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Ce qu’il restera de la rue d’Aubagne à Marseille

Ces réflexions de Victor Collet, auteur en 2024 de Du taudis au Airbnb, accompagnent l’ouverture du « procès de la rue d’Aubagne », qui fait suite à l’effondrement, le 5 novembre 2018 à Marseille, des immeubles des n° 63 et 65 ayant causé la mort de huit personnes.

Que reste-t-il de la rue d’Aubagne ? La question n’a jamais cessé de hanter la ville. Que restait-il de cette brutalité du projet urbain qui avait explosé cinq ans plus tôt ? Et de ces mois de ferveur dans les rues, des manifestations monstres, des pillages de décembre, de la communion et des solidarités ? Que restera-t-il de la morgue des élus véreux et de ces syndic’ mafieux qui, après tant d’impunité, se cachaient, traqués tout à coup, affichés sur les murs de Marseille, dans les journaux ? De ce cynisme sans limite qui n’en finissait plus de remonter à la surface et d’éclabousser la ville ? Et de ces milliers de personnes délogées, enracinant le trauma, de celles qui le sont toujours et dont le relogement n’est qu’une lointaine chimère ? 

Que reste-t-il aujourd’hui des murs qui tombaient, sous les coups et les masses des militants, portés contre d’autres projets absurdes de « requalification » et de « gentrification » du quartier voisin de La Plaine, menés tambour battant, eux aussi contre les habitants. Un même « plan » pour Marseille. Abandon et mort pour les uns, « mur de la honte », gentrification et piétonisation pour les autres.

Le 5 novembre 2023, les commémorations éparses répondaient déjà à la question. Difficile de tenir le souvenir de la rue d’Aubagne si longtemps dans la rue. Mais s’y mêlaient aussi un affichage sur les murs de Noailles : de l’insalubrité, de multipropriétaires reconvertis dans Airbnb, jusque devant la « creuse », le trou béant de l’effondrement. Et bien difficile de ne plus voir le changement : une rue toujours sens dessus dessous mais aussi devenue un de ces « incontournables touristiques »1La Provence, 4 novembre 2024..

Schizophrénie urbaine à son acmé : entre le souvenir à vif du quartier effondré, une insalubrité toujours aussi massive… et la nouvelle rentabilité du logement et ses « meublés ». La rue d’Aubagne reste cette traversée chaotique au milieu d’extrêmes : haut de rue à moitié fermé (par les arrêtés de péril, les portes blindées et les chaines) ; restaurants conceptuels et boitiers à clé Airbnb, qui se sont frayés un chemin et voisinent avec le fameux « permis de louer »2Passé en 2019 par la mairie Gaudin pour sauver la face en freinant la prolifération des taudis par l’envoi d’experts à chaque nouvelle location ou renouvellement de bail, il est vite largement contourné par le placement en Airbnb qui évite la réglementation. ; hordes de touristes enfin acclimatés à la réputation de Marseille, colonisant terrasses branchées et glaciers hors de prix, magasins bio ou épiceries fines établis à côté des vieilles enseignes, des revendeurs à la sauvette et des hôtels miteux, encore évacués jusqu’à ce 5 novembre 2024. D’aucuns affectionnent la si prisée « mixité » à la marseillaise, côtoient la misère, la débrouille et les bâtiments délabrés en sirotant une pinte d’IPA à 8€, au milieu des incessants contrôles policiers.

Une ville « de plus en plus ségrégative » titrait même la veille du procès la mesurée et très documentée association « Un centre-ville pour tous » 3La Provence, 11 novembre 2024.. Relégation en périphérie d’une partie de la population historiquement fixée en son centre et sans réel droit au retour ni possibilité de rester avec l’explosion des loyers, des baux-mobilité, des meublés. Un « mal logement » qui « s’aggrave » même au lieu de se résorber, se multiplie, change de face, s’accélère. Au milieu des rénovations.

Exception ou accélération…

Symbole de l’effondrement, de l’abandon des élus et des propriétaires, de leur collusion macabre, mais aussi de l’immense vague de solidarité et de colère, cette rue représente toujours cette centralité si particulière de Marseille : populaire, exubérante, faite de petits commerces et de voisinage d’entraide malgré les galères, parfois par choix, souvent par contrainte. Prenez ces textos retranscrits au début du procès par MarsActu : des habitantes du n°65 qui échangent pour s’entraider, la veille de l’effondrement, au milieu des craquements du bâtiment, des fissures, de l’électricité qui saute.

Symbole éclatant, la rue d’Aubagne l’est donc aussi pour sa touche de sordide. Une gentrification galopante et une touristification massive, qui hâtent le remplacement des populations, des clientèles, des bars, des hôtels, des loyers.

