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La dépendance, c’est la liberté. L’indépendance, c’est l’esclavage

22 février 2025|

Les IIe Assisses de l’édition indépendante ont posé à Livres Hebdo et à ActuaLitté un conflit de loyauté. D’un côté, les trois jours de cet événement qu’un partenariat avec les organisateurs les engage à couvrir. De l’autre, les 362 jours qu’ils consacrent annuellement au Syndicat national de l’édition, dont la présidence est assurée par un patron ou l’autre des grands groupes éditoriaux. Ci-dessus la manière dont Livres Hebdo a résolu ce conflit : dans un « podcast conçu en partenariat avec les éditions Dunod » (c’est-à-dire le groupe Hachette), le magazine monte des entretiens pour « interroger la survie [sic] de la notion d’indépendance dans l’édition » et défendre l’idée qu’« on peut être éditeur indépendant tout en appartenant à un gros groupe » parce que l’« indépendance est avant tout un état d’esprit » qui ne doit rien aux « éléments objectifs au service du capital ». Deux semaines plus tard, Actualitté a couvert les assises en caviardant la table-ronde sur la précarité, la concentration éditoriale et quelques mesures pour y résister — notre analyse ci-après.

Extrait de l’épisode 15 des Voix du livre, 5 février 2025
« Indépendants, vraiment ? Doutes et espoirs d’un secteur clé de l’édition »

Par Élisabeth Segard, journaliste pour Livres Hebdo

La grande question que tout le monde se pose, c’est : « C’est quoi une maison d’édition indépendante ? Est-elle si indépendante que cela ? Et vis-à-vis de qui, d’abord ? Des grands groupes ? du marché ? des partenaires ? des lecteurs ? » À l’heure où le mercato éditorial fait grand bruit dans les médias, on a voulu se poser les questions qui fâchent à Livres Hebdo. Et la question est vaste.

D’abord, il existe des maisons indépendantes de toutes les tailles. Depuis l’éditeur qui tire à 200 exemplaires et qui… entasse ses cartons dans son salon, à Albin Michel, que tout le monde connaît et qui pesait 97 millions d’euros en 2023 en publiant Amélie Nothomb, Maxime Chatram, ou encore Mélissa De Costa. On a aussi par exemple Michel Laffont, pour qui un livre vendu à moins de 10.000 exemplaire est un échec commercial.

[Propriété de Fancis Esménard (477e fortune française) que le groupe Albin Michel a acheté à l’automne 2024 le groupe Humensis (dont les Presses universitaires de France, Belin et Que sais-je ?) ; tandis que Michel Laffont est une marque du groupe Editis.]

D’après les observateurs, il y avait plus d’indépendants dans les années 2000, mais une partie d’entre eux a été racheté par les gros groupes que l’on connaît : Editis, Hachette ou Média-Participations, on peut cite POL, Héloïse d’Ormesson, Le Cherche midi, les Éditions du Sous-sol, Sarbacane.

[Si Héloïse d’Ormesson et Le Cherche midi ont été rachetés par Editis et les Éditions du Sous-sol par Médias-Participations, POL l’a été par Gallimard, qui, ces années-là, a aussi racheté Alternatives, Lachenal & Ritter et Verticales ; cette décennie voit aussi le rachat par Actes Sud de L’An 2, d’Errance, de l’Imprimerie nationale, de Gaïa, de Jacqueline Chambon, de Poche, du Rouergue et de Thierry Magnier ; mais surtout les rachats du Seuil par La Martinière et du groupe Vivendi par Hachette, qui en relâche une partie sous le nom d’Editis. La décennie suivante s’ouvre avec le rachat de Flammarion par Gallimard et de Payot-Rivages par Actes Sud puis celui du groupe La Martinière par le groupe Médias-Participations…]

Ces petites maisons conservent-elles une forme d’indépendance, même si elles sont adossées à des grands groupes ? En fait, la définition même du mot « indépendant » dans l’édition a évolué. Pour certains éditeurs, l’indépendance n’est pas seulement financière. Elle définit le rapport même d’un éditeur à ses textes et le temps qu’il peut consacrer à ses auteurs.

D’après Benoît Laureau, le cofondateur des éditions d’Ogre, qu’il dirige depuis 2015, l’indépendance est avant tout un état d’esprit : « Pour moi, une maison d’édition indépendante, c’est d’abord une maison d’édition qui est indépendante dans ses choix éditoriaux, dans la manière de travailler ses textes, la manière de choisir ses auteurs, la manière de vendre ses textes… Et, bien entendu que cette indépendance est étroitement liée aux réussites commerciales qui permettent d’avoir un minimum d’indépendance financière pour pouvoir faire ces choix-là. Après, si on regarde en tant que politique éditoriale, c’est-à-dire quand on accompagne une œuvre, comme on accompagne l’auteur, l’autrice, etc., on peut retrouver cette indépendance éditoriale, dans des structures qui sont incluses de différentes manières dans des groupes. Donc on a a tendance à avoir une définition de l’indépendance qui est assez stricte, on va dire, au sens où, c’est plus la manière de travailler que les éléments objectifs qui seraient mis exclusivement au capital. »

[Ce genre de position n’est pas nouvelle. Rachetée par le groupe La Martinière, Anne-Marie Métailié (des éditions du même nom) affirmait : « Je vends ma maison pour mieux continuer à la diriger, me concentrer sur mes auteurs et ne plus me préoccuper des questions de trésorerie. » Évoquant leur « entrée » dans le groupe Actes Sud, les éditions Gaïa et Hélium déclaraient leur félicité. Et même François Gèze, alors que La Découverte était la propriété du groupe Editis, parlait de sa « tranquillité d’esprit pour éditer grâce aux économies d’échelle d’un grand groupe ».]

