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Renouveler la théorie sociale après le « tournant culturel »

Partons d’une célèbre formule de Karl Marx et Friedrich Engels : « La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. » Autrement dit, la révolution est inscrite dans la structure même du capitalisme. Plus il se développe, plus la révolution se rapproche. La structure de classes est travaillée par des contradictions qui sont autant de sources de déstabilisation. D’où la répétition, au cours de l’histoire du mouvement ouvrier, de la prophétie annonçant l’effondrement imminent du capitalisme, sa crise finale, etc.

La montée en puissance de la classe ouvrière organisée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la succession d’épisodes révolutionnaires (de la Commune de Paris en 1871 à la révolution russe de 1905), l’exacerbation des tensions internationales, la Première Guerre mondiale, tout ceci accréditait la croyance selon laquelle le capitalisme avait atteint son stade suprême. Au lendemain de l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir, à un moment donc où tout semblait perdu, on pouvait encore entendre dans les rangs du SPD et du KPD (le parti social-démocrate et le parti communiste d’Allemagne) que cette nouvelle défaite allait hâter la révolution.

Cependant, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme semblait s’être stabilisé et la révolution n’était plus à l’ordre du jour dans les pays capitalistes avancés. Il allait falloir sérieusement rediscuter de cette idée d’un système économique courant à sa perte sous le poids de ses contradictions internes.

Le défi lancé à la théorie était le suivant : comment expliquer la stabilisation d’un capitalisme pourtant intrinsèquement instable ? Pour un certain nombre d’intellectuels se réclamant de Marx, le problème de la stabilisation du capitalisme devait conduire à un réexamen du matérialisme historique.

Schématisons à l’extrême leur argument : si les mécanismes de déstabilisation sociale se logent dans la structure du capitalisme et si l’on n’observe pourtant aucune déstabilisation, c’est que d’autres mécanismes, logés ailleurs, assurent la stabilisation du système. Si le capitalisme survit à ses contradictions au lieu de s’effondrer, il faut en chercher l’explication dans les superstructures : l’idéologie, les croyances, les valeurs, la culture, les identités, etc.
Cette analyse impliquait de réviser les relations établies par le marxisme classique entre base économique et superstructure. Le primat selon lequel l’économie explique l’essentiel du social apparaissait désormais comme une idée effroyablement réductrice. Il fallait réévaluer l’importance des superstructures et leur accorder un poids au moins équivalent à celui de la base économique dans l’explication des phénomènes sociaux.

C’est cette réévaluation que Vivek Chibber nomme « tournant culturel », soit la tentative de rendre compte du social en se référant centralement « à l’idéologie, au discours, aux codes normatifs » et en reléguant au second plan les institutions économiques et politiques, jusque-là privilégiées par le marxisme classique. C’est le cadre fondateur de ce qu’on nomma « Nouvelle Gauche ». Pourquoi le capitalisme a-t-il pu se stabiliser ? Parce que tout un ensemble de mécanismes liés aux superstructures (médias, famille, école, etc.) fabrique en permanence le consentement des masses à l’ordre établi.

Figure centrale de la Nouvelle Gauche britannique, Stuart Hall illustre parfaitement ce tournant. Dans un livre qui évoque les origines des Cultural Studies au début des années 1950 en Angleterre, il écrit :

Il est important de comprendre que le concept de « culture » a été avancé, non pas comme la réponse à quelque vaste question théorique, mais comme une solution à un problème et à une question politiques très concrets : qu’est-il arrivé à la classe ouvrière dans un contexte de prospérité économique ?1Stuart Hall, Cultural Studies 1983. A Theoretical History, Duke University Press, 2016.

Pour répondre à la question, il fallait se doter de « nouveaux objets privilégiés d’études » : « La culture, l’idéologie, le langage, le symbolique ».

Quelques années plus tôt, les théoriciens de l’École de Francfort, établis aux États-Unis après avoir fui l’Allemagne nazie, avaient préparé le terrain à de telles analyses. Pourquoi la classe ouvrière, si agitée en Europe, semblait-elle si apathique de l’autre côté de l’Atlantique ? Il fallait chercher la réponse du côté de ce que Max Horkheimer et Theodor Adorno appellent, en 1944, les « industries culturelles » – productions de films, musique, presse, radio, etc. Ce que les marxistes avaient considéré comme secondaire dans l’ordre des causalités passait dès lors au premier plan. La culture changeait de sens et le « cercle de la manipulation » s’élargissait. Les industries culturelles n’avaient qu’un but :

Marquer les sens des hommes, de leur sortie de l’usine, le soir, jusqu’à leur arrivée à l’horloge de pointage, le lendemain matin, du sceau du travail à la chaîne qu’ils doivent assurer eux-mêmes durant la journée.

Ainsi exposées, les « masses » étaient « mystifiées », « dupées », « démoralisées » ; leur « seul signe de civilisation [était] un comportement d’automate susceptible de rares sursauts de colère et de rébellion ». Vingt ans plus tard, on retrouve chez Herbert Marcuse des analyses proches. Même point de départ : il s’agit de rendre compte, dans une perspective qui se veut encore marxiste, de la disparition de la classe ouvrière comme classe révolutionnaire.

À partir de ces prémices, la Nouvelle Gauche allait prendre son essor. Avec le temps, le rapport au marxisme serait de plus en plus distendu, les discours liés au « tournant culturel » accorderaient de moins en moins de place à l’analyse de classe.

