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Un nouveau pas en avant vers la libération complète. À propos de l’École de Barbiana

14 août 2022|

Ouvrage épuisé depuis les années 1970 en France, la Lettre à une enseignante de l’École de Barbiana était et demeure un classique de pédagogie critique. Notre réédition, intégralement révisée, est préfacée par Laurence De Cock, qui en retrace le contexte de réception ; et introduite par un avant-propos de Pier Paolo Pasolini, inédit en français : en octobre 1967, les élèves de Barbiana rencontrait l’écrivain et cinéaste, à la Casa della Cultura de Milan, autour de leur livre et de la figure de Don Lorenzo Milani, décédé depuis peu.

Je voudrais faire ici une brève histoire de ma lecture de la Lettera a una professoressa. Les destinataires de cette brève histoire sont les jeunes de Barbiana. Et c’est à eux que je m’adresse, toujours et constamment.

Comme toujours quand je suis face à un livre dont je saisis d’emblée qu’il va être d’un grand intérêt, je n’ai pu commencer patiemment par la première ligne : j’ai commencé à le feuilleter avec impatience, par-ci, par-là, et j’ai lu quelques phrases qui m’ont légèrement agacé. Je vais juste vous en lire deux, très brèves : « C’est le système qu’ils adoptent en Amérique pour créer des différences entre les Blancs et les Noirs. Une école inférieure pour les pauvres dès qu’ils sont tout petits. » Une autre : « Il parlait sans nous regarder. Ceux qui enseignent la pédagogie à l’université n’ont même pas besoin de regarder les jeunes gens. Ils les connaissent par cœur, comme nous on connaît nos tables de multiplication. » Et encore une : « Par la suite, ils se sont aperçus que les autres pages n’étaient pas mal non plus. Puis ils ont découvert que l’histoire aussi valait le coup. »

Le léger agacement causé par ces premières phrases était dû aux mêmes raisons, mais inverses, qui agacent mes jeunes amis lorsqu’ils entendent des mots difficiles : j’étais dérangé par l’extrême simplicité du vocabulaire, par un certain « néo-pascolianisme * ». Mais en lisant le livre, ce léger agacement initial s’est totalement atténué, jusqu’au moment où je me suis retrouvé plongé dans l’un des plus beaux textes que j’ai lus ces dernières années : un texte extraordinaire, pour des raisons littéraires aussi. On y trouve d’ailleurs l’une des plus belles définitions de la littérature que j’ai jamais lues, à savoir que la poésie serait une haine qui, une fois examinée en profondeur et clarifiée, devient de l’amour.

C’est un livre qui m’a immensément plu parce qu’il m’a tenu constamment en haleine, entre éclats de rire, véritables, physiques, dans lesquels je partais tout seul, et nœuds à répétition dans la gorge – ce qui n’arrive que rarement quand on lit un livre. C’est ce qu’on ressent devant des livres qui redécouvrent quelque chose de manière inédite et neuve, et qui offrent comme un sens de vertige, de liberté, par leur jugement du monde qui nous entoure.

Comme on m’a avant tout demandé de faire une analyse de ce livre du point de vue de la langue, j’ai fait une comparaison avec d’autres œuvres et d’autres écrits qui renferment cette même approche idéale dans la relecture de la réalité à partir d’un point de vue singulier : je me suis souvenu des écrits de Jean XXIII et de Paul VI. Autant chez Jean XXIII que chez Paul VI, j’ai remarqué une dissociation profonde et précise de la personnalité : lorsqu’ils parlaient en privé, ils écrivaient d’une certaine manière, et lorsqu’ils parlaient en public, ils écrivaient d’une autre manière.

