité extérieure que sa philosophie niait tacitement. L’hérésie des hérésies était le sens commun. Et le plus terrifiant n’était pas qu’ils vous tuent pour avoir pensé autrement, c’était la possibilité qu’ils aient raison. Après tout, comment savons-nous que deux et deux font quatre? Que la force de la gravité opère? Que le passé est immuable? Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit, et que l’esprit lui-même est contrôlable – alors, quoi? 5»

De manière remarquable, Winston ne va échapper à cette menace sceptique, qui le rend vulnérable aux arguments des intellectuels du Parti, que par un raffermissement soudain de sa confiance en lui-même. « Mais non ! Son courage lui sembla soudain suffisant pour s’affermir de lui-même [to stiffen of its own accord]. 6» Cette confiance en lui ne le quittera plus, jusqu’au moment où la torture, en brisant son corps, laissera son esprit définitivement sans défense face à la dialectique destructrice d’O’Brien.

Comme l’a clairement vu le philosophe américain Stanley Cavell, la résistance au scepticisme (et donc au dogmatisme) n’est pas affaire de connaissance théorique ou d’argument philosophique mais de reconnaissance ou d’acceptation du monde ordinaire. « Ce que laisse entendre le scepticisme, c’est que, comme nous n’avons aucun moyen de nous assurer que le monde existe, sa présence à nous- même ne relève pas du connaître. Le monde doit être accepté. 7»

Ce qu’Orwell décrit comme la passivité de l’homme ordinaire n’est ainsi rien d’autre que son acceptation du monde ordinaire. À l’inverse, les intellectuels ont une forte tendance à ne pas se reconnaître comme des hommes ordinaires, c’est-à-dire à ne pas reconnaître la part écrasante de l’ordinaire dans leurs existences.

Dans sa recension, en 1936, de Printemps noir d’Henry Miller, Orwell se demande pourquoi « la fiction anglaise de haut niveau est écrite la plupart du temps par des lettrés sur des lettrés pour des lettrés. […] Les livres sur des gens ordinaires qui se comportent d’une manière ordinaire sont rarissimes parce qu’il faut pour les écrire quelqu’un qui soit capable de se placer à l’intérieur et à l’extérieur de l’homme ordinaire [ordinary man] – tel Joyce simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de Bloom. Mais cela revient à admettre qu’on est soi-même, les neuf dixièmes du temps, une personne ordinaire [an ordinary person], chose qu’aucun intellectuel ne veut justement s’avouer. 8» C’est le problème qu’il pose dans son roman Et vive Vaspidistra ! où un jeune poète fauché met toute son énergie à rater sa vie par refus de l’ordinaire 9.

Bien qu’Orwell ne le dise pas expressément, cette difficulté des intellectuels à s’assumer comme des gens ordinaires est évidemment liée à leur rapport au langage. L’intellectuel est, par définition, l’homme des mots, l’homme qui vit par les mots, dans les mots, et dont le rapport au monde passe davantage par les mots que par le regard, l’action ou plus généralement l’expérience. Si le scepticisme, au sens où l’entend Cavell, « est la faculté, que possède et désire quiconque possède le langage, de s’exiler, de s’excommunier de la communauté qui, par consensus ou consentement mutuel, fonde l’existence du langage 10», les intellectuels sont plus vulnérables au scepticisme que les gens ordinaires. Ils peuvent alors, à la manière de Descartes, s’enfermer dans leur « poêle » pour douter de l’existence du monde extérieur et même de celle de leur propre corps, en utilisant les mots, coupés de leur usage ordinaire, dans des méditations métaphysiques. Mais ils peuvent aussi les faire fonctionner, tout aussi coupés du monde ordinaire, comme des instruments de déformation de la réalité (dans la propagande, par exemple) et comme des instruments d’exercice du pouvoir sur les esprits.

Une des leçons de 1984 est que ces deux usages ne sont pas sans rapport l’un avec l’autre, et que des arguments produits dans les jeux apparemment inoffensifs de la spéculation peuvent, quand ils sont maniés par des intellectuels de pouvoir, devenir de puissants moyens de destruction de la liberté de penser. Par exemple, pour convaincre Winston que le Parti peut se rendre maître du passé, O’Brien utilise l’arsenal des arguments classiques de l’idéalisme qui tendent à prouver que le passé n’existe pas en tant que tel, mais seulement dans les archives et dans l’esprit des hommes. Il vaut mieux ne pas oublier que le pouvoir sur les esprits est un pouvoir intellectuel et qu’il est exercé par des intellectuels. C’est pourquoi il est essentiel dans l’économie de 1984 qu’O’Brien, l’adversaire de Winston, celui qui finira par le briser intellectuellement, affectivement et moralement, soit lui-même un intellectuel, et que les séances de torture de la troisième partie du roman soient entrecoupées de discussions philosophiques où il l’emporte à tout coup. O’Brien n’est pas un intellectuel au service d’une classe dominante. La caste dominante, c’est lui.