Ce qui restera aussi de l’effondrement, avec les années, c’est cette rupture avec l’histoire. Celle d’une rue et d’une ville. Six mille à huit mille déplacés, plus de 850 bâtiments fermés, encore une vingtaine chaque mois. 10% de logements insalubres pour seulement 1% de la population en France. La ville-taudis explose à la figure des médias et de chacun. Et le choc qui suit ancre le trauma : le système pris la main dans le sac réagit, compense, recrute à tour de bras pour sauver un peu tard les meubles et déloge en un temps record l’équivalent de ce que représente l’ensemble des expropriations du Grand Paris Express, ses 42 milliards d’euros de budget et ses 186 projets urbains, sur près de 15 ans4Anne Clerval, Laura Wojcik, Les Naufragés du Grand Paris Express, La Découverte, 2024..

Fermeture, obligation de rénovation, chute des prix de l’immobilier, vaste coup de projecteur… et pour certains déjà, opportunité. Un an plus tard, en 2019, on comptait déjà 88% de hausse des dits « meublés de saison ». Dans la foulée, un certain confinement et sa sortie provoquent la ruée touristique et les investisseurs vers Marseille. Les Bordelais (Challier, Richard, and Co), les Parisiens (Spezzotto-Simacourbe) et les locaux, anciens (Chevalier, Marion & Ségolène) ou jeunes requins (Maison Noailles), ont saisi le message. Eldorado marseillais avec des prix défiant ceux de la Seine-Saint-Denis.

Des bâtiments comme ceux des n°63 et 65, dévalués comme jamais, attirent tout à coup. Le souvenir et le présent de la rue d’Aubagne, c’est ça aussi : la mise à mort de la légendaire « inertie » marseillaise. Celle qui venait à bout des grands projets urbains, de la métropolisation, une certaine rue de la République. Et le remplacement d’un centre-ville par un autre, par petits bouts de Ve-VIe puis des Ier et IIe arrondissements. Avec comme moyen de cette « guerre aux pauvres », l’arme du délogement et des périls, la stratégie du choc, à nouveau vécue par les habitants. Derrière la lutte contre l’insalubrité, sans obligation réelle et contrôlée de retour des occupants, en l’absence de contrôle drastique des loyers ou de construction massive (et en panne en réalité) de logement social, impossible d’y revenir, de s’y loger. Là aussi, la rue d’Aubagne aura été une clé.

5 novembre : un procès pour l’histoire… en attente

Mais, alors que s’ouvre le procès des effondrements, que tout le monde annonce « hors norme », les extrêmes de la rue d’Aubagne ont laissé place à l’unité retrouvée. Unité des commémorations et des manifestations, des collectifs et habitants mêlés. Jusque devant l’immense caserne militaire du Muy où se tiendront pendant un mois et demi ces 9 procès. 16 prévenus, de très nombreuses parties civiles. Des témoins en pagaille. Et, enfin, des comptes à rendre. Qui sait, des réparations ?

Unité dans l’attente. Six ans, c’est long. Trop, rappelait l’une des survivantes, face à cette « impunité temporaire » de plus de six ans5MarsActu, 05 novembre 2024.. Attente de « vérité et la justice » surtout, comme le scandaient les milliers de manifestants réunis devant le Palais de justice avant l’ouverture du procès.

Que soient connus ou plutôt reconnus la crasse responsabilité de la ville, des bailleurs dit sociaux comme « Marseille Habitat » (n°63) ou privés comme « Liautard » (n°65), le mépris et l’indifférence des élus, l’incompétence ou l’indécence des experts et des propriétaires, tous parfaitement au courant mais jurant, hier comme aujourd’hui, à leur irresponsabilité. À la nullité.

Xavier Cachard, le plus symbolique d’entre eux, propriétaire du n°65, avocat du syndic censé faire des travaux jamais réalisés, conseiller régional et désormais reconverti dans le Airbnb dans la région de Forcalquier, n’a-t-il pas été le premier à demander tout simplement la « nullité » d’une procédure à charge ? Retranché derrière l’avis d’experts qui flairent bon le stratagème pour éviter de questionner et condamner un « système » ? N’a-t-il pas évoqué lui-même cet « avant » et « après » 8 novembre, quand son portrait s’égrenait sur les murs de la ville ?

Fin d’un système en procès ?

Le trauma collectif est toujours là. L’insalubrité aussi. Le manque de considération pour les habitants par tant de propriétaires ou d’institutions. Mais ce qui meurt avec la rue d’Aubagne, c’est cette histoire récente où l’abandon des uns pouvait encore se satisfaire de la débrouille des autres. Où la rentabilité à tout crin, la marchandise du sommeil sur le dos des plus pauvres, des plus précaires, des sans-papiers, la corruption des élus, la connivence des élites, le mépris pour la vie, pour nos vies, pouvait se maintenir sans fin.

