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Témoignages de soldats d’une démocratie en guerre [LettrInfo 26-XIII]

3 mai 2026|

Aligné sur la dernière tendance de la mondialisation – substituer la guerre à son crédo traditionnel, le commerce –, l’Éducation nationale encourage les classes « Défense ». Élaboré comme un « levier au service de la citoyenneté », ce « projet pédagogique pluridisciplinaire, en relation avec une unité militaire », est conçu comme une « activité artistique et culturelle ». Il ne correspond, pour le moment, qu’à « quelques heures dans l’année [et qu’aux] seuls élèves volontaires de troisième ». Doit-on s’inquiéter, face à l’indifférence générale, de ce complément au berceau de la propagande médiatique qu’analyse Acrimed pour les grands ?

Alors qu’explosent les budgets militaires (au détriment du social), qu’avec l’aval de l’État français certaines banques placent des fonds privés dans l’industrie de l’armement, et que le pacifisme n’est plus une cause visible, il nous semble nécessaire, au d’un « optimisme farouche », de compléter les formations et informations désincarnées des va-t-en-guerre qui envoient les autres au front. À commencer par les témoignages de soldats américains envoyés par leur gouvernement combattre au Vietnam entre 1964 et 1975, que rapporte Alessandro Portelli dans son Histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues.

Les trois premières histoires qui suivent sont des souvenirs de vétérans du Vietnam ; la dernière est tirée d’un roman, Ceremony, de Leslie Marmon Silko, qui se réfère à la Seconde Guerre mondiale mais a été publiée en 1977, immédiatement après la guerre du Vietnam. Ce rapprochement attire notre attention à la fois sur les racines de certaines des horreurs et le démembrement des cadavres comme métaphore de cette expérience dans son ensemble :

Davis faisait des choses un peu folles. S’ils avaient de l’or dans la bouche, il leur arrachait, parce qu’il collectionnait l’or. Il s’était constitué une petite collection de dents en or… chaque fois qu’il voyait un Vietcong, il le poursuivait. Il était intelligent.

Armstrong était sans scrupules, les gars, totalement sans scrupules. Une nuit, [on en a tué deux]. Armstrong a tout de suite commencé à leur couper les oreilles et à les mettre dans son sac à dos. Puis il a coupé la tête de l’un et a tout mis dans le sac à dos.

Puis Emo a sorti de nouveau son petit sac. Il s’est bagarré avec les ficelles jaunes et l’a ouvert. Il a versé les dents humaines sur la table.

Le démembrement des cadavres est l’expression d’une violence qui revient de manière obsessionnelle, à la fois comme expression des horreurs de cette guerre et comme métaphore de la désintégration de l’identité et de l’humanité de ceux qui l’ont commis.

Dans ce récit de William Gent (né en 1948 à Harlan County), le narrateur commence par opposer they à sa propre personne mais, après la question, il fait quelque chose d’inhabituel en anglais : il omet systématiquement les pronoms personnels, comme s’il voulait créer un flou autour de l’identité de ceux qui ont fait ce qu’il raconte. Ce n’est qu’après qu’il déclare enfin « Je l’ai fait » :

Pris le couteau, coupé les couilles, arraché, un coup dans les tripes, poussé dans la bouche, forcé à avaler [Took a knife, cut his balls, pulled ‘im out, stuck him, hit him in the gut, sticked him in there and made him swallow]. Coupé les oreilles, coupé les côtes de la colonne vertébrale, arraché de la chair, et ils étaient vivants, torture, lourde, tu comprends ? Tout ça, je l’ai fait. Mais j’aimais pas ça, du tout. J’aime pas ça non plus aujourd’hui. Souvent, de retour à la maison, j’ai eu des cauchemars…

À la guerre, les êtres humains sont autorisés, incités, parfois contraints à accomplir des actes inhumains – la différence autobiographique entre le Je narrant et le Je narré devient un véritable traumatisme lorsque le sujet doit reconstruire, en temps de paix, sa subjectivité en temps de guerre. « Tu es à moitié une bête sauvage », se souvient un partisan italien, rappelant le niveau d’existence élémentaire auquel il avait été réduit : « Je suis allé au Vietnam comme un garçon naïf de dix-huit ans. Avant d’en avoir dix-neuf, j’étais devenu un animal quand je suis rentré à la maison trois mois plus tard, même ma mère avait peur de moi », raconte Arthur E. Woodley Jr, soldat au Vietnam. Mais ce n’est pas seulement sa mère qui peine à le reconnaître ; lui-même – et comme lui tant d’autres – peine à se reconnaître dans l’auteur des faits qu’il raconte.

