Passer au contenu principal

Depuis le 1er juillet 2025, La Poste ayant supprimé les conditions « Livres & Brochures », tarifs préférentiels d’exportation des livres à l’étranger,
la commercialisation de nos livres via notre site est désormais réduite au seul territoire de la France métropolitaine.

L’aliénation médiatique

14 décembre 2024|

Si une histoire de L’humanité devait être écrite aujourd’hui, on peut imaginer que ses auteurs souligneraient, à n’en pas douter, le caractère profondément pathologique de notre condition présente : « L’espèce Homo sapiens qui a peuplé la planète Terre jusqu’ à la sixième extinction de masse est maintenant en voie de disparition, à la suite d’une terrible épidémie qui a sévi sans discontinuer sur les dernières générations de son histoire. » Les historiens expliqueraient alors que l’extinction de notre espèce a commencé à la suite d’un processus étrange qu’ils appelleraient l’« aliénation médiatique ».

Cette affection extrêmement contagieuse aurait été directement liée à l’usage addictif que la population faisait des médias, essentiellement des médias d’information et de communication, publics et privés, sur lesquels ils restaient connectés en permanence, du matin au soir, leur vie durant. À telle enseigne que leurs facultés naturelles de penser, analyser, sentir, éprouver, réfléchir personnellement sur le monde et sur soi-même, se seraient atrophiées et qu’ils seraient devenus psychologiquement et moralement incapables de se former la moindre opinion sur quoi que ce fût, y compris sur leur propre identité.

« Ils étaient, diront les spécialistes, ce qu’on voulait qu’ils fussent à un moment donné, pour les besoins de telle ou telle entreprise, privée ou publique, des employés dociles, consentants et convaincus. La révélation courait même les réseaux sociaux – vraie ou fausse, en tout cas significative – que l’on avait déjà enregistré dans les maternités des naissances de bébés porteurs de mutations génétiques telles qu’un nez ou une bouche en forme de micro, ou un portable directement greffé dans l’oreille. »

Si l’équilibre mental d’un individu commande son sens du réel et en dépend tout à la fois, on peut dire que ces humains-là étaient des déséquilibrés, des « fous » comme on les appelle communément, ou encore des « zinzins », des « barjots » affligés à des degrés divers de toutes les formes de ce dérangement mental qui consiste à ne savoir jamais ni qui l’on est vraiment, ni où l’on est exactement, ni ce que l’on fait ou que l’on a à faire.

Néanmoins ces malades, comme le montrent tous les témoignages conservés, étaient dans l’ensemble plutôt ingénieux et ils avaient inventé des technologies qui, au départ du moins, visaient à compenser en partie les défauts de la conscience de soi et du monde environnant. Dès leur petite enfance les familles, dépassées par la difficulté d’assurer elles-mêmes convenablement cette mission éducative, remettait les enfants à l’institution scolaire qui était censée inculquer à ses élèves la bonne façon de démêler le tien du mien, de distinguer son groupe social de tous les autres et sa propre personne des autres quidams, bref d’introduire un peu d’ordre et de rationalité dans les affaires de la collectivité et de ses membres.

Puisque l’existence était une course à handicap, il importait que les écarts et les avantages fussent bien marqués avant même le départ. Ainsi entamaient-ils le long apprentissage de ce qui serait désormais leur principale préoccupation : faire sécession d’avec la masse moutonnière, vulgaire et versatile de leurs semblables sans cesser d’être socialement approuvés, désirés et suivis.

Au début, cela marcha à peu près, dans la mesure où, comme par un effet d’homéostasie, les mécanismes de la reproduction et de l’homogénéisation sociales s’équilibraient avec ceux du changement et de la différenciation ; et surtout dans la mesure où les tendances altruistes de la population à s’entraider et à coexister pacifiquement suffisaient à compenser les tendances égoïstes au rejet des autres et à la désintégration des collectifs.

Ce sont là des constantes de l’histoire de longue durée que déjà les philosophes grecs anciens diagnostiquaient à leur façon il y a plus de deux millénaires, en analysant sous le nom de « pléonexia » la fureur inextinguible de dominer, de posséder toujours plus et de commander aux autres, qui était le moteur le plus constant des entreprises humaines.