Le système, avec l’effondrement, n’est plus viable. Et le nauséabond marché s’effondre, comme le secret de polichinelle autour de la gestion municipale désastreuse, et coupable : « Tout le monde savait ». C’est la phrase certainement la plus partagée lors des entretiens, micro-trottoirs, récits collectés ou glanés, sur le moment et quatre ans plus tard.

Et face à l’incurie, le mépris des annonces des élus à peine les bâtiments tombés, la structure même de Marseille a bougé. Une fois la sidération passée.

« C’est tout Marseille qui est pourri », rappelait quatre ans plus tard cette travailleuse du sexe de la rue Curiol, petite rue parallèle tout aussi pentue ayant connu presque autant d’arrêtés de péril que sa consœur d’Aubagne. Secret de polichinelle disait-on. Le Monde pouvait encore titrer au matin de l’ouverture du procès « une chaine de négligences et d’aveuglements », il n’y a bien qu’une rédaction parisienne pour être encore trompée devant les faits et l’histoire.

Si l’attente est immense, c’est donc moins la vérité qu’on y trouvera. Tout le monde la connaît déjà. Le 5 novembre le rappelle : sans combat acharné contre « ceux qui savaient », ils « produiront » la ville sans nous, contre nous. À la rigueur, découvrira-t-on peut-être grâce aux débats le cynisme insoupçonné d’un des responsables du désastre.

Non, l’enjeu réel sera de transformer cette vérité populaire parfaitement admise en vérité pénale, « officielle », ouvrant sur la reconnaissance de cette responsabilité. Quant à la justice, si on la préfère au bout des pics des révolutionnaires et des ces élus qui se cachaient au fil des journées de novembre, il s’agira de l’obtenir du pouvoir judiciaire (dont on rappelle qu’il est aussi celui qui, hier comme aujourd’hui, désignait et désigne encore les listes d’experts qui ont fait réintégrer le n°65, par exemple).

Enjeu de justice. Peine « exemplaire » entend-on. Punition et réparation des victimes sous forme de compensation. Pour la vie, le trauma, l’horreur du drame.

Pour les victimes et pour les autres. Que le procès soulève la question de l’insalubrité régnante à Marseille. Qu’il soit à nouveau, comme l’était et l’est la rue d’Aubagne, symbolique, qu’il fasse ressortir les fantômes et les chasse un peu aussi. Qu’il fasse en somme jurisprudence. Une décision sur laquelle s’appuyer pour en faire reconnaître d’autres, tant d’autres, d’insalubrité, d’oppression et d’exploitation dans les logements, dans l’intimité, le caché. Qu’il rejaillisse aussi et fasse le procès d’un « système Gaudin » depuis balayé. Voire qu’il mette enfin en avant cette collusion entre privé et public, et mette en lumière que le « marchand de sommeil », ici, n’a pas eu besoin de gros bras. Juste d’un costard-cravate, d’un poste d’élu, d’un bon syndic ou d’un expert derrière lequel se retrancher.

Mais alors que la procédure ne semble avoir retenu et mis en examen qu’un seul de ces élus, la mise en cause du système semble déjà loin. Resteront les témoins pour le faire ressortir. Et avec un expert vers lequel tout le monde se tourne, et des propriétaires finalement cités par les familles mais dont personne ne peut prédire qu’ils seront réellement associés au verdict final ou déportés vers d’autres procès, bien difficile encore d’imaginer la réelle portée de l’événement.

Peut-être aussi, parce qu’avec un tel degré de responsabilité, de cynisme, de monstruosité, l’écœurante connaissance des faits avant même l’effondrement, l’énormité du dossier de la rue d’Aubagne rendra difficile la sortie de cette « exemplarité », de cette exceptionnalité. Les autres, ceux qui continuent d’exploiter la misère dans l’ombre et l’informalité, apparaîtront immanquablement petits à côté du monstre de la rue d’Aubagne.

C’est connu, les procès sont aussi là pour laver. Hier les péchés, les innocents, les pénitents. Aujourd’hui, souvent aussi, les puissants. Construire des monstres pour exorciser. Punir quelques-uns, exemplaires, réparer, épurer un peu, exonérer beaucoup. À n’en pas douter, les monstres de la rue d’Aubagne seront à la mesure de l’enjeu. Qu’on scrute les tweets, les échanges, l’indifférence, et la colère des marches de novembre se rappelle vite à soi.

Une fois passé le procès, que restera-t-il de la rue d’Aubagne ?