Selon Orwell, en effet, le totalitarisme est le rêve secret de l’intelligentsia. Dans un essai intitulé « James Burnham et l’ère des organisateurs » qui date de mai 1946, c’est-à-dire de l’époque où il entreprend d’écrire 1984, Orwell met en lumière le lien qui existe entre les prédictions de Burnham – selon lesquelles le pouvoir dans les sociétés modernes va passer des propriétaires capitalistes aux organisateurs (aux managers) – et l’attirance d’une fraction non négligeable des intellectuels anglais pour la Russie de Staline (attirance d’autant plus étrange à première vue que le communisme et le stalinisme n’en ont exercé que très peu sur la classe ouvrière anglaise). « La théorie de Burnham n’est qu’une variante [... ] du culte de la puissance qui exerce une telle emprise sur les intellectuels. Le communisme en est une variante plus courante, du moins en Angleterre. Si l’on étudie le cas des personnes qui, tout en ayant une idée de la véritable nature du régime soviétique, sont fermement russophiles, on constate que, dans l’ensemble, elles appartiennent à cette classe des “organisateurs” à laquelle Burnham consacre ses écrits. En fait, ce ne sont pas des “organisateurs” au sens étroit, mais des scientifiques, des techniciens, des enseignants, des bureaucrates, des politiciens de métier : de manière générale, des représentants des couches moyennes qui se sentent brimés par un système qui est encore partiellement aristocratique, et qui ont soif de pouvoir et de prestige. Ils se tournent vers l’URSS et y voient – ou croient y voir – un système qui élimine la classe supérieure, maintient la classe ouvrière à sa place et confère un pouvoir illimité à des gens qui leur sont très semblables. C’est seulement après que le régime soviétique est devenu manifestement totalitaire que les intellectuels anglais ont commencé à s’y intéresser en grand nombre. L’intelligentsia britannique russophile désavouerait Burnham, et pourtant il formule en réalité son vœu secret : la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet 11. »

On trouve sans doute ici l’explication d’une caractéristique importante et souvent négligée du type de totalitarisme décrit dans 1984 : le contrôle des esprits et l’endoctrinement permanents n’y concernent que les membres du Parti, les organisateurs au sens large. Tous les autres, les prolétaires, soit 85 % de la population, sont considérés comme « des inférieurs naturels, qui doivent être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples. Laissés à eux-mêmes comme le bétail dans les plaines de l’Argentine, ils étaient revenus à un style de vie qui leur paraissait naturel selon une sorte de canon ancestral 12». La société que décrit 1984 n’est ainsi pas tant une parodie du stalinisme – ou d’un mixte de stalinisme et de fascisme comme on le dit souvent – qu’une satire du rêve secret de l’intelligentsia de gauche britannique.

Comme l’écrit Judith Shklar, « l’intellectuel qui ne peut pas supporter les intellectuels n’est pas une espèce rare ; mais ce qui singularise Orwell, c’est qu’il a traduit son mépris dans la vision d’une société gouvernée par les objets de son dédain. L’état totalitaire qu’il a imaginé n’est pas tout à fait celui de Staline, non plus que celui d’Hitler. Le Parti Intérieur, qui dispense l’Angsoc et dirige l’Aire Numéro 1 dans 1984, est composé d’intellectuels radicaux anglo-américains 13 ».

Si Orwell concentre ainsi l’essentiel de ses critiques sur « les intelligentsias politique et technique, [sur] les maîtres de la vérité idéologique et [sur] ceux du savoir scientifique », c’est parce que, comme le souligne Michael Walzer, il craint qu’« une fois les capitalistes vaincus, ces deux groupes sociaux ne fassent obstacle à une révolution démocratique ou ne l’usurpent 14 ». La critique d’Orwell, rappelle Walzer, est « une critique interne au socialisme 15», et l’affrontement entre l’intellectuel et l’homme ordinaire passe ainsi à l’intérieur du mouvement socialiste.

