Au jour le jour

Persistance de Pierre Bourdieu (I). L’esprit du grimpeur

Le 2 février 2002, quelques jours après le décès de Pierre Bourdieu, le théâtre de la Colline organisait une rencontre en sa mémoire. Entre quelques autres intervenants (confrères, disciples, militants, le traducteur japonais de l‘œuvre du sociologue, etc.), Jacques Bouveresse rappelait leurs proximités en philosophes mais aussi l’accueil singulier de sa disparition par les médias dominantes, qui ont souvent innové dans l’indignité revancharde. Pour accompagner notre réédition, vingt ans plus tard, des Interventions (1961-2001) de Pierre Bourdieu, nous inaugurons une série hebdomadaire de textes avec ce témoignage.

Une des choses qui ont le plus contribué à nous rapprocher, Bourdieu et moi, est sûrement la méfiance instinctive que nous partagions à l’égard des grandes idées et des grandes théories philosophiques. On peut montrer, dans bien des cas, que, sous des dehors de sublimité et de profondeur inégalables, elles sont en réalité le produit de confusions et d’illusions qui sont d’un type assez élémentaire.

Wittgenstein parle de confusions conceptuelles et linguistiques. Bourdieu pensait, pour sa part, avant tout à des illusions que la philosophie est par nature amenée à se faire sur la position qu’elle détient et la fonction qu’elle remplit dans le champ social. Les deux choses peuvent, bien entendu, être vraies en même temps et je n’ai personnellement jamais eu de doute sur le fait qu’elles le sont effectivement très souvent.

Dans les Méditations pascaliennes, Bourdieu dit qu’il s’autorise « de l’exemple de penseurs qui ne sont pas loin d’être perçus par les philosophes comme des ennemis de la philosophie parce que, comme Wittgenstein, ils lui donnent pour première mission de dissiper des illusions, notamment celles que la tradition philosophique produit et reproduit ». Il ne faut, bien entendu, pas chercher ailleurs la raison pour laquelle Bourdieu a été lui-même perçu et traité généralement comme un ennemi de la philosophie, ce qui lui a permis, Dieu merci, de se retrouver, somme toute, en assez bonne compagnie philosophique.

Mais un des points sur lesquels nous revenions constamment dans nos discussions et sur lequel nous étions entièrement d’accord, lui et moi, est que la philosophie pourrait parfaitement accepter d’abandonner certaines des illusions qu’elle se fait à propos d’elle-même sans rien perdre d’essentiel : ce qui est menacé par les entreprises comme celles de Bourdieu n’est pas son existence mais seulement son idée de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Quand je dis qu’elle pourrait abandonner les illusions en question, il s’agit, bien entendu, d’une possibilité qui est essentiellement théorique. Bourdieu nous a montré justement pourquoi elle ne le peut presque pas en pratique et ne le fait que si rarement.

Je me suis souvent demandé pourquoi Bourdieu avait toujours, dans sa démarche intellectuelle, le pied aussi sûr. Et une des réponses qui me viennent à l’esprit est celle qui est suggérée par Musil, quand il dit de son héros Ulrich, dans L’Homme sans qualités, qu’il avait pratiqué la science dans l’esprit du grimpeur, qui sait que le pied le plus sûr est toujours celui qui est le plus bas placé. Si Bourdieu avançait, dans tous les domaines, d’un pas aussi sûr, je crois que c’est parce qu’il avait toujours au moins un pied beaucoup plus bas que les autres et en particulier que les philosophes, je veux dire un pied posé beaucoup plus bas dans la réalité sociale et la réalité tout court.

Je n’ai personnellement jamais eu aucun mal à adhérer à ce qu’il dit, dans les Méditations pascaliennes, du « comique pédant » qui caractérise trop souvent la démarche des philosophes : « La vanité d’attribuer à la philosophie, et aux propos des intellectuels, des effets aussi immenses qu’immédiats me paraît constituer l’exemple par excellence de ce que Schopenhauer appelait le “comique pédant”, entendant par là le ridicule que l’on encourt lorsqu’on accomplit une action qui n’est pas comprise dans son concept, tel un cheval de théâtre qui ferait du crottin. Or s’il y a une chose que nos philosophes, “modernes” ou “postmodernes”, ont en commun par-delà les conflits qui les opposent, c’est cet excès de confiance dans les pouvoirs du discours. Illusion typique de lector, qui peut tenir le commentaire académique pour un acte politique ou la critique des textes pour un fait de résistance, et vivre les révolutions dans l’ordre des mots comme des révolutions radicales dans l’ordre des choses. »

Je pense que beaucoup de nos intellectuels se comportent malheureusement comme des chevaux de théâtre qui font du crottin et même souvent des choses nettement moins ragoûtantes que du crottin. À la différence de la plupart d’entre eux, Bourdieu ne surestimait pas les pouvoirs du discours en général et il avait une conception bien plus modeste que la leur des effets que son propre discours était capable de produire – ce qui ne les empêche pas, bien entendu, d’être d’ores et déjà considérables et d’être appelés à le devenir de plus en plus.