Qu’en sera-t-il des absents ? À commencer par celui qui, dès les premiers rassemblements, était rebaptisé de façon indélébile : « Gaudin assassin ! » La rue d’Aubagne, paraît-il, l’aurait, sur la fin, hanté.

Et des relaxés, des non-prévenus, comme on l’a vu, ces propriétaires privés pourtant au cœur du drame et de la course à l’insalubrité, qui ont failli passer à côté du procès ?

Et de tous ceux, non retenus par la procédure, qui, dès le drame, se seront défait de leurs taudis, détenu des années ou décennies durant, de celles et ceux qui continueront en veillant à le faire plus discrètement ? De toutes celles et ceux qui, moyennant de bons et dispendieux avocats, retranchés derrière le droit ou sachant le manier à la perfection, passeront à côté de l’illégalité ou de la culpabilité, feront tomber ces procédures si complexes, techniques, tout en continuant à exploiter tout un chacun ?

De ceux qui, pour sauver les meubles d’une municipalité assiégée, auront tué la neuvième victime de Noailles, Zineb Redouane, mais dont le dossier ne sera pas retenu ici, question de droit ?

De ces milliers de délogés, traumatisés, dont le bâtiment n’est pas tombé ? Ou de ces propriétaires un peu moins monstrueux qui sauront s’en distinguer ?

Quid enfin des plus malins, reconvertis des taudis aux Airbnb et dont les déclarations à propos des réglementations municipales singent à la perfection les mots et pratiques des marchands de sommeil ?  Ceux qui dénoncent ces « crasseux » de locataires, contournent en permanence réglementations et contrôles, et se défont d’habitants plus assez rentables qui disparaissent de leur logement au profit du « meublé de saison ». Ou de tous ceux qui découpent inlassablement les immeubles pour accroitre la rentabilité de leurs meublés, comme le faisaient les « marchands de sommeil » ancienne manière ?

Quid de tous ceux qui, comme Cachard, désormais airbnbiste à Forcalquier, ont simplement opté pour une forme d’exploitation plus adaptée : une essoreuse à blanchir leurs pratiques, leur garantissant opacité et impunité ?

Et de toutes ces lois et règlementations qui, à côté de la lutte contre l’insalubrité, criminalisent depuis des années les locataires en situation d’impayés, facilitent l’exploitation et l’extorsion ordinaire des plus pauvres, mais n’entrent pas dans le registre d’un procès pénal ? Et de ces pratiques d’infériorisation qui entrent si difficilement « en voie de condamnation » ?

En individualisant à outrance, en personnalisant les échelons de la négligence, du manquement, des responsabilités, des culpabilités, ce procès aura déjà bien du mal à mettre à bas un « système ». Elle ne pourra surtout pas affirmer plus sur cet autre enseignement ô combien crucial des effondrements : qui produit la ville ? qui continuera à le faire ? et s’arrogera, derrière un titre de propriété, un droit de vie ou de mort sur les plus pauvres qui vivent là ?

Qui fera le procès de toutes celles et ceux qui, victimes de ces processus, auront été délogés sauvagement ou ne seront jamais retournées dans leur logement ? De toutes celles et ceux évincés depuis, légalement ou illégalement, de leur logement ou de leur quartier dans cette nouvelle course à la rentabilité ?

La marchandise du sommeil, ancienne ou nouvelle manière, ne rentrera pas, ou si difficilement dans ce procès. Le procès de ceux-là ne tiendrait de toute façon dans aucun tribunal. Gageons que celui-là répare au moins les victimes et donne le coup de projecteur tant attendu sur les assassins et les responsables du mal-logement marseillais – et d’ailleurs.

Pour les autres, ceux qui continuent sans relâche à exploiter, extorquer, vivre sur le dos de nos fragilités, l’après rue d’Aubagne rappelle que leur procès se fera ailleurs. Au milieu des cris et du tumulte de la rue, de la traque à l’insalubrité et contre les opérations de communication sans lendemain, par l’affichage de toutes celles et ceux qui, sans notre force collective, dans l’intimité de ces « vies brisées », profitent de nos faiblesses.

Ce qu’il nous reste de la rue d’Aubagne, c’est aussi, peut-être même surtout ça : rappeler que la peur et l’effroi peuvent, pendant quelques semaines ou quelques mois, au milieu des flambeaux et des larmes, changer de camp. Que, pendant un temps, les puissants se cachaient, leur morgue et leur mépris se taisaient. Et qu’ils devront peut-être à nouveau le faire. Mais, ce souvenir-là, pour ne pas mourir, ne peut s’écrire au présent.

Victor Collet

livre(s) associé(s)

Du taudis au airbnb

Petite histoire des luttes urbaines à Marseille (2018-2023)

Victor COLLET