L’histoire de France populaire contre le roman national [LettrInfo 24-XXVI]
La vague brune cherche à reprendre ses droits sur l’écriture de l’histoire de France. D’un Philippe de Villiers, promoteur du Puy-du-Fou qui dénonce le « mémoricide » en cours (c’est-à-dire la suppression du roman national), à un Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui a financé avec les deniers publics « Raconte-moi la France », un spectacle digne du temps béni des colonies. Pendant ce temps, les historiens professionnels déconstruisent, déconstruisent et déconstruisent encore, sans que cela ne semble avoir beaucoup d’effets.
Mais si l’histoire se construit, elle se raconte aussi. C’est ce qui la rend accessible au plus grand nombre. Et ce qui nous permet de comprendre le présent. Ce qui est toujours un enjeu politique. Rarement aussi tendu que ces temps-ci…
Dans la poursuite des « histoires populaires » de Howard Zinn et de Gérard Noiriel, Laurence De Cock propose avec ce livre de revisiter les mythes nationaux à l’aune des plus récentes avancées historiques. Elle interroge les origines de la France, retrace les résistances et les révoltes pour placer au cœur de l’histoire les acteurs et actrices oubliées par le grand roman national et colonial.
Ce récit, qui commence voilà plus de 2.000 ans, veut cerner les différentes manières dont, d’une frontière et d’un siècle à l’autre, les populations se sont mélangées pour donner ce qu’on appelle aujourd’hui le « peuple français ».
Ce peuple, ignorant et colérique, qui vote mal, dit-on. Un insurgé mal vu par celles et ceux qui font tout pour, surtout, ne pas en être. Cette mauvaise réputation ne date pas d’aujourd’hui ! Elle est contemporaine de l’effacement du peuple de l’histoire officielle. D’ailleurs, quelles traces reste-t-il de la participation du peuple à la marche de l’histoire ?
En allant voir un siècle plus tôt, on découvre, par exemple dans l’entre-deux-guerres, la réponse du Front populaire — mouvement de masse, syndical, socialiste et communiste — aux tentations fascistes du patronat français. S’il était nécessaire de rappeler combien l’histoire peut être d’une actualité brûlante.
En remontant encore, on retrouve le court siècle romantique, le siècle des révolutions, de 1789 à 1870, qui a mis fin à l’Ancien Régime et rêvé d’un monde où toutes les inégalités et tous les esclavages seraient abolis.
En remontant encore, on dévoile des siècles de révoltes populaires, qui marquent souvent l’accélération d’une prise de conscience collective de l’injustice et de la puissance des masses qu’on dira plus tard « laborieuses » ou « travailleuses ».
Du Moyen-Âge, on apprendra qu’avant d’être confinées à l’espace domestique les femmes tenaient ce qu’on a longtemps appelé des « métiers d’homme ». Et en passant du temps des (si mal nommées) « grandes découvertes » à celui des décolonisations, on verra la place de l’invention du racisme dans l’expansion coloniale et le rôle des esclaves et des indigènes dans leur émancipation.
Pour finir, on cherchera quand on peut commencer à parler de France, de Françaises et de Français, ce thème qui importe tant aux idéologues nationalistes et xénophobes qui ne se lassent toujours pas de nos « ancêtres les Gaulois ». Où l’on verra que ces choses se font lentement et que, comme partout ailleurs, les hommes et les femmes ne cessent de circuler. C’est d’ailleurs l’une des rares lois de l’histoire : nous sommes des migrants, et nos ancêtres l’étaient aussi.
Avec cette Histoire de France populaire, Laurence De Cock fournit un récit pour toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas se laisser enfermer dans l’une ou l’autre des visions simplistes de l’“identité nationale” : ni roman national ni catéchisme révolutionnaire ; ni portrait déprimant des luttes sociales et syndicales ni gloriole révolutionnaire… Remplacer Jeanne d’Arc par Louise Michel, Henri IV par Robespierre, Marie-Antoinette par Olympe de Gouges et Napoléon par Jaurès serait tout aussi faux. Il s’agit moins de corriger l’histoire de droite par une histoire de gauche que de remettre le plus grand nombre à sa place, au-devant du tableau.
Thierry Discepolo
Sur ces thèmes, lire en ligne sur Antichambre :
— « Pourquoi une histoire de France populaire », juin 2024.
— « Le peuple des barricades », avril 2024.
— « L’espoir du Front populaire », octobre 2024.
— « L’histoire comme outil d’éducation populaire », octobre 2024.
— « L’optimisme de l’historien des oubliés de l’histoire », octobre 2014.