Je voulais donc comparer une page du Journal de l’âme et une page de Pacem in terris *. Dans le Journal de l’âme, on trouve chez le diariste ce style néo-pascolien du catéchiste à la douceur excessive, bien plus archaïque que celui dont se sert le pape Jean XXIII ; c’est-à-dire qu’on trouve là toute son éducation paysanne et sa manière de voir le clergé et le Christ contaminés par un certain sentimentalisme, un certain romantisme petit-bourgeois. Au contraire, dès qu’il écrit une encyclique, tout ceci disparaît d’un coup, et on a des phrases absolument simples, sans aucune édulcoration ni aucun sentimentalisme, qui atteignent la précision et la découverte, ce qui n’est possible que grâce à un langage précis, extrêmement clair. La même chose est valable, d’une autre manière, pour Paul VI : j’ai choisi une phrase où on peut lire à quel point la culture générale de Paul VI est en retard par rapport à sa culture spécifique d’homme d’Église ; il y a de la superficialité dans ses jugements littéraires, il y a un certain mauvais goût dans ses goûts littéraires et dans sa manière d’entrer en relation avec les autres et avec la vie. Tout ceci disparaît en revanche quand il écrit l’encyclique Populorum progressio [Sur le développement des peuples, 1967].

Il m’a semblé qu’un catholique progressiste doit pouvoir se passer de cette dissociation – vu que don Milani est là, que ses élèves sont là. Jean XXIII et Paul VI représentent une étape antérieure, en comparaison à ce qu’est don Lorenzo Milani, chez qui, dans une lecture à chaud, cette dissociation n’est pas visible.

Ce qui m’a enthousiasmé dans la Lettera a una professoressa, c’est qu’elle représente le seul cas en Italie, du moins le seul que j’ai eu sous les yeux, dans lequel nous nous trouvons à un même degré d’intensité, à un même niveau que celui que, dans le monde, nous trouvons, par exemple, dans la nouvelle gauche américaine, et spécifiquement new-yorkaise, ou, de l’autre côté du globe, dans la Révolution culturelle chinoise : la même force idéale, absolue, totale, intransigeante ; et c’est ce qui m’a rempli de joie dans le pays du qualunquismo *.

À ce point, je dois formuler quelques critiques, et je vais m’adresser directement aux jeunes de Barbiana. À la fin du livre, l’enthousiasme – qui persiste, de toute façon, en tant que tel – commence à s’estomper, et des doutes reviennent, quelques-uns des doutes initiaux : une fois la lecture terminée réapparaît, d’une certaine manière, la dissociation entre une langue et une autre langue, à savoir entre un contenu et un autre contenu.

Il est une question qu’à mon avis les jeunes de Barbiana ne se sont pas posée. Cette question, malgré leur effort généreux et émouvant, unique en Italie, de recherche désintéressée de la vérité, concerne la culture de l’enseignante à laquelle ils s’adressent, c’est-à-dire à quoi elle correspond, en quoi consiste la culture petite-bourgeoise et d’où elle vient. S’ils s’étaient posé cette question et l’avaient examinée en profondeur, peut-être se seraient-ils donné la réponse que je me donne en ce moment : la culture de l’enseignante, la culture petite-bourgeoise, est née du monde paysan. Dans la première phase de toute industrialisation, la bourgeoisie – il y a cent ans en France et en Angleterre, vingt ans en Italie – continue d’avoir, comme moralité propre, comme ensemble de schémas moraux, la morale du monde préindustriel, c’est-à-dire du monde paysan ou artisanal. Voilà pourquoi nous disons habituellement que la culture des pays proto-industriels, c’est-à-dire des pays encore au début de la phase d’industrialisation, est provinciale.

J’ai dit que ce livre est le seul en Italie qu’on peut rapprocher, soit des œuvres de la nouvelle gauche américaine – d’ailleurs évoquées, il me semble, dans la bibliographie idéale de don Milani –, soit de la culture de la Révolution culturelle maoïste. Ce contenu idéal très violent – et même parfois merveilleusement terroriste – des jeunes de Barbiana est toutefois plongé et prend forme à l’intérieur d’un schéma qui est celui de la moralité paysanne, devenue petite-bourgeoise, de l’enseignante à laquelle ils s’adressent. Je veux dire que le caractère nouveau de leur contenu, tout en gardant une charge très violente de nouveauté qui ne peut qu’enthousiasmer, perd une partie de sa force explosive, et en quelque sorte vieillit à cause de certains vieux schémas paysans et petits-bourgeois auxquels elle répond.

