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Tous américains ! [LettrInfo 24-XXV]

11 novembre 2024|

Pour n’avoir pas été souvent donnée comme une bonne nouvelle, la réélection jeudi dernier de Donald Trump a au moins les vertus de la clarté. Quelques commentateurs autorisés ont bien tenté de rivaliser de finasseries pour expliquer la défaite des démocrates. Mais dans l’ensemble, un message a dominé : l’abandon de la working class.

Ce jour-là sur la matinale de France Culture, Thomas Frank a rappelé les analyses au cœur de son livre Pourquoi les pauvres votent à droite. Analyses qui n’ont pas attendu ce milliardaire puisqu’il en a déjà donné l’essentiel à l’occasion du précédent, George W. Bush. Quant aux démocrates, le journaliste américain fait commencer avec la présidence de Bill Clinton leur préférence pour les classes « très éduquées » au détriment des classes plus ou moins populaires. Une préférence qu’on retrouve dans les accords de commerce qui ont provoqué la destruction de l’industrie manufacturière aux États-Unis, et dans les libertés accordées à Wall Street, qui ont débouché sur la crise financière de 2008. Avec des conséquences dramatiques sur les classes travailleuses que n’a pas corrigées Barack Obama, puisqu’il a plutôt choisi de sauver les banques.

De la négligence au mépris de celles et ceux qui ne votent pas pour les démocrates, le pas a été franchi par Hilary Clinton : « On peut mettre la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le “panier des pitoyables”. Les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. À vous de choisir. […] Certaines de ses personnes sont au-delà de toute rédemption. […] Elles sont incorrigibles (9 sept. 2016). »

Si la déclaration a été saluée par les applaudissements du « gala LGBT pour Hillary » qui la recevait, plusieurs commentateurs politiques ont alors estimé que c’était une lourde erreur, et qu’elle a ouvert la voie à une victoire de Trump. Est-il abusif de faire un parallèle avec les déclarations de certains leaders de la gauche française sur les électeurs du Rassemblement national, applaudies par la bourgeoisie de gauche diplômée ? Non pour rabaisser le programme du Nouveau Front populaire au niveau du néolibéralisme exemplaire des démocrates. Mais pour éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Après tout, Clinton s’est excusée en assurant que les électeurs de Trump comptaient de nombreux « Américains qui travaillent dur ».

Les classes populaires américaines n’ont pas attendu le dernier, ni même l’avant-dernier président milliardaire, pour se laisser séduire par un candidat qui fait campagne sur la xénophobie voire le racisme. À la fin des années 1960, le mépris pour les « petits Blancs », que la gauche institutionnelle ne cache plus, tend déjà à les jeter dans les bras d’un démagogue, avant qu’ils ne soient poussés un peu plus à droite.

Ces années-là, le journaliste Andrew Kopkind enquête sur l’Amérique profonde. Et déjà il constate que la stigmatisation des électeurs par les syndicats et les démocrates est inefficace, voire contre-productive : « Pour la bonne raison que les gens n’aiment pas s’entendre dire qu’ils sont “racistes” quand au fond de leur cœur ils soupçonnent que d’autres motifs sont à l’œuvre. » Certains craignent de perdre leur boulot ou que l’inflation leur rende la vie encore plus difficile ; d’autres refusent de « vivre dans la peur de la prochaine émeute » ; beaucoup sont conscients que « le racisme ne constitue que le symptôme d’un syndrome beaucoup plus vaste ».

Et la plupart de celles et ceux qui rencontrent Kopkind n’ont pas envie qu’on envoie leurs fils à la guerre – où étaient moins souvent envoyés ceux des classes supérieures de l’électorat démocrate. Tandis qu’aujourd’hui l’électorat de Trump rejette les interventions militaires coûteuses et sans fin – même si elles sont désormais menées par procuration.

Lorsque Kopkind s’adresse à un transfuge de l’université qui travaille dans une usine automobile proche de Cleveland, celui-ci l’assure que « les gars ne sont pas de véritables racistes, du moins pas plus que n’importe qui ». Tandis que « les plus vieux ouvriers acquiescent : il n’y a pas de lutte raciale à l’intérieur de l’usine, où “les Noirs étaient bien traités – mieux même que dans les universités des classes moyennes” ».

Au cours de la décennie suivante, il n’en va pas de même à Détroit, où Dan Georgakas et Marvin Surkin décrivent la réalité des conditions de travail à la chaîne dans les usines automobiles de Murder City : la corruption des appareils syndicaux et le racisme quotidien de la société américaine. Mais leur témoignage, centré sur les militants et les actions de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires, illustre aussi le développement à la base d’une lutte contre le racisme et pour la justice sociale qu’on aimerait indissociable des alliances de classe.

Quelques présidents plus tard, Thomas Frank a poursuivi l’analyse des (bonnes) raisons pour lesquelles les employés et les ouvriers américains votent pour un candidat dont les démocrates croient qu’il suffit pour le vaincre d’attiser leur « rejet massif » du personnage. Alors que cette stratégie a produit exactement l’effet inverse avec Trump. Ce qui oblige, plutôt qu’à s’indigner, à comprendre les raisons pour lesquelles 53% des femmes blanches ont préféré un candidat sexiste, 46% des hommes hispaniques et 39% asiatiques un candidat raciste. Ou encore pourquoi certains musulmans ont préféré voter pour un candidat islamophobe : les positions de l’administration Biden et de la candidate démocrate face au conflit israélo-palestinien ?

« Il ne faut pas s’étonner qu’un parti démocratique qui a abandonné la classe ouvrière s’aperçoive que la classe ouvrière l’a abandonné », ne s’étonnait pas Bernie Sanders, figure de la gauche américaine marginalisée dans son parti, devenu celui des classes supérieures diplômées. Un basculement que Thomas Frank décrit dans son livre sous la formule paradoxale : Pourquoi les riches votent à gauche.

Dans le dernier volet de son triptyque, Thomas Frank analyse l’histoire du populisme. Non pas l’insulte qu’on dégaine à tort et à travers pour éviter de comprendre mais un retour historique sur une tradition qui a longtemps nourri le refus du peuple de « rester à sa place », celle que lui attribue une élite qui ne conçoit la démocratie que comme l’expression de ses seuls intérêts.

L’« autopsie du désastre » – comme certains médias qualifient l’élection de Trump – est volontiers accompagnée de micros-trottoirs, autant de pleurs dans les chaumières et d’appels à une « douloureuse introspection des démocrates ». N’est-ce pas aussi à l’introspection de la gauche française que ce résultat appelle avec la même d’urgence ?

Thierry Discepolo
Sur ces thèmes, à lire en ligne sur Antichambre :
— « Racisme blanc en col bleu », Andrew Kopkind, novembre 2024.
— « “Ce n’est pas moi qui ai abandonné mon parti, c’est mon parti qui m’a abandonné” (I) Quand les démocrates étaient populistes », Serge Halimi, juin 2019
— « “Libéralisme de gauche” ? le mythe se meurt enfin », Serge Halimi, juin 2019
— « Résonances françaises d’une élection américaine », Serge Halimi, août 2013

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