Rendant compte, en 1938, d’un recueil d’essais du romancier socialiste et d’origine ouvrière Jack Common, Orwell avertit le lecteur qu’il y apprendra « beaucoup moins de choses sur le socialisme en tant que théorie économique que dans le banal manuel de propagande, mais infiniment plus sur le socialisme en tant qu’article de foi et, pourrait-on presque dire, comme mode de vie. […] On entend ici la voix authentique de l’homme ordinaire [the authentic voice of the ordinary mari], de cet homme qui introduirait une nouvelle honnêteté [a new deeeney] dans la gestion des affaires, si seulement il y accédait, au lieu de ne jamais sortir des tranchées, de l’esclavage salarié et de la prison 16». Il loue l’auteur d’avoir « mis le doigt sur l’une des principales difficultés auxquelles se heurte le mouvement socialiste – à savoir que le mot “socialisme” a pour un travailleur une signification toute différente de celle qu’il revêt aux yeux d’un marxiste originaire de la classe moyenne. Pour ceux qui tiennent effectivement entre leurs mains les destinées du mouvement socialiste, la quasi-totalité de ce qu’un travailleur manuel entend par “socialisme” est soit absurde soit hérétique. […] Les travailleurs manuels acquièrent dans une civilisation machiniste, de par les conditions mêmes dans lesquels ils vivent, un certain nombre de traits de caractère : droiture, imprévoyance, générosité, haine des privilèges. C’est à partir de ces dispositions précises qu’ils forgent leur conception de la société future, au point que l’idée d’égalité fonde la mystique du socialisme prolétarien. C’est là une conception très différente de celle du socialiste de la classe moyenne, qui vénère en Marx un prophète 17».

Ainsi, c’est la mainmise des intellectuels sur le mouvement ouvrier qui explique pourquoi « ce à quoi on assiste chaque fois, c’est à un soulèvement prolétarien très vite canalisé et trahi par les malins qui se trouvent au sommet, et donc à la naissance d’une nouvelle classe dirigeante. Ce qui ne se réalise jamais, c’est l’égalité 18».

(À suivre…)

Jean-Jacques Rosat

Deuxième partie d’un texte qui a pour origine une communication présentée au colloque « Le politique et l’ordinaire » (organisé à l’université de Picardie, à Amiens, les 5 et 6 avril 2004 par Sandra Laugier, Laurent Bove, Claude Gauthier) et paru en 2005 (dans le n° 34 de la revue Agone, p. 89-109). Ce texte donne en quelque sorte le programme de quinze ans d’édition d’Orwell chez Agone – ainsi avons-nous rétabli plusieurs références de traductions éditées depuis (comme les livres de John Newsinger, James Conant et bien sûr 1984).

Sur la réédition à paraître le 14 janvier 2021 de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo, « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
       — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes

1. George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, traduit de l’anglais par Celia Izoard, Agone, 2021, p. 397-398.

2. James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité, traduit de l’anglais et préfacé par Jean-Jacques Rosat, Agone, 2012, p. 95.

3.  Giovanni Amendola, Il Mondo, 1er avril 1923, cité in Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Gallimard, 2004, p. 112.

4. James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité, op. cit.

5. George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, op. cit., p. 131.

6Ibid.

7. Stanley Cavell, Le Déni de savoir, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Maquerlot, Seuil, p. 152.

8. George Orwell, Essais, articles et lettres, traduit de l’anglais par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, tome I, p. 294.

9. George Orwell, Et vive Vaspidistra ! (1936), traduit de l’anglais par Yvonne Davet, Ivrea, 1982.

10. Stanley Cavell, Le Déni de savoir, op. cit., p. 54.

11. George Orwell, Essais, articles et lettres, op. cit., tome IV, p. 218-219.

12. George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, op. cit., p. 117-118.

13. Judith Shklar, « Nineteen Eigthy-Four : Should Political Theory Care ? », in Stanley Hoffmann (dir.), Political Thought and Political Thinkers, University of Chicago Press, 1998, p. 342-343.

14.  Michael Walzer, « George Orwells England », The Company of Critics : Social Criticism and Political Commitment in the Twentieth Century, Halban, Londres, 1989 ; repris in Graham Holderness, Bryan Loughrey and Nahem Yousaf (dir.), George Orwell, Macmillan, 1998, p. 195.

  1. Ibid., p. 196.

16. George Orwell, Essais, articles et lettres, op. cit., tome I, p. 424.

  1. Ibid., p. 423.
  2. George Orwell, Essais, articles et lettres, op. cit., tome I, p. 573-574.