À l’époque, il y avait un jeu qui s’appelait Guts, boyaux. Guts, c’était quand ils donnaient le prisonnier à une compagnie et qu’ils se mettaient tous en file indienne pour lui faire quelque chose.
Il y avait des gars nouveaux dans la compagnie qui n’avaient jamais vu un soldat nord-vietnamien mort, et l’officier leur disait de se mettre dans la file. S’ils ne lui faisaient rien, il voulait qu’ils passent quand même devant lui et le regardent.
C’est comme ça qu’on joue à ce jeu appelé Guts.
Ils ont donc déshabillé le prisonnier et l’ont attaché à un arbre. Toute l’unité s’est mise en file. Deux cents personnes au moins.
Le premier a pris une baïonnette et lui a crevé un œil. Il a mis la baïonnette sur le coin de l’œil et l’a arraché. J’étais étonné de voir qu’un œil est si grand.
Ensuite, il lui a tranché l’oreille et l’a frappé sur la bouche avec un .45. Il lui a fait valser les dents et les a arrachées.
Puis ils lui ont coupé la langue, l’ont coupé partout et l’ont aspergé d’insecticide. Ça lui a irrité tout le corps et sa peau est devenue blanche.
À la fin, il a perdu connaissance.

Il est logique que le démembrement du prisonnier Vietcong commence par l’œil, puisque toute la scène repose sur le regard : l’officier oblige même les recrues réticentes à regarder. L’acte de regarder atteste la complicité des tortionnaires, tandis que l’aveuglement des torturés semble suggérer la honte d’être regardé. En effet, dans tous ces récits, le point de vue est double : « Bref, il y avait ces cadavres. D’abord, bien sûr, mes hommes leur ont coupé les oreilles. Ils les ont fait sécher pour les porter autour du cou. Arrivent la CBS et la United Press et ils voient ces cadavres sans oreilles ». Ce que les soldats font « naturellement » devient insupportable lorsqu’il est regardé par les yeux et la caméra de ceux qui le voient hors du champ de bataille. Cela devient quelque chose qu’il faut occulter.

Regards, miroirs, caméras reviennent souvent dans Nam pour représenter le dédoublement du point de vue entre l’acte de regarder l’horreur et l’horreur de se regarder ou d’être regardé. […] Le dédoublement du regard peut prendre des formes troublantes. En se regardant dans un miroir, un soldat se rend compte qu’il n’est plus celui qu’il était à son arrivée au Vietnam, et que la guerre lui a donné une nouvelle identité, qu’il ne reconnaît pas :

 Il y a une autre personne dans la pièce. J’étais très étonné parce que je n’avais entendu entrer personne. Ensuite j’ai réalisé que je me regardais dans un miroir et que je n’avais pas reconnu mon reflet. C’était moi ?… J’avais changé. Je ne m’étais jamais vu auparavant. J’étais devenu un de ces types que j’avais vu pour la première fois en arrivant. Maintenant, j’avais ce même regard.

Lorsqu’on rentre chez soi et qu’il faut redevenir celui qu’on était avant, changer à nouveau de regard, les images deviennent souvent impossibles à regarder. Les voir, c’est risquer d’être à nouveau tiré en arrière :

[Ma femme et moi] avons commencé à regarder l’album de photos, et j’ai flippé. J’ai commencé à jeter des choses de tous les côtés. J’ai frappé ma femme sur la tête avec une bouteille de bière pleine… J’ai flippé quand j’ai vu les photos de cet album. Ma tête a juste vrillé.

Un autre vétéran raconte ce qu’il s’est passé alors qu’un prisonnier était torturé : « Nous avons posé à tour de rôle avec une baïonnette pointée contre lui… Nous avons posé et pris des photos » pendant vingt minutes, alors que la victime mourait. « Avec le recul, j’ai honte. Je suis heureux de n’avoir aucune de ces photos ». On peut toujours jeter les photographies imprimées, mais les images imprimées dans la mémoire sont plus persistantes. Les récits des vétérans contiennent ainsi une variété de procédés, de formules et de métaphores qui servent à gérer le rapport avec ces images, à établir la distance et la relation nécessaires entre les actions d’alors et la mémoire d’aujourd’hui.

