Éblouis par le sabotage
L’air du temps est au sabotage. Le dérangement ferroviaire à la veille des Jeux Olympiques l’a rappelé, et avant lui divers actes contre des infrastructures de télécommunication ou une cimenterie Lafarge.
Il y a quatre ans, Andreas Malm redonnait à cette pratique sa légitimité théorique dans un livre qui n’avait rien d’un manuel, pourtant curieusement intitulé : Comment saboter un pipeline ? Cette accroche trompeuse révèle à quel point un certain lectorat militant raffole du frisson de l’illégalisme et de l’idée qu’une action radicale est à portée de main, ici et maintenant. L’impatience révolutionnaire, le ressentiment à l’égard des générations précédentes, l’urgence climatique, la déception des mouvement sociaux traditionnels : tout concourt à refaire du sabotage une tactique attrayante, pleine d’espoirs, et même stylée.
« C’est une arme efficace pour perturber l’ordre du monde », assure pour Reporterre Victor Cachard, un de ses adeptes érudits1Victor Cachard est l’auteur d’une Histoire du sabotage en deux tomes aux éditions Libre (2022-2024). Tandis que l’équipe de LundiMatin approfondit l’éloge de ce mode d’action dans le sillage du Comité invisible. Au carrefour du mouvement autonome, de l’écologie radicale, des luttes « anti-tech » et de l’anticapitalisme version réticulaire, fleurit un nouveau discours vantant les mérites d’une tactique parée de toutes les vertus : souple, fluide, insaisissable, efficace, accessible, jouissive, etc. Tout ce que la grève à la papa n’est pas – ou n’est plus. Dans cette optique, la hype est définitivement du côté des Soulèvements de la Terre, plutôt qu’à la CGT – sauf quand elle s’adonne à des coupures d’électricité sauvages. Car le sabotage colle indéniablement aux aspirations d’une frange militante, et à sa sensibilité – y compris esthétique (c’est d’ailleurs d’un historien de l’art, Anaël Chataignier, que vient un des derniers essais soutenant l’« écosabotage2Anaël Chataignier, Écosabotage. De la théorie à l’action, Écosociété, 2024. ».
Un tel enthousiasme a le mérite de secouer le cocotier d’un syndicalisme ronronnant, et d’offrir un débouché émancipateur à une colère noire, noire comme le Black Bloc et la longue histoire de l’anarchie. Mais de l’enthousiasme à l’aveuglement, il n’y a qu’un pas, aisément franchi par ceux et celles qui vont piocher dans l’histoire ce qui les arrange, en espérant redécouvrir un trésor tactique enfoui par des décennies de réformisme, de propagande et de manipulation des masses.
À les écouter, le mouvement ouvrier était autrement plus audacieux « avant », et il faudrait d’urgence s’inspirer de cette radicalité oubliée. Ainsi, au milieu de ce retour salutaire vers l’histoire sociale, entend-on parfois des bêtises : comme, par exemple, le fait que les cheminots français, en 1910, ont provoqué une « paralysie totale du pays » en coupant des lignes télégraphiques. En réalité, les cheminots ne sont parvenus qu’à perturber quelques jours une partie du réseau ferroviaire (avant que leur grève soit brisée par une mobilisation militaire), et ils n’ont jamais appelé à s’en prendre au réseau de télécommunications (on ne sait à peu près rien de ceux qui l’ont fait).
Entre les discours et les pratiques, l’écart est souvent immense : les archives syndicales ou policières, ainsi que la presse, peuvent donner l’impression qu’il y avait du sabotage partout à la « Belle Époque ». Mais dans les faits, on trouve rarement des ouvriers boulangers sabotant du pain (par exemple en le brûlant), ou encore des garçons coiffeurs s’en prenant aux clients. Alors qu’il en est question très souvent dans les sources : parce que la bourgeoisie en a peur, et que les syndicalistes font tout pour l’effrayer.
L’histoire du sabotage, pleine d’anecdotes croustillantes, s’avère beaucoup moins rock n’roll que sous la plume de certains de ses passionnés. Et puis, si cette tactique était aussi formidable que cela, pourquoi a-t-elle été abandonnée ou, en tout cas, marginalisée ? Deux réponses viennent spontanément à l’esprit de qui veut réhabiliter le sabotage : parce qu’il a été réprimé, et parce que le mouvement ouvrier a été progressivement neutralisé par le système capitaliste et représentatif. Ces deux arguments sont globalement recevables. Mais si on s’en contente, un facteur reste dans l’ombre : l’incapacité des militants à maîtriser un moyen d’action par définition peu maîtrisable. Cet élément d’explication trouve difficilement sa place dans une logorrhée insurrectionnelle plus prompte à vilipender l’État et le grand capital qu’à inciter à la réflexivité critique. Et pourtant, là réside une des clés permettant de comprendre pourquoi une tactique aussi séduisante n’est jamais parvenue à occuper une place aussi importante que la grève.
Que ce soit en France ou aux États-Unis – les deux pays où le sabotage ouvrier a été le plus théorisé, voire pratiqué, avant 1914 –, les syndicalistes révolutionnaires n’ont jamais réussi à faire pleinement entrer le sabotage dans le « répertoire d’action » de la classe ouvrière, comme dirait l’historien Charles Tilly. Parce que la méthode, quoi qu’on en dise, reste risquée, tant pour celui qui l’applique que pour ceux qui peuvent en subir les conséquences, souvent imprévisibles. Et parce que, par principe, l’illégalité ou le renoncement au travail bien fait éloignent irrémédiablement la masse des travailleurs.