Je donnerai trois exemples de ce vieillissement qui entame la nouveauté de ce livre contre l’école. D’abord, ses auteurs continuent – je ne sais pas si c’est volontaire ou non –, à considérer le maintien des tabous sexuels comme l’unique possibilité de progrès. En effet, peut-être ne le savent-ils pas, mais ce qu’ils proposent aux enseignants, un célibat qui dure toute la vie, sinon jusqu’à un âge très avancé, c’est exactement ce que Mao demande à ses citoyens. Mais si le livre des jeunes de Barbiana est vraiment un très beau livre, il y a un autre livre, peut-être moins beau mais tout aussi intéressant, qui est celui de Marcuse, Éros et civilisation [1955], selon lequel nous ne pouvons plus tenir les tabous sexuels pour la seule et unique source de progrès de notre civilisation.

Deuxième point, un certain moralisme – je dirais « maximaliste », et que j’avais appelé « terrorisme » tout à l’heure –, qui se révèle surtout dans certaines des lettres que les jeunes gens écrivent à leurs camarades depuis l’étranger : une certaine attitude à l’égard du sexe opposé.

Troisièmement, un certain réductionnisme, auquel les jeunes de Barbiana n’ont plus le droit de faire appel à ce stade, parce qu’ils sont sortis d’une certaine phase de leur vie privée et de leur formation culturelle. Ils écrivent, par exemple : « Je ne sais pas qui est ce Gide » ; puis ils trouvent très laides les traductions de l’Iliade par Monti et très laides celles de l’Énéide par Caro, alors qu’en fait elles sont belles, c’est-à-dire qu’elles sont belles d’une manière compliquée, ce sont deux œuvres de grands maniéristes, et le maniérisme est aussi une expression de l’art et de la poésie.

Le danger de votre merveilleux idéalisme – auquel je souscris pleinement, dont j’embrasse entièrement la cause – est que, dans sa tension extrême, au moment où l’on s’attend à une déflagration, il abrite comme un repli soudain vers ce que j’aimerais définir comme l’« idéalisme du concret ». C’est que vous voulez toujours ramener le lecteur à des moments, des faits, des situations, des actes qui sont strictement concrets et pratiques. Voilà une forme de réductionnisme, typique de cette fameuse morale paysanne, devenue ensuite petite-bourgeoise dans la phase proto-industrielle, qui a produit en Italie le qualunquismo – un mot effrayant à employer pour vous, mais que vous saurez, j’espère, prendre avec intelligence, avec une conscience pleinement ouverte.

Si, derrière vous, il y a encore ce genre de culture, sur laquelle vous ne vous êtes pas posé certaines questions essentielles et substantielles, il est clair que votre position s’éloigne, d’une certaine manière, de celles de la nouvelle gauche américaine – je fais ici référence aux plus grands et aux plus idéalistes des représentants de la nouvelle gauche américaine. Je veux dire que la nouvelle gauche américaine n’a pas derrière elle la petite culture italienne provinciale et petite-bourgeoise mais la culture de la grande bourgeoisie d’une nation qui s’est industrialisée depuis plus d’un siècle, c’est-à-dire qui a atteint un stade d’industrialisation totale.

Votre position est donc sans doute plus proche du maoïsme. Elle s’approche en effet de celle des gardes rouges, qui viennent à leur tour directement des champs. Si les gardes rouges n’ont pas personnellement fait usage de la pioche, leurs pères l’ont fait, cinq ou dix ans plus tôt : venant directement des champs, ils ont donc les mêmes problèmes. Vous, vous avez bien évidemment un ensemble différent de superstructures, d’habitudes mentales, mais dans le fond votre position est assez similaire. Il faut toutefois souligner que si, derrière la rigueur idéaliste et terroriste des gardes rouges de Mao, il y a toute une nation paysanne, chez vous, il n’y a qu’un moment d’une société : le moment paysan. Le monde paysan, qui en Chine est encore le Monde, est devenu en Italie un monde borné. Alors que la Révolution culturelle est le produit des besoins de la faim de culture de paysans qui sont capables, dans ce but, de faire table rase de toute question de culture – parce que, comme le dit Mao, les paysans sont absolument vierges –, si la Révolution culturelle est le produit d’une culture paysanne nationale *, votre révolution, votre protestation, au contraire, est le produit d’un monde provincial. La spécificité du monde paysan chez vous reste donc en quelque sorte marquée par le particularisme et la partialité.