J’aurais aimé, si j’avais eu plus de temps, parler longuement du problème de ce qu’il appelle, dans son dernier cours du Collège de France, la logique de la « juste » ou de la « sainte » colère et de tout ce qui, dans les commentaires journalistiques qu’a suscités sa disparition, peut provoquer, chez ceux qui en sont encore capables, une réaction de légitime colère. Je crois, personnellement, que la colère peut être parfois bonne conseillère ; mais, plutôt que d’y céder une fois de plus (Bourdieu me le reprochait parfois), je préfère vous citer un passage des manuscrits de Wittgenstein sur lequel je suis tombé il y a quelque temps et que j’aurais bien aimé soumettre à la réflexion de Bourdieu, comme je l’avais déjà fait à l’occasion pour d’autres : « Qu’est-ce que cela fait que Hardy écrive qu’il est d’avis qu’aux propositions mathématiques correspond une réalité objective [1] ? — Eh bien, il n’est pas facile de répondre à cela. — Et, avant tout, un homme avisé pourrait aussi tout à fait bien passer à côté de tous ces petits brouillards philosophiques. Il est vrai qu’il y aura alors des domaines où des étendues plus vastes sont recouvertes par le brouillard. Et on pourrait maintenant objecter contre la philosophie que, justement, là où les brouillards sont le plus répandus, en économie politique par exemple, ils ne sont pas le résultat d’un monde conceptuel brouillé mais sont produits par certains intérêts qui se servent des concepts traditionnels comme d’un instrument. Et on peut douter que, par la modification des concepts, il soit possible d’atteindre une clarification de la pensée des hommes qui aille loin. Je ne sais pas ce que l’on peut répondre à cela, si ce n’est : la philosophie est une activité humaine avec une direction, mais un succès aussi incertain que toute autre activité humaine. »

Dans le numéro de cette semaine du Nouvel Observateur, on donne à Bourdieu, entre autres choses, une leçon de savoir-vivre et de civilité, et on explique que « la jalousie sociale est un vilain défaut ». Du train dont nous allons, je pense que le moment n’est pas très éloigné où l’on commencera à expliquer aux exploités, aux pauvres et aux exclus de ce monde qu’ils devraient apprendre à considérer leur propre condition et la situation du monde en général, sinon avec le détachement des Sages de la Grèce antique, du moins avec le regard aimable et conciliant et l’élégance des gens bien élevés que sont les journalistes du Nouvel Observateur. On est obligé, malheureusement, de se demander si ceux qui font aujourd’hui la leçon à Bourdieu sur le thème du ressentiment social et se croient capables d’expliquer par là le contenu théorique et pratique de son œuvre ont eu une fois, dans leur vie, l’occasion d’expérimenter quelque chose qui ressemble à une forme d’humiliation sociale.

Dans le numéro dont je parle, il est question aussi de la « misère de la sociologie » et de l’« échec éclatant » de l’entreprise de Bourdieu. Tout le monde, à commencer par les journalistes, peut, bien entendu, prendre ses désirs les plus chers pour des réalités. Je voudrais remarquer, pour ma part, que ce que dit Wittgenstein de la philosophie est vrai aussi de la sociologie et des efforts qu’elle fait pour dissiper les brouillards qui entourent certaines de nos activités et, en fait, presque toutes nos activités. La grandeur de Bourdieu consiste avant tout dans le fait que son œuvre a eu une direction, et une direction qu’elle a maintenue constamment. Pour le reste, c’est-à-dire pour ce qui est de son succès, Bourdieu savait mieux que personne qu’il est aussi incertain que celui de toutes les autres activités humaines.

Au moment de prendre congé de celui qui a été pour moi à la fois un maître et un ami, je voudrais dire simplement que Bourdieu a fait magnifiquement tout ce qui dépendait de lui ; et que ceux qui ont l’impudence de parler, à son propos, d’un échec montrent avant tout qu’ils sont bien décidés et même, comme dirait Karl Kraus, fanatiquement décidés à ne rien faire de ce qui dépendrait d’eux pour donner au monde dans lequel nous vivons au moins une petite chance de réussir à s’améliorer un peu.

Jacques Bouveresse

Texte donné lors d’une manifestation organisée en hommage à Pierre Bourdieu au Théâtre de la Colline, à Paris, le 2 février 2002, paru dans Bourdieu, savant et politique (Agone, 2004).

De Pierre Bourdieu, à paraître en janvier 2022, la réédition d’Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique.

(La série « Persistance de Pierre Bourdieu » est illustrée de portraits issus du documentaire de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, CP-Production, 2001 .)

Notes
  • 1.

    Mathématicien anglais et collègue de Wittgenstein à Cambridge, Godfrey H. Hardy (1877-1947) défendait en philosophie des mathématiques une position réaliste : les nombres, par exemple, sont des objets qui existent indépendamment de l’esprit du mathématicien ; celui-ci ne les construit pas, mais les découvre comme un explorateur découvre un pays inconnu. [nde]