C’était à l’aube de la grande poussée civilisationnelle et de la grande marée de l’impérialisme capitaliste qui a couvert, en quelques millénaires, de Sumer à nos jours, la Terre entière de merveilles fabuleuses, d’horreurs indescriptibles et de cicatrices ineffaçables. Les religions, tant antiques (polythéismes) que modernes (monothéismes) ayant échoué dans la recherche d’une explication tout à fait convaincante de sa double nature, l’humanité existante s’est retrouvée livrée sans recours aux emballements d’un délire mythologique légitimant les diktats de l’ordre pléonexique. Un ordre parfaitement aberrant, contradictoire et incohérent – quoique pourvu de sa logique fonctionnelle idoine –, et parfaitement abject et ignoble du point de vue éthique. Un ordre qui défie le sens commun et la simple humanité : les divagations les plus abracadabrantes sont permises quand il s’agit de justifier le droit du plus fort.

Comme toutes les hégémonies, à toutes les époques et sous toutes les latitudes, celle du capital (toutes espèces de capitaux confondues) a trouvé les vecteurs humains, matériels et institutionnels, indispensables à son fonctionnement, sa défense et sa diffusion. De nos jours, il s’agit en premier lieu de l’ensemble des entreprises et des appareils qu’on a appelé « système médiatique ».

En réalité ce qu’on appelle aujourd’hui de ce nom est un sous-système du système global totalement intégré qu’est devenu le monde capitaliste marchand, immense machine à la fois une et démultipliée, avec ses innombrables dimensions et fonctions, enchevêtrées et interdépendantes, où justement la presse et ses médias jouent désormais un rôle central et irremplaçable, au moins autant que le système bancaire, aucune autorité ne pouvant s’exercer si elle ne dispose des moyens de se faire entendre.

Sans la fiction démocratique – en réalité un système électif à plusieurs étages, qui n’est pas vraiment démocratique et que le régime parlementaire bourgeois entretient à grands frais, avec d’évidents ratés –, l’État entièrement accaparé par l’oligarchie financière finirait par s’effondrer dans la révélation fracassante de ses mensonges et de ses infamies. Il importe donc pour la pérennité du système de maintenir le plus haut degré possible d’adhésion du plus grand nombre possible de citoyens. C’est à ce travail que s’emploient aujourd’hui la plupart des journalistes de la plupart des organes de la presse écrite et audiovisuelle, à l’exception de la petite minorité qui est entrée héroïquement en dissidence pour continuer à animer une presse d’opposition, imprimée ou numérique qui a bien du mal à survivre.

Les plus éminents des historiens et des sociologues du XXe siècle soulignaient déjà la gravité de la menace que la quasi-confiscation de l’information médiatique par le monde de la finance faisait peser sur l’ensemble des démocraties de la planète, dont la plupart n’avaient jamais été bien assurées sur leurs bases du fait même de leur genèse. Au XXIe siècle, la ploutocratie fit quelques nœuds de plus au lasso dans lequel était ligotée l’information, à cause du coût exorbitant imposé par l’informatisation totale des médias et du travail journalistique. Le renchérissement des technologies de l’information ayant depuis l’origine, au siècle précédent, conduit à la prise en main des médias et de leurs personnels par les oligarchies financières et par le biais de la publicité, on peut considérer que dès les premières décennies du XXIe siècle l’aliénation médiatique du genre humain était pratiquement chose accomplie.

Encore convient-il de ne pas donner de cette catastrophe généralisée une vision uniforme dans un tableau indifférencié. Le mal qui a frappé le genre humain (la pléonexie capitaliste) s’est abattu sur la planète il y a déjà très longtemps. Au début et durant des siècles (voire des millénaires si on périodise à partir de la préhistoire), l’avènement de l’ordre capitaliste imposa à celui-ci de transiger, de compter avec beaucoup d’autres forces, adjuvants et obstacles, mœurs, croyances et institutions, de composer avec d’innombrables structures sacrées ou profanes, dont la résistance ou le concours avaient pour effet de faire apparaître tout changement social, tantôt comme un « progrès » bénéfique, tantôt comme une ruineuse calamité.