À mon avis, ce qu’il vous reste à faire maintenant est un nouveau pas en avant vers la libération complète. Je le dis pour vous qui avez écrit le livre comme pour ceux qui le lisent parce que ceux qui ne l’ont pas lu ne savent pas qui est « Gianni ». Gianni est la brebis galeuse de l’école de Barbiana, rejeté par une autre école, il est allé à leur école et, même là, il n’a pas étudié, mais il est ensuite revenu travailler avec eux et les a beaucoup aidés. Gianni est un représentant du monde paysan italien déjà influencé par le néo-capitalisme milanais. Gianni est donc un concitoyen des Indiens, des Africains et des Sud-Américains. Mais il est tout cela de manière inconsciente, et vous, sans le vouloir, vous faites en quelque sorte de cette inconscience quelque chose qui vous bouleverse profondément et que, fondamentalement, vous idéalisez, et que vous aimez parce que c’est surtout pour lui que vous vous battez. Or, vous devez être dans la conscience ce qu’il est dans l’inconscience, c’est-à-dire que vous devez vous rendre compte que le monde paysan dont vous êtes issus est borné, partiel, partial, et que vous devez le dépasser dans tous ses phénomènes.

Vous terminez votre livre en écrivant que vous êtes, bien sûr, prêts à passer les examens de rattrapage (où, j’en suis convaincu, vous serez recalés à nouveau), mais en demandant à l’enseignante que l’examen porte sur ces sujets : « En pédagogie, on ne vous interrogera que sur Gianni. En italien, on vous demandera comment vous vous y êtes pris pour écrire cette belle lettre. En latin, quelques mots anciens qu’utilise votre grand-père. En géographie, la vie des paysans anglais. En histoire, les raisons qui font descendre les montagnards de leurs montagnes. En sciences, vous nous parlerez des sormenti (et non pas “sarmenti”, comme on dit dans un italien pur) et vous nous direz le nom de l’arbre sur lequel poussent les cerises. » Et moi, j’aimerais transformer votre proposition de la manière suivante : « En pédagogie, on ne vous interrogera que sur Gianni (oui, sur votre relation avec Gianni, mais avec l’aide de la psychanalyse aussi), on vous demandera comment vous vous y êtes pris pour écrire cette belle lettre (mais aussi comment s’y est pris Gide pour écrire l’une de ses pages) ; quelques mots anciens qu’utilise votre grand-père (je vous dirais plutôt de lire Virgile en latin, puisque vous n’aimez pas la traduction de Caro) ; en géographie, la vie des paysans anglais (oui, mais aussi chinois) ; en histoire, les raisons qui font descendre les montagnards de leurs montagnes (mais aussi ce qu’il adviendra de la plaine lorsque l’industrialisation totale des campagnes sera achevée) ; en sciences, vous nous parlerez des sormenti et vous nous direz le nom de l’arbre sur lequel poussent les cerises (mais en prenant conscience qu’il s’agit là d’une réalité déjà fossilisée). »

Je voudrais maintenant rétablir l’équilibre en soulignant les choses dont j’ai parlé au début. Et pour conclure, je dirai que mon intervention vous a peut-être déçu, non seulement par sa critique violente, mais peut-être aussi par son désordre, son improvisation. Mais vous savez qu’il y a une merveilleuse expression de la nouvelle gauche américaine, pour qui il faut jeter son corps dans la lutte : eh bien, imaginez donc que, au lieu de parler, je suis venu ici apporter mon corps.

Pier Paolo Pasolini

Traduit de l’italien par Susanna Spero
Texte original initialement paru en 1968 le périodique Momento.
Avant-propos à la Lettre à une enseignante, par l’École de Barbiana, à paraître le 19 août 2022.