Le procédé le plus courant souligne la perte de toute capacité à prendre des décisions. La forme d’auto-absolution la plus extrême rejette toute responsabilité sur le contexte : tout le monde le faisait, nous étions obligés de le faire. L’usage de la deuxième personne souligne à la fois le caractère routinier des épisodes racontés et l’effet dépersonnalisant qui en découle. Dans un des récits, ce procédé aboutit à une extraordinaire figure de la perte de volonté, celle du zombie :

« Tous les jours, tu sors en patrouille. Les services de renseignement disent qu’ils sont là, et alors tu pars à pied, tu parcours de petits triangles géométriques. Va à ce checkpoint, va à cet autre checkpoint, va ici, va là. Un jour après l’autre, un jour après l’autre. Tu te mets dans une routine qui t’endort le cerveau, et au bout d’un moment tu deviens un putain de zombie ».

Un autre narrateur insiste sur les pressions du contexte et de la discipline, et il donne une variante du « J’exécutais des ordres » des nazis : « Couper les oreilles était une chose encouragée – couper les nez, couper les pénis des hommes. Une femme, on lui coupait les seins. On était incités à faire ces choses. Les officiers attendaient ça de toi… J’étais dans un autre environnement et je devais agir à leur manière. » Pourtant, malgré les pressions environnantes, on peut difficilement échapper au souvenir de son implication personnelle : ce même narrateur finit par passer à la première personne, dans une conclusion peut-être ironique : « Au bout de deux semaines passées là-bas, j’ai commencé à couper des oreilles. Je portais un collier d’oreilles. C’était le signe que j’étais un bon soldat ».

Cette même contiguïté entre la pression extérieure, l’horreur vécue personnellement et l’intériorisation des « valeurs » militaires apparaît dans le récit d’un vétéran que ses camarades forcent à surmonter son dégoût et son horreur de la mort en l’obligeant à défoncer, à coups de pied, le crâne d’un cadavre, sous les yeux de tout le monde :

Maintenant, je donne des coups de pied. Je frappe, je frappe et, tout d’un coup, le cerveau commence à sortir de l’autre côté. Oh merde. J’ai cru que j’allais mourir quand j’ai vu ce que je faisais vraiment. J’ai cru que j’allais mourir. J’ai recommencé à vomir, mais je n’avais plus rien à sortir. J’ai eu des spasmes dans le ventre. Mon Dieu, c’était à crever. J’essayais de boire de l’eau pour que ça remonte. Mais ça servait à rien.

La première personne et le présent historique rendent compte, de manière vivante, de l’état d’esprit du moment, de la subjectivité du Je narré. Le narrateur se représente déjà comme un sujet divisé au moment où il se regarde de l’extérieur dans le cours même de l’action. Mais, ni dans le temps de l’histoire, ni dans le temps du récit, il n’arrive véritablement à prendre de la distance. S’il existe, il faudrait chercher le jugement moral dans les plis de l’histoire, dans les glissements des pronoms et des verbes.

Ainsi, le passage cité est suivi d’un hommage aux camarades qui ont incité le narrateur à faire ce geste : « C’étaient des hommes sérieux, qui s’engageaient dans ce qu’ils faisaient », et qui savaient donc que surmonter l’horreur de la mort est la seule façon de survivre. Mais, plus tard, le narrateur laisse entendre que le prix de la survie est la suppression de son humanité : « Je me dis, ceux-là, ils sont des professionnels, mais ils sont fous. Comment tu peux te souvenir des choses qu’ils ont faites ? » Plus encore que le rapprochement révélateur entre professionnalisme et folie, le travail des pronoms est formidable : l’usage de they et de you sert à éviter la question véritable, restée donc dans le non-dit : « Comment je peux me souvenir des choses que j’ai faites ? »

Alessandro Portelli
(Les témoignages des soldats américains cités sont extraits de Mark Baker, Nam, 1982 ; et de Wallace Terry, Bloods, 1992.)

À lire sur Antichambre :
— la préface de Xavier Vigna : « Entre récits, imaginaires et dialogues », décembre 2025 ;
— l’extrait d’un chapitre d’Alessandro Portelli : « Histoires représentatives : voler des fruits ou commettre son premier acte révolutionnaire », février 2026 ;
— « De la guerre comme politique étrangère des USA, 1846-2026 », avril 2026.

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L'histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues

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