Aujourd’hui encore malgré la tendance à l’uniformisation des marchés, toutes les populations n’adhèrent pas avec une égale ardeur aux injonctions du pouvoir économico-politique des milliardaires L’ordre ploutocratique règne sur la planète, mais au prix de fractures et d’oppositions tellement irréductibles qu’on n’a jamais été aussi près d’une troisième et probablement dernière guerre mondiale entre les conceptions que les grandes puissances se font du partage des richesses et de l’exercice du pouvoir de commander aux autres.

Il faut bien voir, en effet, que le rapport des forces en présence s’est entièrement reconfiguré depuis la Deuxième Guerre mondiale et les décennies de guerre froide qui ont suivi. L’« équilibre de la terreur », comme on a appelé cette période (qui n’est d’ailleurs pas révolue) a permis aux deux grands blocs de l’Est et de l’Ouest de se perfectionner dans l’art de savoir « jusqu’où on peut pousser trop loin » la provocation sans déclencher un conflit nucléaire, mais en allumant un peu partout sur la planète des foyers circonscrits, par vassaux interposés, pour entretenir l’inquiétude chez l’adversaire, la confiance chez ses alliés et la fierté chez ses électeurs.

Sans négliger un autre bénéfice dont on parle moins, mais qui a beaucoup profité au capitalisme américain spécialemen,t et qu’on pourrait appeler l’« effet de vitrine ». Il s’agit de la séduction irrésistible qu’exerce sur un public l’exposition prolongée d’un bien convoité par beaucoup de monde. La tendance au mimétisme comportemental et parfois aussi à l’adoption de valeurs et de significations sociales attachées à des pratiques et des consommations « à la mode », surtout si elles sont porteuses de plaisir et de distinction, est inhérente à la démarche pléonexique, et il est banal que la capacité distinctive d’une pratique quelle qu’elle soit aille de pair avec un usage ostentatoire. Ce qui a fait de la foire l’une des formes préférées de l’activité humaine, c’est l’irrésistible propension d’Homo sapiens à monter sur des tréteaux pour s’y exhiber. Il ne servirait à rien de se mettre en devanture si c’était pour passer inaperçu. Inversement, être sans cesse mis en vedette ou donné en exemple suscite l’émulation et l’envie. C’est un bénéfice de la vie sociale qui, pour être symbolique, n’en est pas moins essentiel.

Le phénomène a pris une telle ampleur à notre époque qu’on pourrait même se demander par moments si les êtres humains d’aujourd’hui ont d’autres buts dans l’existence que de parvenir au plus haut degré de visibilité. En tout état de cause – et cela demande à être souligné comme une des variables les plus déterminantes de ce que nous appelons « aliénation médiatique » –, s’il fut un temps où la devise des gens ordinaires était « pour vivre heureux, vivons cachés », ce temps-là est bien révolu. De nos jours au contraire, personne ne semble plus pouvoir être heureux sans le proclamer sur les ondes – et souvent même il suffit de le claironner pour l’être. Autant dire que, socialement, les individus et les groupes, à défaut de pouvoir être ce qu’ils sont concrètement, sont ou finissent par devenir ce qu’ils sont réputés être, dans la représentation qu’ils réussissent à donner d’eux-mêmes aux autres.

Deux conséquences, l’une objective, l’autre subjective, en découlent. La conséquence objective, sur le plan structurel, c’est l’importance prise partout par les institutions, les appareils, les mécanismes et les personnels du système médiatique. La seconde conséquence, de nature plus intérieure, c’est l’effet psychologique et moral de dévalorisation que subissent tous ceux qui, pour des raisons diverses et contingentes, n’ont pas la chance d’intéresser le système médiatique à leur personne ou à leur entreprise. Ils en éprouvent comme un déni d’existence. Ce qui rend la soif de notoriété pathologique et en fait un des facteurs les plus agissants de la pléonexie sociale et de l’aliénation qu’elle provoque, c’est le sentiment d’annulation de soi qui pousse à faire n’importe quoi pour qu’on en parle et pour se mettre à exister, dans le regard émerveillé, ou horrifié, de la multitude.