Donc, contrairement à ce qu’on pense, on peut être éditeur indépendant tout en appartenant à un gros groupe. Autre idée à combattre, les indépendants ne vendent pas toujours des textes plus radicaux que les grands groupes. Benoît Laureau le confirme : des livres publiés chez POL et Minuit, qui appartiennent au groupe Madrigall, sont parfois tout aussi engagés que ceux qu’il fait paraître.

[Il ne doit pas être bien difficile de trouver un peu partout des livres aussi « radicaux » et « engagés » que ceux publiés par POL, avant-garde de la littérature pure, bien à sa place dans l’écurie Gallimard. En revanche, on aimerait bien savoir quels livres sont jugés par Livres Hebdo aussi « engagés », par exemple, que ceux des résistants édités par Minuit sous Vichy ou les essais contre la torture pendant la guerre d’Algérie ?]

La vraie spécificité des indépendants, selon plusieurs d’entre eux que j’ai interrogés, ce serait peut-être leur agilité. Et d’après Sigolène Du Besset, la directrice des éditions du Gros Caillou à Lyon, l’indépendance permet au travail éditorial une grande marge d’inventivité : « Moi, ce que je vois, c’est qu’on a quand même une grande liberté dans nos choix. Parce que, à part mes associés, je n’ai de compte à rendre à personne. […] Et puis je trouve que, dans la faculté de se ré-inventer, on est peut-être moins figés… »

L’agilité éditoriale, ça vaut pour les petites maisons comme celles de Sigolène Du Besset, mais aussi pour des plus grosses, comme City Edition. Et Frédéric Thibaud, le directeur de City Edition, le confirme : « Je trouve qu’il n’y a pas vraiment beaucoup de “limite” ou d’“inconvénients” à être indépendant. […] Après, c’est vrai que, évidemment, en tant qu’indépendant, vous n’avez pas la sécurité d’un grand groupe, derrière vous. Et que donc, vous êtes sans doute tenté de prendre moins de risques. […] Donc ça limite dans certains choix. Et vous ne remporterez pas l’enchère sur tel livre ou tel auteur, parce que vous n’avez pas la solidité financière d’un grand groupe derrière vous. »

Ça n’a pas empêché Frédéric Thibaud de remporter les enchères sur deux livres qui figurent dans le top 3 des mieux vendus de l’année, La Femme de ménage et La Sage-Femme d’Auschwitz, tous les deux parus en 2024 chez J’ai lu. Il se trouve que cet éditeur, comme il le dit lui-même, peut s’appuyer sur la visibilité d’un gros diffuseur. […] Mais avoir un gros diffuseur, ce n’est pas non plus le Graal. Plusieurs maisons ont expliqué qu’être sous contrat avec un gros diffuseur oblige par exemple à tenir un rythme de publication qui peut être contraignant et qui limite forcément cet esprit d’indépendance.

L’une des limites évoquée par les éditeurs et peut-être la moins connue, qui explique la fragilité de leur indépendance, c’est… leur solitude. Marie Rébulard, la fondatrice des éditions des Six Citrons acides, comme Benoît Laureau ou Sigolène Du Besset, se voient toutes et tous comme des femmes et des hommes orchestre. Ils gèrent la relation avec les auteurs, avec les libraires, les relations avec l’imprimeur, la communication, les demandes de subvention, et bien sûr tous les aléas de la vie, les maladies, les naissances, les factures impayées, etc.

Pour conclure, être un éditeur indépendant, aujourd’hui, c’est avant tout avoir la liberté de publier des livres auxquels on croit et d’y consacrer le temps qu’il faut. Pour accomplir cet exploit, qui reste aujourd’hui une forme d’utopie, il faut peut-être réformer le système de l’édition. C’est l’enjeu des Assisses de l’édition indépendante, qui auront lieu du 19 au 21 février 2025 à Bordeaux. L’une des questions qui sera soulevée : comment renforcer l’indépendance à chaque maillon de la chaîne ? Éditeurs ? Distributeurs ? Diffuseurs ? L’espoir est donc permis, en attendant cette révolution, on peut continuer à croire au miracle, celui d’un best-sellers, qui entraîne toute la maison.

Extrait de « Indépendants, vraiment ? Doutes et espoirs d’un secteur clé de l’édition », Les Voix du livre, 5 février 2025.