Dans l’un des premiers ouvrages de l’École de Francfort sur le sol américain, Études sur la personnalité autoritaire, Adorno avait formulé les choses de façon tout à fait claire. Le comportement des individus n’est pas plus déterminé par la rationalité que par l’intérêt économique. Les actions s’enracinent dans la « structure de la personnalité », laquelle est un produit de l’éducation et de l’ambiance de la vie familiale. Adorno nous invitait à détourner notre regard de la « situation objective » des agents pour « diriger nos recherches là où la psychologie [avait] déjà découvert l’origine des rêves, des fantasmes et des interprétations erronées du monde – autrement dit, dans les besoins profonds de la personnalité2Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Études sur l’idéologie de la société industrielle, Minuit, [1964], 1968, resp. p. 110, 32, 35. ».

La position des agents dans la structure de classes n’a plus beaucoup d’importance politique puisqu’ils agissent de façon irrationnelle sans tenir compte des intérêts matériels attachés à cette position. L’analyse économique pouvait être désinvestie puisqu’elle n’offrait plus la clé du comportement des individus. La psychologie et la psychanalyse semblaient désormais bien plus appropriées pour chercher à anticiper le devenir des agents. De ce constat, Vivek Chibber dégage ces conséquences :

Alors que les marxistes insistaient sur le fait que la structure de classes générait des choix prévisibles et stables de la part des agents économiques, la théorie culturelle insistait sur le fait que la médiation culturelle perturbait toute relation stable entre structure et action. Et si tel était le cas, alors l’idée d’une stratégie de classe fondée sur des intérêts de classe stables s’effondrait également.3Vivek Chibber, «The Flight From Materialism», Catalyst, 2024, vol. 8, n° 3 – en ligne sur Jacobin.com sous le titre « Materialism Is Essential for Socialist Politics ».

Quelle image des travailleurs se dégageait de toutes ces analyses ? Pour Marcuse, « l’événement politique le plus marquant de l’époque contemporaine est la disparition de ces forces historiques qui, au stade précédent, représentaient des possibilités et des formes de vie nouvelles ». Force révolutionnaire jadis, la classe ouvrière était devenue « un étai pour l’establishment ».

Dès lors, plutôt que sur les « classes populaires conservatrices », Marcuse misait sur « le substrat des parias et des outsiders, les autres races, les autres couleurs, les classes exploitées et persécutées, les chômeurs et ceux qu’on ne peut pas employer. Ils se situent à l’extérieur du processus démocratique ; leur vie exprime le besoin le plus immédiat et le plus réel de mettre fin aux conditions et aux institutions intolérables ». En outre, ceux dont le métier a partie liée avec l’analyse critique de la culture – intellectuels, universitaires, étudiants – se trouvaient bien sûr propulsés au centre des perspectives de transformation sociale. Sans qu’on le dise explicitement, l’université devenait le moteur de la contestation.

Pour Chibber, le « tournant culturel » dont s’est réclamée la Nouvelle Gauche explique largement « l’élitisme qui sévit aujourd’hui dans une grande partie de la gauche ». Les travailleurs ordinaires, parce qu’ils ne se révoltent pas ou sont de moins en moins réceptifs aux discours de la gauche, n’incarnent plus l’espoir de « formes de vie nouvelles ». Ils seraient devenus passifs, aisément manipulés par le marché et les médias, prêts à écouter le premier démagogue venu. Ils auraient intériorisé les normes les plus honteuses : sexisme, racisme et homophobie. Dans ces conditions, la classe travailleuse n’est plus une force à mobiliser ni ses membres des interlocuteurs à convaincre.

Cet élitisme, qui immunise les porte-parole de la gauche contre toute remise en question, fournit en outre une explication commode à l’impuissance de la gauche, qui reste minoritaire parce que trop intelligente et trop subtile pour le populo.

Voilà des décennies que la gauche reste sourde à ses intellectuels les plus lucides, qui n’ont eu de cesse de pointer cette réalité : la tendance de la gauche à représenter de plus en plus les « classes intermédiaires », classes dominées parmi les dominants, dominantes parmi les dominés. La plus grande partie de la gauche vit aujourd’hui dans le déni de cette réalité. Tout le vocabulaire politique de ce groupe social tend à dissimuler son propre pouvoir de classe et sa distance de plus en plus marquée à l’égard des classes populaires : cette nouvelle nouvelle gauche construit des fronts « populaires », se revendique du « peuple » contre l’élite ou la caste, affirme qu’elle est partie prenante des « 99 % », etc. Elle rêve d’un monde divisé en deux et s’identifie aux dominés, alors que « la politique […] est un jeu à trois, et non simplement un affrontement entre deux classes4Jacques Bidet, «Classe, parti, mouvement – classe, “race”, sexe», Actuel Marx, 2009/2, n° 46, 2009. ». Ce groupe social occupe une position intermédiaire et ses intérêts ne coïncident pas mécaniquement avec ceux de la classe travailleuse.

Bref, la gauche élitaire secrète naturellement une idéologie élitiste. Ce livre de Vivek Chibber entend prendre l’exact contre-pied de cette tendance malheureuse qui participe au renforcement de l’impuissance de la gauche.

Florian Gulli
Extrait de sa préface à La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel ».

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La théorie sociale après le « tournant culturel »

Vivek CHIBBER