On peut objecter que le fait n’est pas nouveau. C’est exact. Mais jamais jusqu’ici la concurrence entre les groupes et entre les individus n’avait atteint de tels sommets. Les raisons en sont bien connues et nous nous bornerons ici à en rappeler la principale : la société capitaliste est une société financiarisée, dans toutes ses dimensions et de part en part. Où qu’on soit, quoi qu’on entreprenne et quelque euphémisme qu’on utilise, tout commence et tout finit par l’argent. Pour cette seule raison que l’argent (les moyens financiers) circulant plus vite que tout le reste, est présent partout et qu’il peut se substituer à n’importe quelle autre valeur pour transférer la propriété d’un capital de toute nature.

Il n’a jamais été agréable d’être pauvre. Mais le monde ancien offrait à ses habitants une pluralité de valeurs suffisante pour que chaque individu pût trouver à sa vie, au-delà de sa situation financière, une raison d’être capable de répondre à sa soif de grandeur et des engagements exaltants de nature à transfigurer les existences les plus modestes. Certes, toutes les bergères de France n’étaient pas canonisées pour avoir entendu des appels célestes à sauver le royaume de ses envahisseurs, et tous les petits paysans ne trouvaient pas un bâton de maréchal d’Empire dans leur musette. Mais la foi humaniste et la foi religieuse se renforçaient l’une l’autre dans le respect d’une personne humaine dont la valeur unanimement reconnue était célébrée en toute occasion avec autant de sincérité par les uns que de pharisaïsme par les autres. Aujourd’hui le vice n’a même plus besoin de rendre hommage à la vertu : il règne sans partage sous le masque du bien tel qu’il est défini par nos élites sorties des plus grandes écoles et des plus grandes banques.

La différence entre aujourd’hui et naguère c’est justement que le monde capitaliste bourgeois, qui s’est construit avec le triomphe planétaire de l’économie marchande, s’est donné l’argent comme valeur suprême et a fait sauter tous les verrous éthiques qui visaient à protéger un peu des exactions des possédants les travailleurs des classes populaires et autres impécunieux. Le renversement éthique est si total qu’on n’a même plus besoin de se cacher d’être partisan d’un système économique et social qui a prospéré partout dans le monde avec le culte de l’efficacité, c’est-à-dire sur le mépris de la dignité humaine et du droit des pauvres.

Le comble de l’inconsistance éthique est atteint lorsque la conscience individuelle abdique sa responsabilité en matière de législation morale et qu’on entend par exemple des intellectuels huppés qui, pour prouver à quel point ils sont libérés mentalement des ringardises du passé et combien ils sont percutants en matière de combat idéologique, reprennent, avec seulement un peu plus d’un siècle de retard, la critique dédaigneuse adressée par Nietzsche à la philosophie morale classique, qu’il traitait de « moraline », comme si l’extraordinaire réflexion de Kant, entre autres, sur la capacité de la raison pratique de légiférer et de formuler la maxime de toute action humaine n’était qu’un prêchi-prêcha ennuyeux et mensonger.

Que toutes les formes de tartuferie morale engendrées par l’obligation personnellement assumée de vivre en responsables soient justement dénoncées – en s’appuyant sur la critique marxiste tout autant que sur la nietzschéenne – serait louable si certains penseurs petits-bourgeois ne se croyaient autorisés à en tirer la conclusion qu’en matière morale tout est permis au nom de la liberté et de la sincérité individuelles. Ce qui est le pire des pièges dans lequel la petite-bourgeoisie pouvait tomber. La « gauche » française est en train d’en mourir sous nos yeux, avec ses intellectuels et ses artistes enrégimentés sous la bannière consensuelle de la bienséance et de la pusillanimité social-démocrates.