Est-ce à dire que le sabotage n’est plus qu’une vieillerie prêtant au mieux à sourire ? Assurément non. Car, comme l’actualité la plus récente le montre, il refait forcément surface lorsque des moyens d’action traditionnels ne mobilisent plus. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non saboter mais que faire de cette énergie radicale qui se manifeste, ici et là, de plus en en plus souvent.
Crier au génie dès qu’une installation est sabotée – ou « désarmée » en langage SLT – en tordant l’histoire pour s’émerveiller du retour de l’audacieuse efficacité des anciens n’aboutira qu’à reproduire l’implacable mécanique répressive d’avant 1918 : les mots de ceux qui luttent seront déformés, retournés contre eux et utilisés comme prétexte aux arrestations, aux condamnations et aux interdictions. C’est ce qui arrivé à la CGT en 1908, lorsque ses dirigeants furent arrêtés, accusés d’être à l’origine des violences ouvrières. Ce fut aussi le sort de la centaine de militants des Industrial Workers of the World (IWW) aux États-Unis, tous condamnés pour entrave à l’effort de guerre, en 1918.
Depuis, le sabotage a été relégué aux marges du mouvement ouvrier, et l’écologie radicale s’est approprié une tactique qu’elle cherche encore aujourd’hui à légitimer. Pour ce faire, un détour par l’histoire est nécessaire : afin d’y trouver des exemples à suivre, certes, mais aussi pour éviter de reproduire les erreurs du passé, ce qu’oublient nombre de « saboteurs » actuels, friands de récits spectaculaires qui ont aussi comme avantage d’attirer les clics et les clients de librairie.
Or, derrière les coups de cisailles vengeurs, les explosions et les déraillements, le plus intéressant dans l’histoire du sabotage réside plutôt dans les manières de faire ingénieuses et discrètes, les complicités collectives inventives, la « jugeotte » individuelle à laquelle appelait Émile Pouget. Car il faut le dire : durant la vingtaine d’années durant laquelle le syndicalisme révolutionnaire a tenté de faire du sabotage une méthode aussi légitime que la grève – de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale –, la violence matérielle s’est systématiquement heurtée au mur de la stigmatisation, de la criminalisation et de la répression.
Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’ait jamais eu aucune utilité, ni qu’elle résume à elle seule le sabotage. L’histoire nous apprend que tout est affaire de dosage, et d’articulation entre tactique de terrain et stratégie d’ensemble.
— En 1889, les dockers de Glasgow sont parvenus à leurs fins en s’efforçant de travailler aussi mal que les briseurs de grève qui avaient été embauchés à leur place – mais sans porter atteinte au matériel.
— En 1910-1911, les cheminots français ont finalement fait plier les compagnies en désorganisant les transports de colis et de marchandises : une « grève du zèle » d’une ampleur inédite, qui a ensuite inspiré l’IWW aux États-Unis.
— En 1917-1918, les bûcherons du Nord-Ouest américain ont également obtenu des augmentations de salaires et la journée de huit heures en sabotant la production de bois, si précieuse pour mener la guerre. Plus d’un siècle avant les Soulèvements de la Terre, eux aussi plantaient des pointes dans les troncs d’arbre (pour les rendre invendables) ; mais l’essentiel de leur mobilisation se situait dans le ralentissement du travail, le respect excessif des règlements ou encore l’incompétence feinte.
Ces formes de désobéissance malicieuse – encore d’actualité3Deux articles lui sont consacrés dans Frustration : Framont Nicolas, « Comment réussir sa grève de la performance ? – Sabotage au travail (1/2)« , « Pratiquer le sabotage au travail pour lui redonner un sens – Sabotage (2/2) – n’ont abouti que parce qu’elles ont été pratiquées collectivement, et de manière disciplinée. Elles constituent une forme de sabotage moins spectaculaire (et moins instagramable) que des bris de machines ou des dégradations d’infrastructures, qui nourrissent aujourd’hui un imaginaire séditieux peu soucieux de la réalité historique. Quitte à parler de sabotage, autant le faire sérieusement, sans se raconter d’histoire : c’est-à-dire sans balayer d’un revers de main une tactique injustement diabolisée, ni faire croire qu’il s’agirait d’une panacée à simplement dépoussiérer.
Dominique Pinsolle
Dernier livre paru sur ces questions : Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897, 1918).
Du même auteur, à lire aussi sur Antichambre, « Du sabotage comme tactique syndicale », septembre 2024.
Et dans le Monde diplomatique :
— « Le sabotage est-il efficace ? », septembre 2024.
— « Empêcher la grande presse de baver. Il y a plus d’un siècle, les syndicats s’organisaient contre les médias », novembre 2022.
— « Dissoudre pour mieux régner », mars 2021.
livre(s) associé(s)
- 1Victor Cachard est l’auteur d’une Histoire du sabotage en deux tomes aux éditions Libre (2022-2024) ↩︎
- 2Anaël Chataignier, Écosabotage. De la théorie à l’action, Écosociété, 2024. ↩︎
- 3Deux articles lui sont consacrés dans Frustration : Framont Nicolas, « Comment réussir sa grève de la performance ? – Sabotage au travail (1/2)« , « Pratiquer le sabotage au travail pour lui redonner un sens – Sabotage (2/2) ↩︎