À la découverte de ce podcast, Benoît Laureau, qui n’y retrouve pas ses positions, demande à Livres Hebdo un droit de réponse. Il paraîtra, mais sous le titre (du magazine) « (Re)définir l’indépendance » et la forme d’une tribune payante et déconnectée du podcast, qui instrumentalise une nouvelle fois son propos  : « Suite à parution du magazine consacré aux indépendances et interdépendances, le cofondateur de L’Ogre Benoît Laureau a souhaité partager avec nous cette courte réflexion ». Mais au moins, cette fois, son propos n’est ni remonté ni réinterprété :

La question de l’indépendance c’est considérablement complexifiée, à tel point qu’elle devient difficile à définir. Et pourtant il est indispensable de nommer et de qualifier cette façon très politique de faire de l’édition de création, si singulière et si différente de l’« édition de groupe ». Si l’on se concentre exclusivement sur le capital, donc une indépendance économique, c’est oublier la dépendance économique dans laquelle sont placées des structures qui ont recours à une diffusion distribution déléguées, qu’elle soit ou non rattachée à un groupe éditorial. La question de liberté et la qualité de choix éditoriaux ne peuvent pas non plus être utilisé seuls comme outil de définition de l’indépendance, la liberté et la qualité éditoriale se retrouvant tant dans les publications de collections appartenant à des groupes que dans celles des structures indépendantes. L’indépendance serait donc surtout une question d’état d’esprit et de capacité à contrôler à minima la manière d’éditer, de fabriquer et de commercialiser le livre. Mais ce que révèle surtout cette tentative de définition, c’est que, derrière de nos indépendances individuelles (auteurs, éditeurs, libraires, diffuseurs-distributeurs), se cache une interdépendance très concrète et politique. Et il me semble aujourd’hui beaucoup plus intéressant de se concentrer sur cette notion, de la définir et s’en servir pour construire une véritable chaine du livre indépendant qui permettrait d’apporter un ensemble de réponse à nos préoccupations sociales, écologiques, et économiques.

Lorsqu’Actualitté rend compte des IIeAssises de l’édition indépendante, les débats sont en cours : vendredi 21 février est mis en ligne un compte rendu de la rencontre sur la « précarisation des éditeurs indépendants », ses causes et les solutions. Un cas d’école de censure et de désinformation.

Sous le titre « “Il n’y a jamais assez de bons livres, seulement trop de mauvais”1La citation en titre est la dernière phrase de la table ronde, formulée par l’un des intervenants en conclusion d’une discussion sur les réponses à donner à la surproduction et le dumping éditorial au cœur de la stratégie commerciale des grands groupes. [ndlr] », le ton est donné par la photo plein cadre d’un espace intégralement quadrillé et fermé par plusieurs séries de barreaux métalliques noirs sur lesquels est collée l’affiche des rencontres.

Il est bien question, en une cinquantaine de mots, des « dix principaux groupes éditoriaux qui captent à eux seuls 90 % des parts de marché des ventes de livres, renforçant un modèle de concentration qui étouffe les maisons plus modestes, […] contrôlent une grande partie des circuits de distribution […et] limitent la visibilité des structures indépendantes » — mais comme on parlerait du réchauffement de la planète sans mentionner les causes ni nommer les acteurs.

Est aussi exposé le « phénomène de surproduction [qui] submerge les libraires » — mais comme on évoque une crue saisonnière.

On souligne enfin le « rôle crucial que jouent les éditeurs indépendants dans la bibliodiversité » et du bénéfice qu’en tirent les « grandes maison » — mais comme s’il s’agissait d’un échange de bons procédés alors qu’il relève du genre d’interdépendance qu’on connaît entre un patron et ses employés, un propriétaire et ses locataires.

Enfin, sont bien listées « plusieurs mesures [qui] pourraient être envisagées pour limiter cette précarisation croissante : un statut juridique spécifique […] ; un rééquilibrage des aides […] ; un encadrement du livre d’occasion […] ; une meilleure visibilité des auteurs transfuges » — mais manquent l’essentiel des mesures qui ont été formulées et discutées lors de la rencontre…

Heureusement, la fin du compte-rendu d’ActuaLitté propose à ses lecteurs de « retrouver l’intégralité de la table ronde animée par Jean-Marc Robert (chargé de mission en économie du livre, ALCA), en présence de Vincent Henry (éditeur, La Boîte à bulles), David Rupied (diffuseur, DOD&Cie), Patrice Locmant (directeur général, SGDL), Thierry Discepolo (éditeur Agone, et auteur) » — mais c’est le podcast de la table ronde d’une autre rencontre qui est donné2Un mois après, l’ensemble des interventions de ces IIeAssises était mis en ligne sur Actualitté, et l’on peut trouver le podcast de la rencontre caviardée en fin de celle sur « Librairies-diffusion : le défi des éditeurs independants »….

Antichambre donne le texte intégral de l’intervention censurée, qui répondait, ce jeudi 21 février 2025, lors des IIeAssises de l’édition indépendante, au contexte « De la précarisation à la précarité : pourquoi ? comment ? » et formulait quelques mesures pour y remédier.

Et Blast a édité, le 26 février 2025, un compte-rendu fidèle de ces assises par Olivier Villepreux, « Éditions indépendantes : l’union libre face aux oligopoles ».

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Deuxième édition, revue et actualisée