Au lieu de jeter le bébé moral avec l’eau du bain sociétal, la gauche française devrait, en bonne héritière des Lumières classiques, se souvenir que la critique de la « moraline » – qu’on trouvait déjà chez les grands moralistes du XVIIe et du XVIIIe siècles, dans son esprit sinon toujours dans sa lettre « La vraie morale se moque de la morale » –, s’adressait, non pas tant à ce qui, dans la visée morale relève du constituant, c’est-à-dire de cette disposition de l’esprit humain qui l’incite, pour le meilleur ou pour le pire, à aller toujours au-delà de ce qu’il a atteint ou accompli, au-delà de l’institué, parce que l’institué ne peut que se révéler à la longue imparfait, insuffisant et perfectible, une fois débarrassé de ses inévitables collusions, impostures et compromissions avec les intérêts particuliers. Ce qui importe, ce n’est pas la dégradation de l’idéal dans et par le réel, mais la capacité d’entretenir, si on se veut vraiment de gauche, « la loi morale au fond de son cœur », comme auraient pu dire Kant et Rousseau d’une seule voix.

Et si la « moraline » consistait seulement à répéter à chacun de ceux et celles qui n’aiment plus qu’eux-mêmes qu’il faut, pour que le monde soit humain, respecter son prochain et faire preuve de justice à son égard, alors il faudrait encore crier « vive la moraline » et la conserver précieusement ! Quittes à passer pour des « ringards ». La lutte révolutionnaire a toujours eu une dimension morale intrinsèque. Ce qui est de simple bon sens. A quoi bon se battre pour changer le monde si le monde nouveau devait rester aussi corrompu, injuste et insupportable que l’ancien ? Le monde humain se doit de tendre de toutes ses forces vers un niveau supérieur de moralité, sous peine de rester un monde animal, une jungle invivable.

De toute évidence, la crise dans laquelle notre monde est durablement plongé est une crise « totale » – au sens où les sociologues parlent de « fait social total » pour désigner un fait dont l’explication oblige à analyser toutes les relations qu’il entretient avec toutes les structures fondamentales de l’ordre social à la confluence ou à l’intersection desquelles il se situe, de sorte qu’il peut être considéré comme une variable appartenant à n’importe laquelle de ces structures ou de ces dimensions. La crise actuelle du capitalisme ayant acquis une dimension inédite, celle de l’effondrement écologique, n’en fait ressortir qu’avec plus de force la signification morale : cette crise n’est pas seulement celle d’un système économique, ou d’un système politique, ou de quelque système que ce soit. Qu’elle soit systémique, c’est bien le moins qu’on puisse en dire, dans la mesure où elle affecte ce qui est au cœur même de la société, qui donne son unité, sa cohésion et son sens à l’ensemble des systèmes dont elle est faite, le système des systèmes en quelque sorte. Bref, la civilisation de la société que le capitalisme nous a fait.

Ce qui est entré en crise, c’est la capacité même de notre civilisation de faire tenir ensemble les différentes pièces du puzzle social. Celui-ci n’est plus qu’un assemblage momentané, et souvent bâclé, de bouts et de morceaux que nous n’arrivons plus à faire coller les uns aux autres que de façon arbitraire, artificielle et passagère. L’histoire de la modernité, c’est l’histoire de la dissolution continue de tout ce qui assurait précédemment la cohésion des parties en un tout. Un peu comme si disparaissait la force qui assure la coalescence au sein des nuages de la vapeur d’eau en gouttes de pluie.

En fait les causes profondes de la désagrégation de notre civilisation échappent à notre entendement. Nous ne disposons que d’hypothèses lacunaires qui ne concernent que nos systèmes matériels objectifs. Chez nous, comme chez les autres être humains, les spéculations relatives au sens des choses, à la question de savoir pourquoi les choses sont et sont ce qu’elles sont, ont été dès l’origine abandonnées aux formes les moins fiables de la pensée rationnelle, et les plus soumises à notre affectivité. Après quelques millénaires de croyances plus ou moins délirantes de subjectivité concernant notre civilisation (mythologies, cosmologies, cosmogonies, religions, etc.), il ne semble plus guère possible de forger de toutes pièces, à l’improvisade, un ensemble de notions qui pourraient se substituer intellectuellement et émotionnellement à notre défunte civilisation. Dont il ne reste debout présentement que le désir pléonexique de la puissance matérielle avec ses avantages : confort, commodités, plaisirs corporels, tendances hédonistes, inclinations narcissiques, goûts esthétiques, etc. Nous ne pouvons même plus compter sur la science pour soutenir le rêve positiviste un moment caressé d’un progrès à l’infini de la connaissance mise au service d’une humanité une et indivisible. La science, qui n’a d’ailleurs jamais été totalement affranchie des ambitions pléonexiques, d’autant moins qu’elle coûte de plus en plus cher aux nations, a reconnu elle-même ses limites et son incapacité de principe à sortir du règne de l’immanence et du fait objectif.

Bref, tout ce qui précède revient à dire que le choix jamais démenti de la puissance temporelle (commerciale, financière, industrielle, militaire, territoriale, etc.), dans le mode de production capitaliste sur toute la planète, a constitué un choix de civilisation dont nous avons, sans contestation possible, d’ores et déjà commencé de payer le prix fort. Pour la première fois en des millénaires d’histoire, le genre humain est placé en face d’un choix explicite à opérer entre sa propre survie et la poursuite de son mode d’occupation de la planète.

Il est malheureusement trop tard pour réfléchir à la question avec l’espoir d’y apporter une réponse viable. Toutefois, comme nous sommes là en principe dans le domaine des phénomènes de longue durée, à des échelles de temps et d’espace qui excèdent largement l’expérience d’un être humain, il reste probable que, sauf accélération foudroyante de l’anéantissement du biotope terrestre déjà entamé, notre espèce dispose encore de suffisamment de temps pour alimenter son illusion ancestrale et tenace d’avoir une éternité devant elle.

Auquel cas, chacun se sentant d’autant plus rassuré qu’il reste plus sourd aux sirènes d’alarme poursuivra sans désemparer ses petites affaires dont l’urgence n’a d’égale que l’insignifiance. À moins que les effets funestes de l’aliénation médiatique ne s’aggravent encore et qu’on ne les voie se multiplier à une vitesse accélérée, qui défiera les moyens d’intervention thérapeutique et les capacités en soins palliatifs. On verrait alors les rues et les places publiques envahies par les silhouettes titubantes, hagardes et gémissantes d’individus égarés qui ne savent plus où ils sont, ni où ils vont, ni qui ils sont et appellent à l’aide. Mais très vite, il n’y aura plus suffisamment de gens pour s’occuper de la foule grandissante des aliénés.

En revanche on assisterait à une évolution rapide et significative du mode de gouvernement : sous prétexte de réorganiser la sécurité et la santé publiques, on officialiserait les nouvelles attributions des personnels d’information, de ces milliers de « journalistes » qui, depuis longtemps déjà, c’est-à-dire depuis que tous les médias – à l’exception des héroïques dissidents – étaient devenus la propriété des milliardaires, n’avaient plus qu’un seul travail, servir de relais aux différents ministères dont ils diffusaient la parole gouvernementale sans sortir de leurs studios. Désormais les journalistes pourraient, en leur qualité d’attachés-médias de la santé publique et de nouveaux gardiens de l’ordre, transmettre les directives émanant des cabinets ministériels.

Ceux qui croyaient que ces nouvelles dispositions permettraient d’endiguer la marée montante de l’aliénation médiatique verraient avec inquiétude se multiplier le nombre des égarés et s’accroître chaque jour les cas de suicide individuels et collectifs. « À quoi bon vivre ? », gémiraient les morts en sursis. « Il n’y a plus aucune urgence à faire ce qui ne sert à rien sinon à prolonger notre déréliction. Le genre humain a été une effroyable erreur de l’évolution. Il faut y mettre fin. À quoi servent ces compétitions perpétuelles qui, loin d’alléger nos aliénations nous y replongent sans cesse ? Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours des premiers et des derniers alors que nous ne savons plus si nous sommes sur le bon chemin ni même s’il y a un chemin, ni vers quoi il va ? Courir, soit ! Mais vers un but réel, pas vers des chimères ou des fantasmes inconsistants. Qu’est-ce que cette espèce humaine qui court telle une cohue assoiffée vers des mirages d’eau fraîche ? Être dans les premiers d’une course de zombies ? Et puis demain encore et puis toujours et puis sans cesse ?

Ô Kant, faut-il ériger cette folie en maxime universelle de toute vie humaine ? Est-ce vraiment une raison de vivre ?

Alain Accardo
Du même auteur, lire notamment Pour une socianalyse du journalisme et De notre servitude involontaire (Agone, 2017 et 2013).